aux pensers enragez
19 octobre 2010




Old Stars (Jack The Ripper, ’Lady First’, 2005)


Nuict, mere des soucis, cruelle aux affligez,

Qui fait que la douleur plus poignante est sentie,

Pource que l’ame alors n’estant point divertie,

Se donne toute en proie aux pensers enragez.

Philippe Desportes (1599)


C’est une image du Mépris de Godard que j’aurais voulu ici — le début, surtout, avec la phrase en voix off qui ouvre le film —, mais impossible de le retrouver dans les entrailles de l’ordinateur : à la place, je cherche les images que j’ai prises il y a un an jour pour jour : et je trouve cela, que je n’aurais pas pu prendre aujourd’hui, que je n’aurais pas su voir.

C’est d’Aubigné que je relis ce soir, et comme je cherche le vers juste qui dira ce que je lis, profondément, je ne le trouve pas, mais immédiatement, c’est Desportes, exact contemporain, qui me le dit, dans l’exagération la plus grande, la colère la plus inépuisable.

Qu’importe : la musique que j’écoute n’est pas du tout celle que je mets pour signer ce jour — c’était hier davantage que ce soir —, mais qu’importe.

Ces pages, dont j’inscris en moi le rythme — photographie du jour ; musique qui enveloppe ; phrase incantatoire, incitatrice, poussée dévorée sur le texte ensuite qui ne fait que formuler dans un autre langage l’image, la musique, la phrase : et puis le titre, en dernier —, qui d’autres que moi pour en saisir l’articulation essentielle, oui, essentielle. Combien les combinaisons de chaque pan qui me lancent dans l’écriture me sont vitales. (Mais qui d’autres que moi pour lire ces pages ? )

Ne pas écrire ici pour établir le compte du jour passé, pour faire le solde de tout compte : au contraire, pour en finir avec lui et l’oublier.

Dans le hasard apparent qui me fait trouver la combinatoire, la formule magique qui seule pourra venir à bout du jour, c’est une manière de survivre à cela, qui dit la survie du jour en moi et qui exige sa mise à mort. Il est une heure du matin.

Il est bientôt deux heures du matin. Toute la colère qu’on voudrait loger de n’être pas plus loin, encore, après, la rage même qu’on amasse dans les rues, les journaux, les insuffisances qu’on trouve en soi — rage qui tient éveillé les yeux grands ouverts sur ce qui nommera cela, pour le traverser (les deux types ivres de la rue Nollet, la femme enceinte dans le métro, et le soir, remontant rue Legendre dans l’angle de Truffaut, les ombres que cela faisait : tout cela se dira bien : mais de quelle façon ?)

Rage de la douleur plus poignante ressentie dans l’heure noire.

Dans le corps, le jour ne s’est pas encore dilué. On continue, quoi faire d’autre : je dormirai plus tard.

arnaud maïsetti - 19 octobre 2010

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