l’absence à l’histoire
23 février 2011




The Greatest (Cat Power & Van Morrison [Live in Athens])


Comment se fait-il que, même dans l’immobilité la plus close, l’instant finisse par déboucher sur un autre instant et le temps, par passer, en sorte que l’absence à l’histoire soit elle-même toute une histoire ?

Claude- Louis-Combet (Blanc, 1980)


Rue étroite. Qui habiterait là ? Plus loin, il y a bien la rue de Bizerte : c’est un lieu possible où mourir. Et en haut, Nollet ; c’est un endroit où boire jusqu’à ne plus marcher. Mais ici, entre les deux ? Se tenir pourtant, dans cet entre deux des choses. J’y repense gravement quand défilent devant mes yeux les images prises là-bas (mais ni forme ni informe, là-bas est seulement cette suite d’images qui se forment dans la mémoire photographique). Une semaine éloignée de Paris — rue étroite qui termine toujours la journée. À distance, je ne la reconnais pas.

Par là s’avancent des mots avec leurs cadavres déjà formés entièrement de la peau des autres : ne rien écrire dans ce goulot d’étranglement. Seulement poser sur les yeux l’appareil et prendre des images en passant, sans bruit, dans la peur. On surprend des filles riant dans l’alcool, pas un regard. On croise des types au-dessus des scooters garés en file, qui se redressent au passage, nous laissent passer, et puis — puis la rue tourne, peu importe ce qu’ils font, on n’a pas voulu regarder dans les yeux ; on est passé en voleur (mais les mains vides et le corps davantage).

Il y a dans cette rue les numéros affichés au-dessus des portes, pas un ne manque (oh, s’il en manquait un, je m’y abriterais). Des bruits de pas plus loin, des talons — claquent sur le sol, et cessent avant que j’ose me retourner : sans doute entrée sous l’un de ces numéros, elle qui fait entendre tout le silence désormais ; le seul bruit ici est cause de mes pas, et je ne l’entends plus, plus jamais.

Quand j’avance, c’est comme dans le désir quand on va fermer les yeux, les couleurs nettes effondrées peu à peu — comme dans la morsure, quand on n’arrache que la pulpe de la langue et jamais de peau, jamais assez — jamais assez de mot non plus pour dire : l’étroitesse de la rue quand on s’y engage, ou le corps serré contre soi qui résiste, traverser sans regarder vraiment, aucune voiture à cette heure, encore moins à celle-ci où je les regarde de nouveau, coulées sur elle-même. Aucun souvenir d’avoir pris ces photos. Mais j’ai encore, dans la bouche, le goût de mes propres lèvres mordues, serrées contre tout ce qui manquait à cette lumière, cette ville, ces bruits qui s’éloignaient.


arnaud maïsetti - 23 février 2011

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