Jérôme Mauche | La Loi des rendements décroissants
11 décembre 2007




Présentation par l’éditeur :
Il y aurait d’un côté l’entreprise, les chiffres, l’ordre, et de l’autre côté les poètes, la littérature, les raconteurs d’histoire. C’est là pourtant que Jérôme Mauche établit son travail de langue. Une subversion douce, une mise à nu qui s’amuse. Tout ce qui est cité ici et renversé, l’économie politique, les notes de service, les micro-anecdotes du quotidien de l’entreprise, est ressaisi dans l’interrogation de la langue sur les choses, le monde, la vie des hommes. Les 201 fragments s’enchaînent par ordre de taille croissante, comme un défi. Placer tout cela joyeusement sur une table d’autopsie, la com’, Internet, la sécurité sociale et charger la barque, si poésie s’ensuit.

Jérôme Mauche, La Loi des rendements décroissants, Seuil, "Déplacements", 2007


sur-littérature et réécriture

« Au-delà d’un certain seuil, l’efficacité productive diminue – et finalement en toute chose. »

S’énonce ainsi sèchement, avec l’évidence implacable d’un traité d’économie, la loi des rendements décroissants formulée par Turgot, reprise surtout par Ricardo (« en accordant (...) que, dans l’état de la bonne culture ordinaire, les avances rapportent 250%, il est plus que probable qu’en augmentant par degré les avances, (...) chaque augmentation serait de moins en moins fructueuse. »), puis d’autres – aujourd’hui : simplicité, clarté, violence de cette loi.

L’idée : plus on produit, moins on va produire.

A un certain stade, la production déborde le niveau où elle peut être absorbée, et s’effondre. Juridiction du trop plein, prospection du bientôt trop peu. Régulation interne qui organise les offres, les demandes, le reste aussi. Et le reste surtout, peut-être. Au-delà d’un certain seuil.
L’autre idée, alors : écrire selon cette loi même : faire de cette loi d’économie agricole, celle qui organisera le livre. Suivre la courbe des rendements décroissants par paragraphes croissants ; parler la langue que le monde nous fait parler – et voir ce que ça fait sur la langue, ce que ça produit de plus (de moins) sur le monde. Chercher le niveau du seuil où ça bascule. Laisser le monde basculer avec la langue – et le reste. Surtout, la langue.

Ce seuil, peut-être depuis longtemps dépassé sans qu’on le sache, comment le nommer sans être pris dans sa logique foudroyante de production de plus, de mots de plus qui s’annulent sous le coup de la loi ? Comment le nommer hors lui-même, hors sa propre loi érigée en dogme de langage duquel seul le langage pourra s’affranchir, parce que prise à l’intérieur de la loi qu’elle désignera, elle en montrera les rouages, les trajets, les facilités empruntées par le monde pour accroître ses rendements, se précipiter vers un abîme de plus.

« A cet endroit, de ce qui nous environne, nous entoure, nous détruit, qu’en retour nous détruisons, mais probablement nous aime, ne nous en aime que plus encore, nous entretient »

C’est sur le modèle de Picabia, qui composa des nues en recopiant précisément (et sans rien y ajouter ou presque) les images érotiques qu’il trouvait dans des magazines vulgairement explicites, que le livre de Jérôme Mauche se déploie en 202 fragments de taille croissante, copié-collé de la phraséologie abjecte d’un temps réduit à sa syntaxe néo-libéral, ses narco-concepts, ses lexèmes qui font de la communication, une science politique de plus, de moins.

« Par des moyens scripturaux, rendre suspects le vocabulaire, la chose désignée, le geste de la désignation.
S’autoriser de peu de touches le procédé.
(…) Moins le prélèvement, que le prolongement.
Ecrire à partir de ce qui est écrit déjà. »

Ecrire comme plonger dans la nasse de ces phrases qui font du partage, un simple lien social de plus (de moins), plonger dans le langage que le monde prononce à la télévision (et qu’est-ce le monde, selon lui-même, en dehors de ce qu’il dit à travers tel medium de verre, de plastique), et dans ce langage là, qui dit mesure du temps à l’échelle des disponibilités neuronales – qui crache mesure de l’espace en terre comme parcelles de part de marché à conquérir (« tant que les poètes ne les ont pas chantés, les conquérants ne sont que des soldats vainqueurs » ; Malraux), oui, dans ce langage là, entrer, pénétrer les faussetés, parcourir l’artificiel d’une langue réduite à un audit, langue d’audit, langue qui serait le référent premier du rapport au monde – où ce n’est plus les mots qui sont coupés des choses, mais où le mot remplace la chose vécue par de la chose produite en série sur plateformes automatiques.

