Henri Michaux | « Et maintenant dehors »
8 novembre 2012



Henri Michaux, « Les Présences qui ne devraient pas être là » (NRF, 1965)
Repris in Les Grandes épreuves de l’esprit, 1966


[…]

Il essaye de se distraire. Il est urgent, capital que tout de suite il soit distrait. Il allume la lampe à abat-jour, la lampe de chevet, puis va tirer le rideau, les double- rideaux, déplace les fauteuils, déplace tout ce qu’il peut, afin d’interrompre le dangereux trajet vers le dehors et d’y mettre obstacle, par une chaise, une petite table, par n’importe quoi.

Il faut couper la voie, la voie dangereuse toujours ouverte, tentante, qui continue à représenter la route du suicide. Etrange, ce mot, qu’il ne reconnaît pas, quoique aucun autre ne convienne. C’est qu’il n’a aucune envie de suicide. Cela ne fait pas partie de ses idées.

Cependant il est exténuant de lutter contre la représentation entraînante, entraînante, incessamment renaissante, contre l’attirance de la fenêtre, contre le je ne sais quoi qui le projette vers la fenêtre, vers le vide, alors qu’il n’a toujours aucune envie de se tuer, ce qui pourtant ne va pas manquer d’arriver si cela continue.

Il souffre comme il ferait si quelqu’un l’avait réellement poussé vers la fenêtre, il y a une minute, mouvement dont de justesse, au dernier moment il se serait dégagé.
Alors qu’il n’a pas bougé, il se sent comme s’il avait frôlé la mort.

La lecture. cette Kamala Markandaya, bien utile cette fois, qui n’a pas changé, qui en bonne hindoue croit à, et suit opiniâtrement son affaire. La continuité de l’autre va le sauver.

Sauver ?

Non, il n’est pas sauvé, et subitement, il plante tout là, vite habillé, et c’est comme s’il arrachait la porte pour sortir plus vite de la chambre de la tentation.

C’est lorsqu’il a fallu descendre les marches que ça a été moins vite, à cause de l’attention qu’il lui faut mettre, qu’il lui en coûte de mettre à des gestes, à des mouve- ments variés et à tourner aussi dans la cage d’escalier cependant qu’avec lui le descend aussi un vertige nouveau venu.

Enfin le voici en bas. Et maintenant dehors.

Dans le fond de lui-même, c’est tout de suite compris La rue, ce sera trop fort pour lui (trop multiple, trop mou- vant), mais il y est. Il y restera, au moins quelque temps. Il ne va pas lâcher tout de suite.

Passants, pas simples. Et ces présences de tous côtés mouvantes. Présences, redoublement des présences.

Dans la rue (mais d’abord c’est une fausse rue), dans la rue (une rue qui a l’air d’attendre et de guetter les pas- sants, et de vouloir les surveiller), dans la rue donc (une rue qui les attend pour leur faire sans doute un mauvais parti), il n’est pas à l’aise. Sa marche, ça ne va pas. Pas
parfaitement. Pas tout seul. Toutefois ce n’est pas l’important. L’important, c’est cette rue, qui a de la place « en
trop », de la place dont on ne sait que faire, excessive.

Surtout qu’il va devoir bientôt la traverser. Il s’arrête, considère un long temps s’il va réellement la traverser. C’est toute une affaire que de franchir l’espace d’une rue pareille. Et au milieu, son vide.

Une rue pourtant par laquelle il passait, autant dire, tous les jours.

Non seulement la voici atteinte d’un manque singulier, qui la rend étirée, disproportionnée, mais, en façades aussi elle n’est plus tout à fait pareille. Des façades si multiples en détails, en ornements, si appuyés aussi, si voyants, indicatifs de. mais de. quoi ?

D’ailleurs, il ne la reconnaît pas vraiment. Sans doute
si ce n’est elle, laquelle pourrait-elle bien être ? Il n’y a
qu’elle dans le quartier pour occuper cette place. Mais
comme elle l’occupe drôlement à présent, sans aucun natu-
rel. Elle l’occupe à la fois avec une sorte d’absence, et avec
trop d’ostentation pour que ce soit tout à fait ça. Pourtant
une rue qui serait à sa place ou à très peu de distance et
parallèle à elle, et qu’il n’aurait pas remarquée jusque-là,
ce serait extravagant. Il l’aurait bien vue un jour. Fata- lement. Fatalement ? Est-ce sûr ?

Il lui faut aussi marcher plus que d’habitude pour faire le trajet voulu (on l’aurait agrandie alors, élargie ? Quand ça ?) C’est éprouvant. Faut-il le supporter ? Mais comment s’y soustraire ? Par quel moyen ? Comme une farce qu’on lui aurait faite, grosse, multiple, énorme. C’est insensé. Et par quel moyen ?

Il quitte la rue, en prend une autre, plus petite, plus calme, étroite, trop étroite, exiguë, aux maisons penchées. Trop. Beaucoup trop. Etrangement implantées aussi. L’étage du dessus, les troisième et quatrième étages, une
secousse un peu forte les ferait sûrement tomber. C’est inadmissible d’avoir à passer dessous, avec le risque d’un étage et d’un toit qui peut vous dégringoler dessus. Sans doute on n’entend pas dire qu’il en tombe souvent. Mais qui est au courant de tout ? C’est menaçant. C’est inquiétant. Cela arrivera bien un jour, qu’ils tomberont. Un jour pro- che. Et si c’était aujourd’hui ? Comment passer sans inquié-
tude ? Les gens ne lèvent donc pas la tête ? Mais, en fait, il n’y a presque plus aucun passant dans cette rue. Ils l’évitent.

N. aussitôt bifurque, bifurque encore. Cette fois il entre dans une large artère à grande circulation. Fatigué. Il
prend place à un arrêt d’autobus. Bruits

Bruits en tous sens. Des bruits qui profondément
lui entrent dans la tête. Ah ! voilà un autobus. Billet, argent, poche, monnaie, donner, recevoir, monter, entrer, vérifier, compter, déclarer, échanger, calculer, répondre, rendre, billets, papiers, actes, actes obligatoirement dans un certain ordre, qui sinon ne réussissent pas. qui main- tenant ne vont plus tout seuls, que plusieurs fois il manque d’intervertir, qui posent des problèmes, qui créent de l’attente, qui perturbent, qui compliquent qui attirent, qui hypnotisent qui font qu’on observe, qui dérogent.

Usagers. Bourgeois. Femmes. Rides. Rides avancées en âge. Rides très fortes. Oh, quand elles rient. Comment osent-elles ? Paquets de rides, étoiles de rides. Pourquoi aujourd’hui tant de rides ? Plissements. Comme écorces gercées de vieux chênes.

Est-ce qu’on le regarde ? Les regards des uns et des
autres d’abord dispersés et allant de-ci de-là, quelques-uns de ces regards plus souvent maintenant se retrouvent
sur lui, venus le dévisager, une fois, plusieurs fois, d’abord
sans s’y arrêter, puis à nouveau, se dispersent, puis revien- nient.

Hasard ? Insistance ? On ne le trouve pas comme tout le monde ?

Il lui semble aussi que les gens peuvent lire dans sa tête. Ils pourraient en profiter, l’un ou l’autre, tôt ou tard, s’il continue à s’exposer.

[…]


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