Lire & écrire en ligne | interruptions, appels
19 octobre 2011




Retour sur la soirée d’échanges au centre Cerise organisée par la Scène du Balcon – à l’invitation de Remue.net, la carte blanche autour de l’essai de François Bon : Après le Livre. Lire notamment la belle présentation de Sébastien Rongier en ouverture, et les réflexions de Hubert Guillaud dès le lendemain.
Ici, mes notes en écho autour, avec, et depuis, certains mots prononcés lors de la soirée.


— La clôture (l’ouverture) – qu’il n’y a pas d’espace sans terme, voilà un préalable qui a longtemps été pensé comme un axiome incontournable. Forme a priori de la sensation, l’espace ne peut être que clôture, au sens où il n’existe qu’en ses fins. Ce préalable, internet en nous n’a cessé d’en montrer l’insuffisance. Notion à dépasser plutôt. L’espace n’est pas une donnée en amont du geste qui le construit, mais bien ce geste-là, qui le constitue à mesure du mouvement en l’inventant ; c’est le mouvement, d’un site à un autre, ou dans mon propre site, qui est l’espace que j’arpente et ignore à chaque pas. Et dans l’ignorance, relative, mais réelle, et palpable, réside précisément ce mouvement, parce qu’il se fabrique mentalement, et sur la surface de l’écran. De là, oui, l’ouverture proprement infinie qu’est ce territoire de formes et d’images et de textes.

—  les passages (hypertexte) – De là aussi l’appel à ne jamais demeurer dans l’espace donné qui se propose dans un instant : et qui n’est que celui de l’instant ; l’espace y est ici pur temps. D’une seconde à l’autre, cet espace change. L’instant d’après, l’espace recomposé est autre, sur l’écran. La clôture ne cesse pas d’être dynamique, d’être en puissance le mouvement qui va lui faire effraction en son ventre même de page liée. Oui, la surface sur laquelle m’apparaît ces espaces est la même : l’écran délimite devant moi un lieu défini de sens qui s’impose. Ainsi, pour moi, l’usage d’une clôture qui s’impose dans la lecture, en son instant même, n’est qu’un moment du flux. Lire en ligne, c’est accepter l’arrêt momentané de l’espace, en soi, c’est intercepter (pour un temps) dans un espace intérieur, mental, un mouvement continu : la phrase qui s’inscrit fabrique une clôture de sens autour d’elle. Lire, c’est faire cesser cet espace pour mieux en mesurer sa dilatation. Cela peut durer dix minutes, quelques secondes, plusieurs heures. La même page là. Le miracle, c’est que cette page statique, on sait qu’elle demeurera quand on la fermera, dans le noir de l’écran fermé, comme une page close en son livre : mais pas besoin de la chercher, cette page, elle est un endroit de l’écran, toujours à portée de main, là, interrompue, plutôt qu’absente. (J’ai des blogs comme chacun ouvert par dizaines, que je visite parfois, et qui n’ont pas duré plus d’une page). L’attention portée sur telle ou telle page exige ce moment de rétraction de l’espace – sachant bien que ce n’est qu’un appel (une prise d’appel) pour le traverser, que là est la beauté de l’hypertexte (je pense au regard émerveillé de Karl, et le nôtre à écouter son récit, quand il a découvert l’hypertexte et le renvoi de page à page).

— La géographie (mentale) –
mot lâché malgré moi, durant les échanges, mais que je maintiens. L’écriture est géographique parce qu’elle cherche à localiser au dehors les points de reconnaissance du réel. Elle traque les lieux, intérieurs, où cette reconnaissance peut s’établir ou se briser. Si le site possède ce nom, et cette structuration de verticalités / horizontalités, découpe des paysages de formes telles qu’on ignorait, qu’on ignore encore, des pays qui n’ont pas la forme de nos pays, épouse pourtant les cartographies de certains de nos rêves, ce n’est pas un hasard, mais un désir.

— La langue (la structure) – la dynamique d’un site, c’est sa langue. Ce à quoi je tiens plus que tout. Non pas simplement la belle langue, ou la lange livrée à elle-même, sa complaisance de langue morte. Mais la langue qui dira à sa justesse et mesure de langue le rapport qu’elle établit avec son monde. C’est elle qui exige à sa structure sa forme, ses hiérarchies à l’intérieur de son arborescence. C’est elle qui fait fonctionner le site, et ce monde autour, qui vibre.

— L’interruption (de l’interruption) – Lire, c’est pour moi interrompre l’espace. S’arrêter, un temps, sur cet espace offert par la page. Alors écrire pour moi, c’est tout aussi bien interrompre ce temps et cet espace. De là la clôture dont je parlais. La déconnexion. Parce que le flux d’écriture et de lecture est le même, mais de sens inverse. Là où la lecture interrompt le monde autour pour en fixer une part de son nom, l’écriture interrompt cette interruption pour venir rejoindre ces noms du monde répandus dans le dehors de soi. Je me déconnecte quand j’écris non pour m’empêcher la diversion, mais pour interrompre sa puissance d’appel. Bien sûr, quand il me faut un mot, un dictionnaire, une lecture parce que la ligne l’exige, la connexion est immédiate. Mais ce n’est plus écrire, pas encore.

— Lire (écrire) – ce qu’est écrire, et lire, je ne le sais pas, évidemment – si on le savait, on n’écrirait pas, on ne lirait plus. Noter tout cela, de volée, simplement pour en formuler certaines possibilités. Une chose que je sais : lire, ce n’est pas autre chose qu’un moment de l’écrire. Que les deux mouvements participent d’une même exigence d’être au monde. Qu’ils engagent de soi la disponibilité essentielle qu’internet propose, dispose – ce en quoi il est devenu sur une même surface notre livre commun, et le carnet le plus personnel. La diversion est incitation, pour peu qu’on sache faire usage de ces flux. Lire, écrire, n’est qu’un usage donné de fabriquer avec sa vie quelque chose qui la mette en mouvement en dehors de la répétition du jour. Chercher des visages qui pourront y répondre, et tant pis pour les blessures, les impasses. Si le geste d’écrire est toujours celui d’une solitude, il n’a de sens, je crois, que dans cette volonté de la briser. Internet est l’espace de cette brisure, est cette brisure précisément, le lieu clos d’une ouverture infinie à cette rencontre-là, ces rencontres qui appellent d’autres inventions d’autres vies, des lectures d’un corps à l’autre qui se passent de livres.


arnaud maïsetti - 19 octobre 2011

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