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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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« Quand l’avant-centre prend le départ, involontairement, juste avant le tir, le gardien de but indique avec son corps la direction dans laquelle il va se jeter et l’avant-centre peut shooter tranquillement dans l’autre, dit Bloch. Le gardien de but pourrait aussi bien essayer de crocheter une serrure avec un brin de paille. »Soudain l’avant-centre prit le départ. Le gardien de but, qui portait un pull-over jaune vif, resta droit et immobile, l’avant-centre lui tira le ballon dans les mains.
Peter Handke, L’Angoisse du gardin de but au moment du penalty (1970)
Le ciel n’a pas de couleur, mais une réalité tranchante, impassible : jamais mise en défaut. Toute différente est la réalité elle-même, qu’on s’acharne à nier, déclaration après déclaration — non voyons, la terre ne brûle pas ; non bien sûr, la guerre est la paix ; non évidemment, la violence est l’apaisement, ; non enfin, la justice est l’injustice ; non. C’est un lent travail qui consiste à faire passer l’ordre du monde pour naturel.
On regarde le ciel, vide ; on plonge ses yeux dans la terre, et ses mains, pleines de poussière, de vies et de complots, on paille le sol pour qu’il retienne le peu d’eau qu’on lui concède, des fruits poussent de toutes parts en dépit du bon sens, la ville se soulève chaque soir, à travers les fenêtres quand on marche à la tombée du jour, des corps halètent ensemble pour passer le temps, et il le fait, il passe entre eux, la sueur, les caresses qu’on invente pour déjouer les violences, les injures, je marche entre cela aussi, au pied des immeubles aux fenêtres ouvertes sur le désir, je ne sais plus où j’ai garé la voiture, je me perds longtemps.
Au café, les deux jeunes filles parlent allemand ; je ne saisis que quelques mots, aucune phrase. N’est-ce pas ainsi que je saisis ce qui passe, m’arrive, bruisse autour de moi : toute cette vie sociale, sans doute, administrée par les ordres du jour incompréhensible : il aurait sans doute fallu être plus attentif aux cours de langue de l’enfance, mais la fenêtre était là, pendant ces heures, et le ciel de l’autre côté, qui n’attendait que nous.
Quatre jours ont passé depuis cette mauvaise chute sur le coude. Je repense à la phrase du médecin pendant qu’il me recoud, notant à voix haute l’ordonnance et indiquant une perte de substance : quand je demandais des précisions, il me dit seulement, sans me regarder : vous avez laissé un peu de vous sur le sol. Évidemment, comme à chaque seconde, à chaque rencontre, à chaque nuit. Je pensais à la livre de chair abandonnée, et maintenant que la peau se referme (sur moi ?), que la douleur s’estompe, que la substance repousse, je me dis, décidément, que la matérialisme historique est aussi une médecine et qu’il nous apprend qu’on ne guérit de rien, mais que le présent abolit le passé chaque seconde – laisse sur soi une ligne de plus sur quoi écrire l’avenir et rien de plus.
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Tu t’en vas sans moi, ma vie. / Tu roules, Et moi j’attends encore de faire un pas. / Tu portes ailleurs la bataille. / Tu me désertes ainsi. / Je ne t’ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres. / Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes. / A cause de ce manque, j’aspire à tant. / A tant de choses, à presque l’infini… / A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n’apportes.