Essai d’« insubordination à un idéal exclusif » – « mutinerie organisée à bord » ; car on ne détourne un avion qu’à la condition d’y monter.

« La sur-littérature ne sera pas le contraire de ce qui s’écrit, mais s’écrira tout contre. »

C’est pourquoi,

« Ecrire à partir de ce qui est écrit déjà.
Ne serait-ce que pour constater que ce n’était pas cela qui était écrit en fait. »

Mais autre chose ; autre chose de plus sourd, de plus latent, de plus bavard encore, de plus puissamment vain : violence faites à ce qu’on vit. Dans la rue, les bureaux alignés le long des trottoirs vomissent leurs certitudes, calibrent les pensées aux normes d’un cahier des charges où les catégories socio-professionnelles ont remplacé les classes, et où les luttes sont rangées dans les tiroirs à fiction pour prime-time essoufflés, disponibilité du temps de cerveau toujours, on en revient toujours, peut-être à cette loi des lois.

Un livre qu’on dirait subversif – s’il n’était si violent dans ce détachement feint, s’il n’était si âpre et si (finalement) beau dans ce détournement des évidences qui nous apparaissent dès lors démasquées. Un livre qu’on dirait drôle – si l’humour n’était pas celui du fou, le bouffon de Lear qui ose répondre à la question du monarque :

 « Who is that can tell me who I am ? » 
 
« Lear’s shadow » (acte I, sc. V)

Ombre du monde portée sur 202 fragments, ombre qui décalque avec sa précision les phrases de l’idéologie de la fin des idéologies (et en cela l’ultime, le plus parfaitement réalisé des systèmes), ombre qui porte au devant de lui, un autre monde possible. « Entre savoir et ignorance.
Ne pas savoir, ne pas ignorer non plus. »
Au-delà d’un certain seuil, la virtuosité verbale du livre s’affirme pour ce qu’elle est – discours critique, c’est-à-dire politique, c’est-à-dire poétique (et qu’on ne parle pas de poème comme alibi, comme ailleurs, mais bien comme arme) : au-delà d’un certain seuil, évidence que ce que nous lisons, ce n’est plus la syntaxe d’une techno-cité qu’on singe, ce n’est plus la langue d’un monde de masques qu’on dénonce, c’est soudain, à travers ce transfert d’un langage à un autre langage, à un langage autre qui prend le monde dans son envers, la condition d’une certaine survie qui nomme le livre.

Nommer, c’est faire exister les choses, on le sait bien ; on sait aussi que ceux qui ont charge d’âmes, qu’on les appelle Eglise ou Pouvoir ou Mass Media, ont traditionnellement force de nomination : force de loi. C’est le pouvoir qui dit l’histoire, qui nomme chaque chose à son image, et ayant nommé chaque chose, il vit que cela était bon. Parvenu à un certain seuil, la littérature est ce territoire où la langue se réapproprie ses mots. Est aussi cette seule possibilité, cette dernière peut-être, où le temps n’est plus une donnée comptable, mais un espace donné à la vie pour rendre épaisseurs aux choses, forces de vie aux mots ; instance de survie.

« La loi des rendements décroissants dont sciemment on ignorera les effets, sans aucun doute perspicaces, désertifie devant elle à mesure à tour de bras que ces mêmes champs arables extensibles infiniment sans cesse s’exploitent quasi tout seuls de par l’énoncé sitôt dit de cette simple règle, probablement très idiote. On se doute que machinant à ce rythme sa finalité n’est plus que d’avaliser, flirter, combattre à la marge ce fameux seuil atteint, sorte de twilight zone par delà laquelle l’efficacité productive aussitôt enclenchée dramatiquement diminue – et en toute chose. (…) Admirable donc expérience de la durée temporelle de la vie humaine – car c’est elle qu’on s’apprête à dévorer ou cuisiner à sa guise à belles dents –, à relativiser néanmoins au vu des scores plus impressionnants que réalise en effet le moindre sachet plastique dont, c’est promis, les restants biodégradables compris orneront plusieurs millénaires à venir, quand nos os et reliefs sous terre ou cramés si peu nous survivront. »
arnaud maïsetti - 11 décembre 2007

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