Koltès | Vingt ans, « l’âge où je risque ma vie »
11 juillet 2011



Lettre de Bernard-Marie Koltès à sa mère, de Strasbourg, le 26 mars 1968


Ma chère maman,

Je t’écris juste un petit mot avant votre arrivée. J’espère que les préparatifs se font bien, dans le calme. Je suis vraiment très impatient de partir pour Pralognan ; toi aussi ?

J’ai bien reçu ton article sur les « vingt ans ». Tu sembles avoir une vue encore plus pessimiste que moi de la vie... Pourquoi vouloir à tout prix dire que cet âge est la période la plus laide d’une vie ? C’est un âge peut-être de difficultés - certes -, d’indécision. Mais personnellement, je reste persuadé que la vie est ce qu’on en fait, et qu’il n’est pas d’âge qui soit particulièrement malheureux - si ce n’est celui où l’on abandonne la partie - et on peut l’abandonner à tout âge. Je trouverai la vie laide le jour où je me « mettrai assis » et ne voudrai plus me relever. Pour le moment - pour moi -, vingt ans, c’est l’âge d’une grande décision ; c’est l’âge où je risque ma vie, mon avenir, mon âme, tout, dans l’espoir d’obtenir plus ; c’est l’âge où je travaille « sans filet ». C’est terrible, bien sûr... mais n’est-ce pas cela, « vivre » ? Il me semble que je ne pourrai pas dire, plus tard, d’un air désabusé : « Ah ! Si j’avais vingt ans ! » ; je ne crois pas non plus que je pourrais gémir en disant : « vingt ans : une bien triste période... » Je ne souhaite qu’une chose : c’est d’être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin. N’est-ce pas cela, « avoir toujours vingt ans ? »

Me voici par exemple à la veille de me mettre au service du Théâtre. Je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les « inconvénients ». Et pourtant, je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue. Si j’échoue, je serai un être raté, sans nul doute, privé de « situation », de famille, de raison de vivre même, et sans aucune place dans la société. Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au plein sens du terme ; renoncerais-je à tout ce que je peux apporter - si minimum cela soit-il - à tant de gens ?

Je connais ton tourment : je risque mon « âme ». Mais, maman, quel bonheur, n’est-ce pas, si je puis dire à la fin de ma vie, face à Dieu : « Voyez, j’ai risqué - et j’ai gagné ». Je ne souhaite qu’une chose : c’est que papa comprenne, même s’il a du mal à accepter. Qu’il comprenne que je me fiche d’une situation, de diplômes sans intérêt pour moi, et d’une « assurance avenir ». Je voudrais qu’il comprenne - et il comprendra, j’en suis sûr - que tout ce qu’il m’a donné, toute son éducation, tout l’amour qu’il nous a témoigné à tous, et tout son dévouement ne m’aura peut-être pas appris à m’assurer un avenir financièrement sûr, mais m’aura servi à prendre aujourd’hui une décision « en homme », et après avoir raisonné - non pas à la légère. Que cette décision m’amène à un échec, ou à une magnifique réussite, c’est le risque ; mais je lui serai quoi qu’il en soit toujours reconnaissant de m’avoir permis de le prendre. J’ai l’intention de lui dire jeudi soir, sans plus attendre - par simple devoir d’honnêteté que j’ai envers lui.

Excuse la longueur de cette lettre que je voulais pourtant brève. Je suis impatient de vous revoir, et content de passer un mois avec vous à Pralo.

À Jeudi donc. N’oubliez pas mes skis chez Bruno.

Je t’embrasse bien fort.

Bernard.

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