Henri Michaux, Ma vie (La Nuit remue, 1967)
La veille du départ, ce 7 juillet, on dit que Vasco da Gama n’a pas dormi. Il a veillé avec ses hommes dans la petite chapelle de Notre-Dame de Belém et se dit à haute voix tous les péchés commis, en attendant l’aube — l’aube arrive, il finit d’énoncer les péchés à la hâte, il en reste encore, il en restera toujours à qui souhaite s’emparer du monde et voudrait pour cela le cœur pur : vide. Duras aussi faisait son lit avant d’écrire, rangeait méticuleusement le grand salon de Neauphle-le-Château. Au matin, c’est la longue procession des prêtres et des fidèles jusqu’au rivage. On célèbre une dernière messe à même le Tage ; le vicaire reçoit une confession générale – et donne en retour l’absolution complète à tout l’équipage. Évidemment, on s’en va mourir : le monde ne s’atteint pas. Duras aussi ; s’il s’agissait de mourir, il fallait bien qu’on trouve le lit fait, et la chambre nette. On part dans ces chants de requiem ; les cierges au petit matin du 8 juillet lèvent dans le ciel l’élégie ténébreuse des fins. Deux ans plus tard, une poignée d’hommes reviendront. Vasco était parti ouvrir une route, découvre surtout qu’elle était déjà là. Les vents, les ports, les pilotes et les marchands : tout un monde circulait bien avant et sans lui. Les quelques étoffes, le corail, les bassines de cuivre, le sucre qu’il offre au souverain de Calicut font sourire. Non, il n’y a pas de découverte, seulement l’irruption tardive d’un empire dans le monde des autres. On n’a jamais fait le tour du monde, c’est lui qui nous traverse. Duras sur la table de travail, observe la bouteille de whisky qui l’observe : écrit encore une phrase avant de céder, et encore une, et encore une autre, ne cédera pas encore tant qu’elle écrit,
C’est un même 8 juillet qu’un vaisseau britannique force la baie d’Edo et ouvre le Japon muré sur lui-même au monde. Il s’agit parfois de laisser le temps où il est. Jean de La fontaine naît ce même 8 juillet, où se noie Percy Shelley : « Mer insondable, dont les vagues sont les années / Océan du Temps, dont les eaux de profonde douleur / Sont saumâtres du sel des larmes ». Ce qu’on ouvre devant soi, déchire aussi ce qui nous fonde.
Tandis que les actualités se lisent chaque jour comme un manuel décrivant pas à pas la manière dont le fascisme s’empare du pouvoir (la façon dont on le lui livre), que le ciel est si bleu qu’il insulte aussi cela, que le vent manque, que la fatigue fatigue, que le sommeil reste introuvable, sans doute caché par de malveillants moustiques sous les nappes de chaleur, cette phrase à la fin du rêve : si on appelle le large l’horizon, c’est parce qu’il n’a ni hauteur ni longueur. On se réveille muni de telles clés incapables d’ouvrir aucune porte, et qu’on ajoute au trousseau, sûr qu’elles pourront servir, un jour.
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Dans l’espoir qu’un monde soit exhumé par le langage, quelqu’un chante le lieu où se forment le silence. Ensuite, il découvrira que ce n’est pas parce qu’elle montre sa fureur que la mer existe, le monde non plus. C’est pourquoi chaque mot dit ce qu’il dit, et en outre, plus, et autre chose.
Alejandra Pizarnik, « Le mot qui guérit » (L’Enfer musical, 1971)
N’attendons pas tout de la fin du monde. Tant de choses n’appartiennent qu’à ce qui nous échappe — dans les rêves (cette nuit, la punition consistait à assister à la conférence d’un grand écrivain, et j’aurais passé la nuit (il faisait grand jour) à ruser pour y échapper, gagner le large, découvrir la ville inconnue si près), dans cette minute qui précède le sommeil aussi, dans le souvenir de la voix des morts. Il se pourrait bien que cette fin, tant attendue, ne nous délivre d’aucun mal : qu’un autre monde vienne lui arracher la couronne et se proclame empereur. Non, la fin du monde ne règlera pas tout : les cauchemars qui nous attendent déjà dans le règne des fins, les douleurs au réveil, les mauvaises Chutes et les souvenirs qui assaillent, les voix des morts qui ne nous consoleront pas. Dans le réel émancipé qui vient, on emportera aussi l’échec de ce monde-ci, et c’est avec lui qu’on le bâtira aussi.
