Récit de pierre
22 août 2011



Pas besoin de mots pour raconter ces histoires – il suffit d’un ciseau, de la pierre, et ses ongles ; il suffit d’une vieille histoire, et de quelques images : il suffit de saisir ces images en leur donnant forme de nos corps qu’on allongerait, ainsi, dans le hasard le plus précis : et quelques crachats pour lisser la pierre.

Il y a des pierres plus fatiguées que d’autres : on leur proposera des piliers de silence pour appuyer leur front, comme des veilleurs de chagrin : et on leur laissera les yeux ouverts et pleins, comme ceux des morts sur lesquels on posait jadis une obole, la monnaie juste.

Bien sûr, le temps fait son œuvre : ici, le temps fait partie de l’œuvre : il tisse lui-même les liens entre les épisodes du récit – pour un peu, cela daterait presque l’œuvre : non, cela ne fait que dater le temps, c’est tout.

Il y a des images qui sont de purs mystères : des secrets que les conteurs se transmettent : avec la mort des conteurs, on n’est devant le secret comme devant un parchemin de poussière : je pose les mains sur lui – mais je me retiens : si je veux posséder le secret, je dois le détruire. Ces deux figures derrière l’homme qui tombe depuis les siècles : et ces regards portés au-delà d’eux – ô, je reste face à ce secret comme devant des cartes tirées pour moi. Qui saura.

Des pierres de part et d’autre de la pierre se saluent pour l’éternité : la poignée de main du diable : ou celle des anges. Celle des hommes pour quel marché conclu, pour quelle promesse à tenir : pour quel complot. Ou simplement : un vieux salut, parce que, de part et d’autre de la pierre, les pierres se sont reconnus frères.

J’ai posé les yeux sur le récit en commençant par le haut ; évidemment, je me trompais. Le conteur voulait qu’il débute par le bas, de gauche à droite. Alors je tombe sur cette dernière image, qui est la première : je me dis que mon erreur est à sa juste place – et qu’elle fait partie du récit. Ce que je vois, ce n’est pas tant Adam et Eve, pris sur le fait, toute honte bue du corps, le sexe masquée comme la conscience de soi advenue : non, ce que je vois, c’est l’Ange, à droite, et surtout, son épée, brisée : par qui, par quoi. Ce que nous sommes devenus, je le sais désormais, c’est la brisure de cette épée. Nous sommes à sa coupure, la blessure et l’arme, et le sang séché au soleil de ce jardin de pierre.

arnaud maïsetti - 22 août 2011

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