tombe (mais ne chute pas)
18 juillet 2012



À fabriquer des phrases près de treize heures par jour, parfois plus, et déplacer en soi surtout ces masses immenses de vies accumulées pendant (je ne compte pas, si je devais compter je dirais, trois, puis je dirais, non, plus quatre, voire sept ans (jamais sept), alors, j’irai plus loin, depuis en fait, un soir d’automne de 1999, alors je ne compte pas), je crois que je ne suis pas fatigué, mais au-delà ; ce qu’on appelle peut-être le vif du nerfs, ou de la pensée.

J’ai pensé, ce jour, tout haut — et je sais bien pourquoi je l’ai pensé ainsi, ce qui m’y a fait pensé, devant la table des anges — qu’écrire ces derniers mois était pour moi, évidemment, comme toujours (pardon si c’est banal) marcher, certes oui, mais pour la première fois avec autant de douleur, et de joie, cela avait été éprouver combien la phrase pense elle aussi, et entraîne : et j’assite à cela, en partie ; bien sûr, je sais que c’est moi qui donne impulsion, mais comme on pose un pied, en descendant une pente à pic, dans la montagne, sur terrain meuble, la terre bouge et emporte (un peu) le pas, alors il faut qu’il s’ajuste, que l’équilibre s’établisse par dessus la terre et le mouvement, et le pas suivant sera initié depuis ce léger glissement, se posant sur un endroit de la terre en mouvement lui aussi, mieux dompté, ou plus indomptable, et les cailloux roulent autour de soi dans un rire coupant, dévalent la pente ; on regarde : on imagine si c’était son propre corps, qui dévalerait, à vitesse plus grande avec le poids, alors, on se raccroche à la terre, on lui fait confiance, on ne pose plus le pas : on le confie au mouvement indépendant des forces, on pense que la terre bouge contre nous, alors qu’en réalité, peu à peu, on ne fait plus qu’un avec elle, et on descend la pente, ainsi comme un charme qui ne se rompra jamais, j’en fais le serment.

Ce serait cela, et je disais ces mots à haute voix (en plus court), pour m’en souvenir : je pensais : écrire, ce n’est pas marcher, c’est ne pas cesser de tomber, recommencer à tomber sans jamais y arriver, et de cette longue chute du corps et des mots sous le poignet, s’établirait la danse de ce corps à corps là, entre soi la terre et l’image rêvée de soi et de l’autre en terre, respirant fort le plaisir d’avoir été rejoint, mais reculant le moment où, cheveux collés aux tempes et yeux clos sur l’image juste, alors laissant la pente du désir se constituer peu à peu en soi, attendre encore un peu, oh, pure perversion, qu’un mot plus juste encore se fasse, sous les doigts, et la langue, elle soufflerait comme dans un vieux théâtre la caresse rouge vive de ces demi-soupirs.

Lève la tête ; demain une autre route après la vallée, et d’autres sommets, d’autres ciels accrochés là-haut qui n’attendent que cela, de tomber.


arnaud maïsetti - 18 juillet 2012

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