Le monde comme terrain d’une expérience morale où il s’agit de devenir sans cesse quelqu’un d’autre – et on n’y parvient jamais tout à fait, on recommence.
L’expression : « il ne manquait plus que cela ». Une catastrophe après l’autre s’ajoute au désastre, s’ajuste à lui — l’appelle, la nomme et l’engendre.
La soif, ces jours, est l’expérience métaphysique qui nous relie, immanence implacable, délires, fil qui nous tire vers tous les ruisseaux glacés de cette vie qui, quelque part, existent encore – et le Río Desaguadero donne la main à La Salindrenque, on y puise de quoi faire durer le désir, où notre visage se trouble au contact de la main qui vient y puiser sa forme. La soif, l’autre nom de ces jours.
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La poésie est une révolte face à l’immensité du désir et le peu que la vie permet de vivre.
Annie Le Brun
Nous sommes si peu expérimentés dans l’art de souffrir – tant d’occasions pourtant offertes. À trop considérer que la souffrance s’ajoute à nos vies, par accident, hasard ou négligence – par faute ; par tort –, on s’aveugle sur le fait qu’elle en est la matière, son objet et l’étoffe, sa substance même, l’élément dans lequel on est pris, sa morsure et le sel. Il faudrait s’armer contre cela, bien sûr, forger autant d’armes. Importe moins la souffrance que la seconde suivant la souffrance.
La vie ne doit pas toujours passer avant tout le reste.
Souvent, se croire paresseux dispense de constater qu’on est surtout lâche. Quand soudain cela nous saute au visage, on n’est plus que cela, lâche, et tout ce qui devant soi nous oblige.
L’art de souffrir : faire du temps avec notre vie.
Il y a eu du chagrin, il y en aura. Il y en aura toujours : il n’y a pas de fin à la peine, parce qu’on ne trouvera jamais son commencement.
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Aussi je ne crierai plus comme avant : le destin ! le destin ! Pas la peine de le vénérer comme tel, il faut le regarder en face, l’empoigner et le détruire.
Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz (1929)
Près de Charleroi, le jour se lève gorgé de brumes – et puis vers dix heures, elles se déchirent : la journée sera chaude, on aura une bonne vue sur le massacre. Le capitaine Coutelle se hisse dans la nacelle ; on se salue. L’aérostat captif à hydrogène s’élève trois cent mètres au-dessus de nous et de la plaine fumante : neuf heures durant, depuis L’Entreprenant – c’est le nom du ballon – adopter le point de vue des nuages pour mieux voir les mouvements de troupes autour d’Heppignies, de Labursart, de Wagnelée et de Gosselies, prendre la mesure de la situation historique, donner les ordres, orienter le sens des choses, nommer Fleurus ce jour. C’était un 26 juin : si Fleurus nomme la date, Fleurus date aussi l’âge des drones dans quoi on entrait. On y est encore. Depuis le « dirigeable », voit-on mieux le monde, la victoire, et la mort, la solitude, les lâchetés du mourant, le courage — on n’entend rien pourtant, les perdrix muettes d’effroi sont parties, on sent à peine l’air du large sur le visage, reste le désir de sauter dans le vide. Il y a ce qu’on sait. Ce qu’on ne sait : Charleroi s’était rendue la veille, et les Autrichiens l’ignoraient ; tout le jour ils se sont battus avec acharnement pour défendre une ville déjà perdue.
Bien sûr, la seule façon de n’être pas fou de chagrin devant le monde jusqu’à en mourir consiste à n’éprouver aucun sentiment d’aucune sorte — que faire alors ?
Ne renonce pas, pourtant, à devenir le cœur pensant des choses.
C’était aussi un 26 juin : le bain de sang sur Paris après quatre jours d’insurrection, l’odeur sur le pavé qu’on nettoie de nouveau, les mile cinq cent barricades qu’on déblaie en sifflotant dans le silence. 1848 répétait d’autres massacres, et n’était que la répétition de ceux à venir — on tire à vue sur tout ce qui bouge au nom de l’ordre ; et l’ordre règne, oui : il suffit de marcher dans Paris chaque jour depuis le 26 juin 1848 pour en respirer l’air qu’il fait ; le sang ne sèche jamais.
