Genet, Koltès | Des politiques blessées
20 mars 2011



Ce jeudi 24 et vendredi 25 mars aura lieu à l’Université de Bretagne-Sud à Lorient un colloque qui aura pour sujet — « Théâtre et politique ».
Voir ici pour l’affiche du colloque — et voir là pour le programme.

La question politique sera une invitation pour moi à faire dialoguer (dans la confrontation, et non dans la superposition, ou comme le dirait Koltès, ainsi que deux monologues cherchant cohabiter…) les théâtres de Jean Genet et de Bernard-Marie Koltès.

Je mets ici ma proposition à l’appel à communication — communication que je publierai là, en fin de semaine.


De Jean Genet à Bernard-Marie Koltès,
Scènes contemporaines : des politiques blessées

S’il est vrai que le politique est présent, le contexte politique fait partie de l’atmosphère dans laquelle baigne la pièce ; c’est-à-dire que, s’il est présent partout, il n’est défini ou délimité nulle part.

B.-M. Koltès, entretien, 1983

à propos de Combat de nègre et de chiens

La question de la politique dans le théâtre français de la deuxième moitié du XXe s. a pu paraître tout autant idéologique qu’esthétique : avec Brecht, puis Sartre, on aurait pu penser que se trouvaient rassembler le lieu et la formule d’une esthétique qui endosserait à l’intérieur de son processus de création une charge politique — un engagement militant, un propos orienté.

Et cependant, des auteurs, ni brechtiens ni sartriens, ont travaillé le corps politique de leur théâtre sans les soumettre à un discours politique a priori, ni à une dramaturgie érigée en méthode. Des auteurs, ni engagés, ni cependant dégagés (la formule est de Ionesco) ont inventé un théâtre et une forme de rapport au politique qui ont réinventé à la fois la dramaturgie de leur temps et la prise de parole politique au sein du théâtre — déplaçant les lignes sur tous les fronts.

Avec Jean Genet et Bernard-Marie Koltès (sans chercher à leur inventer une filiation par essence monstrueuse) nous essaierons d’interroger l’articulation, pour chacun spécifique, de cette réinvention dramaturgique au sein même d’un geste d’écriture politique, ancré dans le souci de dire le monde et ses brisures (que ce soit sur la décolonisation, la place des Noirs, ou le regard de la France sur sa propre Histoire), qui ne se réduit jamais au dogme, à l’idéologie close des discours politiciens, mais au contraire : dramaturgies demeurant ouvertes, fracturées, blessées.

Genet et Koltès ont tous deux réfuté la portée politique de leur théâtre — mais pour mieux dire que, si leur théâtre n’appartenait en rien au champ de la politique, c’est qu’il n’était porté par aucune idée de transformation du champ social par des moyens politiques. C’est essentiellement avec des moyens dramaturgiques, ou poétiques, que des transformations, plus radicales et profondes encore, peuvent advenir. Il n’y a pas de leçon Genet, ou de leçon Koltès, au sens où ni l’un ni l’autre de ces écrivains ne se sont prétendus exemplaires (que ce soit sur le plan moral ou esthétique). Mais il y aurait, davantage, une inscription dans le monde — une écriture qui a pu avoir pour mission moins de comprendre le monde que de le produire, dans la violence des déplacements qu’inflige l’art au réel, écart qui nous le rend paradoxalement en retour lisible.

C’est ce refus de la politique et ce geste malgré tout entièrement traversé du souci du politique (celui de la communauté, celui du rapport d’un pays à lui-même et aux autres) qui rend ces deux auteurs proches, pour leur lecteur plus que pour chacun d’eux : et justifient qu’on en parle ensemble. La place du corps noir, chez l’un et l’autre fort différent, mais central, pourrait par exemple (mais faussement) figurer le symptôme d’un discours politique : non pas symptôme cependant, mais arme, et langage. Ni Genet ni Koltès n’ont voulu parler du monde en termes clos de la politique : au contraire, l’un et l’autre se sont emparés du politique parce que c’est l’élément même du drame de l’histoire avec lequel le corps du drame est en prise, que l’écriture traverse et travaille.

Ainsi, ces théâtres de la douleur (du) politique, de la blessure en ce qu’ils tiennent ouverte la plaie du réel et de la communauté, ouverte la fracture qui sépare l’individu du collectif, ne renoncent pas à parler des secousses de leur temps, mais se lisent aujourd’hui moins comme un témoignage des luttes politiques que comme une manière de reprendre possession des territoires du politique pour mieux les défigurer dans une morale non-politique : morale qui serait celle, provocatrice (comme on emploie ce mot en lutte), de la beauté.


arnaud maïsetti - 20 mars 2011

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