Trotsky | « Céline écrit comme s’il était le premier à se colleter avec le langage »
2 février 2011



Au milieu d’une polémique aussi vaine que stupide sur la pertinence de célébrer ou non Louis-Ferdinand Céline, j’ai relu ce texte de Trotsky sur Voyage au bout de la nuit, écrit quelques mois après la publication du livre, et paru dans la revue Prinkipo, le 10 mai 1933.

Des textes sur Céline, il en existe de plus brillants et de plus profonds, rédigés par des critiques plus pointus que Trotsky en matière de littérature ou d’art (la très belle édition pléiade, menée par H. Godard, par exemple.)

Mais ce texte, écrit dans le vif du sujet, je n’oublie pas quand je l’ai lu, et pourquoi, et comme il m’a fait aussi entrer, après le Voyage, dans cette sorte de fascination pour cette prose et l’expérience qu’elle impose — avant d’en prendre des distances, j’ai mes raisons, qui ne sont pas vulgairement idéologiques.

Trotsky décrit avec simplicité, en surface peut-être, mais avec force, les éléments qui font de ce travail quelque chose de littéralement impensable et d’évident. Il dit aussi la nécessité de cette œuvre, dans l’instant même de son surgissement, dans sa faculté à se saisir de son monde, à l’arracher à sa contemporanéité, à nous la tendre à distance non comme un miroir, mais comme un masque désormais inutile.

On retrouve ce texte de Trotsky dans l’ouvrage Littérature et Révolution, coll. 10/18 (que j’imagine épuisé), ou plus simplement, sur le site des "Classiques des sciences sociales"


Louis-Ferdinand Céline est entré dans la grande littérature comme d’autres pénètrent dans leur propre maison. Homme mûr, muni de la vaste provision d’observations du médecin et de l’artiste, avec une souveraine indifférence à l’égard de l’académisme, avec un sens exceptionnel de la vie et de la langue, Céline a écrit un livre qui demeurera, même s’il en écrit d’autres et qui soient au niveau de celui-ci. Voyage au bout de la Nuit, roman du pessimisme, a été dicté par l’effroi devant la vie et par la lassitude qu’elle occasionne plus que par la révolte. Une révolte active est liée à l’espoir. Dans le livre de Céline, il n’y a pas d’espoir.

Un étudiant parisien, issu d’une famille de petites gens, raisonneur, antipatriote, semi-anarchiste — les cafés du Quartier Latin grouillent de tels personnages — s’engage, même contre sa propre attente, comme volontaire dès le premier coup de clairon. Envoyé au front, dans ce carnage mécanisé, il commence à envier le sort des chevaux qui crèvent comme des êtres humains, mais sans phrases ronflantes.

Après avoir reçu une blessure et une médaille, il passe par des hôpitaux où des médecins débrouillards le persuadent de retourner au plus tôt « à l’ardent cimetière du champ de bataille ». Malade, il quitte l’armée, part dans une colonie africaine où il est écoeuré par la bassesse humaine, épuisé par la chaleur et la malaria tropicales. Arrivé clandestinement en Amérique, il travaille chez Ford, trouve une fidèle compagne en la personne d’une prostituée (ce sont les pages les plus tendres du livre). De retour en France, il devient médecin des pauvres et, blessé dans son âme, il erre dans la nuit de la vie parmi les malades et les bien-portants tout aussi pitoyables, dépravés et malheureux.

Céline ne se propose aucunement la mise en accusation des conditions sociales en France. Il est vrai qu’au passage il ne ménage ni le clergé, ni les généraux, ni les ministres, ni même le président de la République. Mais son récit se déroule toujours très au-dessous du niveau des classes dirigeantes, parmi les petites gens, fonctionnaires, étudiants, commerçants, artisans et concierges ; de plus, par deux fois, il se transporte hors des frontières de la France. Il constate que la structure sociale actuelle est aussi mauvaise que n’importe quelle autre, passée ou future. Dans l’ensemble, Céline est mécontent des gens et de leurs actions.

Le roman est pensé et réalisé comme un panorama de l’absurdité de la vie, de ses cruautés, de ses heurts, de ses mensonges, sans issue ni lueur d’espoir. Un sous-officier tourmentant les soldats avant de succomber avec eux ; une rentière américaine qui promène sa futilité dans les hôtels européens ; des fonctionnaires coloniaux français abêtis par leur cupidité ; New York et son indifférence automatique vis-à-vis des individus sans dollars, son art de saigner les hommes à blanc ; de nouveau Paris ; le petit monde mesquin et envieux des érudits ; la mort lente, humble et résignée d’un garçonnet de sept ans ; la torture d’une fillette ; de petits rentiers vertueux qui, par économie, tuent leur mère ; un prêtre de Paris et un prêtre des fins fonds de l’Afrique prêts, l’un comme l’autre, à vendre leur prochain pour quelques centaines de francs — l’un allié à des rentiers civilisés, l’autre à des cannibales… De chapitre en chapitre, de page en page, des fragments de vie s’assemblent en une absurdité sale, sanglante et cauchemardesque. Une vue passive du monde avec une sensibilité à fleur de peau, sans aspiration vers l’avenir. C’est là le fondement psychologique du désespoir — un désespoir sincère qui se débat dans son propre cynisme.

Céline est un moraliste. À l’aide de procédés artistiques, il pollue pas à pas tout ce qui, habituellement, jouit de la plus haute considération : les valeurs sociales bien établies, depuis le patriotisme jusqu’aux relations personnelles et à l’amour. La patrie est en danger ? « La porte n’est pas bien grande quand brûle la maison du propriétaire… de toute façon, il faudra payer. » II n’a pas besoin de critères historiques. La guerre de Danton n’est pas plus noble que celle de Poincaré : dans les deux cas, la « dette du patriotisme » a été payée avec du sang. L’amour est empoisonné par l’intérêt et la vanité. Tous les aspects de l’idéalisme ne sont que « des instincts mesquins revêtus de grands mots ». Même l’image de la mère ne trouve pas grâce : lors de l’entrevue avec le fils blessé, elle « pleurait comme une chienne à qui l’on a rendu ses petits, mais elle était moins qu’une chienne car elle avait cru aux mots qu’on lui avait dits pour lui prendre son fils ».

Le style de Céline est subordonné à sa perception du monde. À travers ce style rapide qui semblerait négligé, incorrect, passionné, vit, jaillit et palpite la réelle richesse de la culture française, l’expérience affective et intellectuelle d’une grande nation dans toute sa richesse et ses plus fines nuances. Et, en même temps, Céline écrit comme s’il était le premier à se colleter avec le langage. L’artiste secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature française. Comme s’envole la balle, tombent les tournures usées. Par contre les mots proscrits par l’esthétique académique ou la morale se révèlent irremplaçables pour exprimer la vie dans sa grossièreté et sa bassesse. Les termes érotiques ne servent qu’à flétrir l’érotisme ; Céline les utilise au même titre que les mots qui désignent les fonctions physiologiques non reconnues par l’art.


arnaud maïsetti - 2 février 2011

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