Alfred Döblin meurt de tristesse à Emmendingen : si loin de Fleurus, de Berlin et du reste ; un 26 juin comme un autre, comme aujourd’hui, hier et demain. À la dernière ligne de Berlin Alexanderplatz, il avait seulement écrit : « Nous savons ce que nous savons ; nous l’avons payé assez cher. »
Ces jours, comme on roule dans le Champsaur vers cette mare de sang qui s’allonge à mesure qu’on s’approche : ce n’était qu’un champ de coquelicots – la fleur des labours et des remblais qui ne poussent que sur les terres retournées. J’apprends que les graines peuvent dormir des décennies sous terre dans l’attente qu’on renverse la terre ; en Flandres, on en vit surgir sur des horizons entiers. Rien d’un mystère : la pluie des obus avait suffit à les ramener à la lumière. Rouler vers le champ de coquelicots donne le sentiment du monde, celui qui ne se lève devant soi que parce qu’il est remuée par les bombes de toutes sortes : la beauté aussi sait parfois insulter la vie et la mort ensemble, et nous. Peut-être s’agit moins de beauté que de honte. Les fleurs savent nous apprendre de quoi sont faits Fleurus et le feu, et les émeutes massacrées, et la vie qu’on ne rejoint qu’en perdant la mémoire pour lui inventer d’autres contours et d’autres virages le long d’un champ sanglant qui semblent vouloir l’enlacer pour mieux le fuir.
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Le ciel est plein d’oiseaux, les lupins violets s’étalent avec un calme princier, deux petites vieilles sont venues s’asseoir sur la caisse pour bavarder, le soleil m’inonde le visage et sous nos yeux s’accomplit un massacre, tout est si incompréhensible. Je vais bien.
Affectueusement, Etty.
Lettre d’Etty Hillesum, datée du 8 juin 1943
Dieu, et l’abandon. Observer sans le vouloir la réalité donne souvent l’impression d’abandon. Des choses inertes à la surface du monde reposent. Le vent passe comme s’il avait renoncé aussi. Il fait chaud est la seule phrase qui puisse encore être vraie ; on se la transmet au café, ou d’un regard sans mot dans les embouteillages ; on ne sait pas qui est ce « il » qui fait ce qu’il peut pour nous envelopper chaque seconde du sentiment lourd du monde. Deux siècles de marche effrénée vers le progrès nous auront donc conduits à la fournaise que, vers l’an mille, on imaginait remplie à ras bord de monstres fourchus. L’enfer est vide et tous les démons sont parmi nous, la preuve. Il fait mille degrés de plus qu’il n’est supportable : et on le supporte. On dit, en entrant dans le café, il fait chaud, et la phrase nous relie terriblement, dernier reste d’un communisme abandonné lui aussi à l’affreuse banalité du temps qu’il fait et qui passe, et qui à son passage, nous piétine.
« Je vais t’aider, mon dieu, à ne pas t’éteindre en moi. » Lire Etty Hillesum ces jours ne rend pas le monde moins obscur, prolonge plutôt l’obscurité d’un surcroît de densité : le passé nous salue de loin, comme il sait le faire, hurle quelque chose qu’on peine à entendre, alors on s’approche de lui, et ce n’est que lorsqu’on est à sa portée, qu’on comprend que c’était là sa stratégie pour nous saisir au poignet et nous emporter. L’actualité est réduite à une succession de crimes – les meurtriers au visage de chair ne sont pas les plus criminels ; toute la machine à fabriquer du réel fonctionne à plein, ceux qui la rêvent et l’entretiennent doivent eux aussi avoir des visages, mais lesquels ?
