eschatologies (de la course à pied)
29 septembre 2011




Où vont ceux qui courent, en cercle, dans les parcs le soir avant leur fermeture ? Je me posais la question quand je les voyais tourner tourner. Ils voudraient semer quelque chose, je disais, et j’ajoutais, l’air sérieux, et pour rire : non, ils courent pour oublier la mort. Ceux qui m’accompagnent me contredisent toujours, avec ce ton de gentil reproche ; ils ont raison.

Tout à l’heure, revenir et revenir sur un texte que je voulais écrire ici : et impossible ; non pas que je savais ce que je voulais écrire, mais ignorais comment le dire : j’écris toujours pour savoir ce que j’avais eu envie d’écrire, et comment, c’est la phrase qui me le dit. Mais il y a des images qui déclenchent et dont il faut bien rendre gorge pour en justifier la nécessité secrète, pour apaiser en elles la soif qu’elles imposent : un lieu intérieur où le jour s’est fabriqué avec plus d’intensité, et dont le texte porte la trace tout en demeurant secret, je le sais bien : ce qui en ressort est toujours lointain, mais je reconnais toujours en lui l’écho premier. Là, il était question de manège, du contact insensible sur la main, un toucher qui perfore, et puis ce qui doit rester insensé et donc tu pour toujours. Mais évidemment, je ne faisais que formuler la même image dans l’élément de l’image : rien ne se disait qu’elle, et comme on trace un cercle sur lui-même, on finit par ne plus distinguer le cercle du tracé. Alors, sortir, et ce soir, comme souvent, courir une heure, en cercle, dans le parc avant sa fermeture. Où suis-je allé pendant une heure ?

Les directions qu’on prend dans l’esprit, quand il va au bout de l’effort de courir : après quarante minutes (pour moi, toujours après quarante minutes), un basculement intérieur : les dernières vingt minutes passent malgré moi, la foulée n’obéit qu’à une mécanique naturelle, déhanchée, traversée par la douleur – la pensée ne se fait plus vraiment comme elle en a l’habitude. Jusque là, je m’attache à établir le jour précédent, le jour suivant : c’est une manière de rêve éveillé : fabriquer l’oubli violemment. Puis, quarante minutes : il arrive ce moment où l’oubli prend sa part et évacue tout. C’est au bout de quarante minutes, oui, quand la douleur même s’oublie : une sorte de règne des fins, d’ouverture infinie à la fin incessante.

Il n’y a plus dans le corps qu’un prolongement de l’esprit, puisque le corps est soudain ce qui habite l’esprit, et non l’inverse (penser aux belles pages de Echenoz sur l’immense Émile Zatopec dans son Courir) : tout ceux qui courrent savent cela, possèdent en eux une telle horloge mentale qui procure ce sentiment de passer outre : finalité sans fin de courir.

Au premier tour, la lumière rasante, dans la ligne droite qui monte quand on fait le virage de la grande allée : lumière qui heurte les yeux ; on baisse alors le regard, on est ébloui pendant plusieurs centaines mètres même après avoir fait le tour : crise d’épilepsie minuscule, euphorisante. Au second tour, même endroit, la lumière bat contre le torse. Au troisième, elle rythme le foulée ; au quatrième et au cinquième, elle traîne partout dans la poussière, on la piétine, sur le point de disparaître tout à fait. C’est comme avancer dans la mer, quand on mesure sa taille à la hauteur des vagues sur le corps, qu’on avance et que la mer monte jusque dans la nuque mouillée, et les cheveux répandus autour de soi : oui, c’est comme avancer dans la mer, mais à l’envers : on remonte le temps – à force de tourner, la terre lentement recule en soi, elle va passer ; c’est nous qui la faisons rouler sous notre foulée.

Je pense à l’écriture soudain : je me dis : c’est ainsi qu’on avance les lignes, c’est ainsi que je travaille en moi ces lignes : non pas dans la certitude de délivrer ce que je sais en amont de moi, mais comme pour produire de l’ignorance et la disposer sous la forme que la langue sculpte quand la lumière de telle ou telle phrase vient la briser : et cela m’apparaît alors, qui me dévisage, nomme ainsi le monde. Oui, tout ce corps à corps. Le seul désir de raconter ces morceaux de ville qui viennent en soi se fracasser : et celui de le dire, parce qu’on est certain qu’ainsi d’autres que soi se liront, et la liront, prendront part à elle, à soi-même enfin, un peu.

La finalité de la course à pied, ce n’est pas le temps : ce n’est pas les autres, à devancer (on double autant qu’on est doublé : ce beau mot de doubler, ces doubles de moi qui sont mes spectres, mes frères, mes autres ombres que je dépasse de temps en temps pour que d’autres me dépassent) ; ce n’est pas l’oubli de la mort, c’est une manière de face à face avec le corps quand il est près de se rompre, une invention de son corps, de chaque muscle qu’on éprouve de nouveau, un agrandissement de soi. Écrire, est-ce que ce n’est pas dans ces lieux mêmes ?

Où aller : non pas tourner en rond, mais reculer, lentement, résolument, ces territoires d’inconnus qui nous cernent, et qui prennent corps d’un jardin entier, avec de l’autre côté, la ville qui passe, respire un peu, dans laquelle on retourne ensuite, après une heure, armé de plus de fatigue encore pour traverser la nuit qui s’avance, qu’il faudra encore une fois écrire pour lui appartenir, et se rendre de l’autre côté de l’aube, franchir.


arnaud maïsetti - 29 septembre 2011

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