Alors que ces enfants dans les rues s’aiment et s’aimeront
13 janvier 2013



Il importe que le mot amour
Soit rempli de mystère et non de tabou,
De péché, de vertu, de carnaval romain
Des draps cousus dans le salace
Et dans l’objet de la policière voyance ou voyeurie
Nous mettrons de long cheveux aux prêtres de la rue

Léo Ferré

C’est à Sèvres-Lecourbe, dans les escaliers du métro, la foule dehors et les cris un peu, presque à perte de vue, et je réalise que ceux avec qui j’étais dans le métro descendent pour rejoindre les cortèges : c’est un point de ralliement. Moi, je ne le savais pas, je reste quelques minutes, en bas, à regarder passer ces gens. Surtout pas l’envie d’ajouter un mot aux débats, les journaux en débordent, je ne lis plus. À voir passer ces gens, si contents d’eux, marcher pour que d’autres qu’eux ne jouissent pas des mêmes droits qu’eux, pour ce plaisir là, de dire qu’ils ne veulent pas, et sur les visages peignés de côté, les pulls autour du cou par-dessus le manteau, les enfants peignés comme eux depuis toujours, laisser passer la honte un peu sur moi, et s’éloigner accablé de partager le même ciel, même invisible.


Pour leur apprendre à s’appeler dès lors monsieur l’abbé Rita Hayworth
Monsieur l’abbé Bibi - fricoti - fricota
Et nous ferons des prières inversées
Et nous lancerons à la tête des gens des mots
Sans culotte
Sans bande à cul
Sans rien qui puisse jamais remettre en question
La vieille la très vieille et très ancienne et démodée querelle
Du qu’en-dirons-ils
Et du je fais quand même mes cochoncetés en toute quiétude
Sous prétexte qu’on m’a béni
Que j’ai signé chez monsieur le maire de mes deux mairies

L. F.

De tout ce qu’on entend ces dernières semaines, qu’on en appelle à la nature, à l’anthropologie, à la loi ancestrale, à la biologie anté-darwinienne, je ne vois rien que de la peine partout, et en parler même me salit, je crois, d’eux. Je regarderai encore leurs visages au retour, métro Sèvres-Lecourbe, pour n’en oublier aucun, des sourires et des pancartes qui prennent prétexte de la rue et de ce jour pour dire cette haine aux joues roses et aux cheveux blonds. Tout le long de la rue Lecourbe, les bus alignés avec les noms des villes : Aveyron, Compiègne, Lille. Peu importe la bataille de chiffres, un manifestant aujourd’hui est toujours de trop, je suis rentré vite, et dans la rame, je voyais bien le sourire de ceux qui par la vitre voyaient leurs semblables défiler, et ce qu’il y avait dans ce sourire.


Alors que ces enfants dans les rues sont tout seuls
Et s’inventent la vraie galaxie de l’amour instantané
Alors que ces enfants dans les rues s’aiment et s’aimeront
Alors que cela est indéniable
Alors que cela est de toute évidence et de toute éternité
Je parle pour dans dix siècles et je prends date
On peut me mettre en cabane
On peut me rire au nez ça dépend de quel rire
Je provoque à l’amour et à la révolution

L. F.

La station Place d’Italie est fermée à cause des manifestations, je descends à Nationale — place Pinel, c’est là que part le cortège de Civitas. Il y a un type qui parle dans la voix douce des prêtres, et qui dit dans les hauts-parleurs : « Prions pour les enfants afin qu’ils grandissent avec un père et une mère — prions pour les homosexuels, parce que si ne nous prions que pour nous, où est la charité ? » Il y a des drapeaux français. Il y a des drapeaux du sacré-cœur. Il y a des chants en latin ensuite. Et devant, je regarde encore quelques minutes, pour voir cela, de l’autre côté des camions de la police. Et puis, je m’éloigne.


arnaud maïsetti - 13 janvier 2013

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