À chaque fois qu’on dit un mot, on ne prononce pas le nom de Gaza, des massacres à Téhéran, passés, à venir, des Boutcha par dizaines qui s’entassent dans les oblasts de Louhansk, Donetsk, ou Zaporijjia — c’est cela aussi la pourriture des temps.
Ne pas renoncer à être le cœur pensant des choses : non. Etty aussi nous salue, sous la neige d’Amsterdam ou derrière les barbelés de Westerbork. Dans son regard que je cherche, ces jours, lire le refus du monde et l’acceptation de la douleur que ce monde nous laisse pour ne pas renoncer non plus à lui. Sur la croix, Ne m’abandonne pas est suivi d’un rire terrible, on l’oublie. Les poètes qui ont écrit l’agonie évoquent un ciel qui se déchire : le rire de dieu dans cette déchirure, ils le passent sous silence. C’est devant ce rire aussi qu’on se tient, depuis, qu’on pleure, serrant le poing, et que Dieu ne perd rien pour attendre, et s’il nos faut lui passer sur le corps pour nous rejoindre, alors ainsi soit-il, et qu’il faille encore lui refuser les rituels et laisser son corps pourrir sans fleurs, couronne, ni terre par-dessus son cadavre. L’abandonner en si bon chemin, jusqu’à oublier son nom brûlé en nous dans la fournaise de juin.
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Le temps le plus propice pour naître
n’était pas
n’est pas aujourd’huiLa Tour de la Mort s’élève
se voit déjà de partout
n’aura pas sa pareilleEn un cercle, un cercle immensément large
des cycles s’achèvent
Des victimes sans tarder, seront là, présentes.
Simultanéité toujours si remarquable
des sacrifiés et des armés.Michaux, Déplacements dégagements (1985)
Chaque rêve rêve ce qui malgré lui le hante et lui permet, le soir suivant, de revenir — de constater : ce n’est pas le même. Nous ne sommes jamais le même soir. Les ombres n’ont pas la même lenteur sur le sol, tremble autrement sous le jour qui tombe différemment : chaque rêve recommence l’épreuve historique de ce qui toujours revient et toujours se déplace, lignes tremblées. On appelle à soi ce qui console et terrorise, ce sont parfois les mêmes visages, les mêmes allures. On ferme les yeux sur eux, sans savoir que c’est contre soi qu’on le fait. Non, rien ne revient au même : rien ne fait retour sans porter avec soi la charge atroce de ce qui a eu lieu et le décuple ou en tire leçon : et de même sommes nous armés des armes forgés autrefois et laissés tout prêts pour nous, améliorées même par le temps, la furieuse patience et la plus féroce impatience.
« Soleil, prends garde à toi. » (A. J., Wierz, 1870) — ce qui distingue l’émeute de la révolution, c’est que la seconde ne craint pas de remplacer la course de la lumière du jour, quand la première s’arme seulement contre ce qu’il nous fait.
Vulgarité du monde : chaque seconde porte en elle (le vent, le cri d’un chien, un souvenir – honteux, ou précieux –, le regard de qui passe et qu’on ne verra plus jamais dans cette vie, le silence parfois quand on doute, la pensée qui nous vient d’un ami mort, le son de sa voix, le calme avec lequel il affrontait tout cela, les premiers pas d’un enfant, le fait que nous sommes la dernière génération de ce monde à avoir pu observer des abeilles, le mot désespoir) ce qui vient la prouver, en s’opposant à elle.
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Le calme du blanc. Le reste est le temps.
Marguerite Duras, La mer écrite
On pense à tort vivre en temps de catastrophe — c’est faux. Ce qui pèse lourd ici et partout, dans le monde comme en soi, c’est combien l’époque donne l’impression d’une catastrophe déjouée de peu, et toujours ce lâche soupir de soulagement qui fabrique au-dessus de ces jours l’air rance qu’on respire avec les volutes épaisses d’hydrocarbures brûlées. Dans ce cap au pire, le pire est toujours débordé, et toujours pourtant, on lui fait face : prodige des temps d’un capitalisme tardif. Soyez heureux, nous avons échappé au désastre — disent-ils. Le désastre, lui, continue de s’étendre de tout son long, grand cadavre joyeux qui n’a besoin ni de dead line ni de traité pour s’établir sur la terre comme au ciel, et entre chacun des vivants et des morts, racontant son histoire qui serait la somme de catastrophes évitées de peu, autant dire accomplies selon le plan.
Rêve de cette nuit : on me demande de faire l’éloge funèbre d’un poète bien vivant — l’idée étant d’en finir avec lui, et, chantant sa mort, de le terrasser pour de bon. Je résiste un peu. Après tout, je connais si mal cette œuvre (je n’en ai même jamais entendu parler). Je me lève pourtant, confiant qu’un coup de théâtre viendra me délivrer, et sauver la vie du malheureux poète, présent, là, au fond de la salle.
L’odeur des fleurs surgies du sol comme par effraction : emportée à grande eau de javel répandue sur les trottoirs ce matin.
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J’écris avec une grande force d’expression ; ce que j’éprouve, je ne sais même pas ce que c’est. Pour moitié, je suis somnambule, et pour moitié, rien.
Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité
Nils Frahm, Said and Done
Ravages ; des sortilèges qu’il faut pour trouver le sommeil (le débusquer patiemment, suivre sa trace dans les traces qu’il consent à laisser, faire le tour de ses cachettes habituelles — en vain —, et au moment où on renonce, le voir détaler devant nous avec fureur, sorti d’un mauvais fourré, dressant au-dessus de sa tête sa hache et poussant un cri, un dernier, avant qu’on l’abatte en fermant les yeux), je n’en connais pas assez. Ravages, oui, qui laisse sans forces : et le lendemain, on n’est pas plus avancé que la veille. On n’a rien appris — le soir, il faudra tout recommencer : s’endormir est une tâche de démon, surtout quand il fait des nuits quand celles-là, nées de ces mauvais jours comme ceux-là, et du travail pour mille ans pour les terrasser à mains nues.
Une vie qui serait une somme de regrets : à quoi ressemblerait-elle ? De maladresses ; de malentendus : une vie qui serait à la puissance ce qu’il faudrait faire autrement : une vie qui serait ce papier froissé pour la millième fois après le premier mot et qu’on jette dans la poubelle (poubelle qu’on manque).
Je m’installe dans les frappes de Nilhs Frahm ce matin, j’habite chacune d’elles, que je quitte plus tristement que jamais pour m’abriter dans la prochaine, songeant y rester jusqu’à mort, et je le fais, sauf que je ne meurs pas, pas encore.
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Mon travail se clôt, comme peut se fermer une plaie qui n’est pas guérie.
Kafka, Journal (9 mai 1922)
J’ai vécu tant de fins du monde que celle-ci ne me détruira pas — phrase entendue et jetée à la hâte, et désormais je ne sais plus d’où, de qui, et c’est dans ces absences là aussi que les fins commencent. Dans la Cathédrale d’Albi, les dessins d’enfer tracées avec plus d’attention et de soin, à hauteur de regard, que les pauvres figures du paradis déposées là-haut pour se donner bonne conscience : ce que cela dit de ce monde, de l’autre, et de ce qui les déchire en nous.
Dans nos rêves, nous sommes parfaitement éveillés. Image de ce qui fait nos jours noirs, cernés d’ombres, dans quoi nous avançons.
Lisbonne à la nuit tombée, soir effondré sur le Tage dévorant la mer vers New York : on est parfois possédé d’image qui ne nous appartiennent pas, et qui sont l’envers exact des images qu’on possède (le vent cherchant dans le maquis un endroit à l’abri du vent) — et je me tiens, entre ces deux images, à bonne distance l’une de l’autre, et même : à égale distance. Ne suis-je pas aussi à égale distance de moi-même ?











