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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Pris dans un piège — nous avons été pris dans un piège. Nous sommes entrés là par l’étroit passage qui mène aux cages des fauves. Et puis l’arène. Je l’ai vue à moitié pleine en entrant. Nous nous sommes imbriqués les uns dans les autres, comme les roues d’une machine.
Danielle Collobert, Meurtre (1964)
Ainsi donc, l’accrétion continue de lithosphère au niveau de la dorsale médio-atlantique maintient la divergence des plaques nord-américaine et eurasienne à raison de quelques centimètres par an — ou pour mieux dire : les plaques nord-américaine et européenne s’éloignent l’une de l’autre à la vitesse chaque année de la pousse d’un ongle. Il suffit de regarder l’extrémité de notre corps pour mesurer ce qui s’échappe – et nul besoin d’entendre tel forcené chef d’État jeter le nom de La Fayette comme une insulte, ou de chercher l’horizon depuis le Finistère nord, banlieue est de New-York : on crut longtemps que, morts, nos ongles repoussaient, et nos cheveux — c’est faux, bien sûr, mais comment expliquer qu’on représente les onryō aux doigts démesurément longs : la vie qui continue après la mort, c’est elle. L’Amérique continue de s’éloigner de nous, et nous grattons la paroi de cette existence avec les forces qu’il reste pour écrire les longues griffures de notre appartenance à ce qui s’éloigne.
Notre masse s’augmente, cela est sensible par la lente vague d’étouffement qui nous atteint par la nuque, venant de loin derrière nous — transmise par chaque corps, à l’autre corps, aux autres mitoyens.
D.C.Ce jour, vingt-cinq juillet, Blériot franchit la Manche d’un bond, le Grand Conseil fasciste écarte le Duce ; Coleridge s’effondre au milieu de ses fioles d’opium vides ; le Concorde touche le sol à pleine vitesse avec cent treize passagers hurlant à bord. Le feu lèche Bordeaux. Les orages menaces et ne tombent pas. Tout cela un même jour, différemment tombé, lui, comme si c’était de la foudre, au ralenti.
La peur. Toutes les possibilités de nous détruire. Ils ont toutes les possibilités, contre nous tous. Notre impuissance — nos hurlements sans voix — nos chairs trop brûlantes, trop emmêlées. Une seule respiration.
D.C.S’agissant de foudre : dans les hautes-alpes, la foudre a frappé un arbre ; le feu a pris dans le sol, a parcouru des centaines de mètres avant de jaillir, comme une source d’eau claire, sur un sous-bois qu’elle ravagé. Autour de l’arbre foudroyé, rien. Combien d’images nous confient la réalité comme si c’était un secret, une clé, ou une manière de lever le monde autour de nous pour qu’ils apparaisse. Ainsi de cet escalier dans La Laupie, qui à la fois descend, monte, et semble horizontal.
Nous tuer tous — ou bien, pour raffiner notre supplice, ne tuer qu’un seul — pour nous montrer.
D.C. -

Le néant, le petit jour étouffé, dont la luminosité fondue, au lieu de l’envahir, aspirait le ciel vers l’est, il regardait le ciel, indifférent au fait que cela signifiait que le jour se levait, « c’est la guerre », se dit-il, et « pour pouvoir sortir de la nuit approchant de son terme il faut être impitoyable », la guerre, et il survola du regard l’ensemble des toitures, où tout se bousculait, une bousculade où il n’y avait aucune règle, la guerre, où chacun attaquait l’autre en permanence, où le seul et unique objectif était la victoire. Un combat où seul restait debout celui qui ne se posait aucune question, celui qui, résigné, se contentait d’accepter, comme lui, que le tout fût inexplicable, car le tout, la remarque du prince lui revint en mémoire, n’existait pas, maintenant, il avait l’impression de comprendre enfin combien M. Eszter avait raison, le chaos était bien l’état naturel du monde, aussi, puisqu’il en serait toujours ainsi, était-il impossible de prédire la moindre issue.
Laszlo Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance (1989)
Ce jour-là, les fascistes cessèrent d’attendre : les garnisons espagnoles du Maroc prennent les armes qu’elles rangent derrière le général de division Franco et les tournent vers tout ce qui bouge encore, vont faire feu sur nous déjà – dans la nuit, dix-huit ans plus tôt pourtant, le camarade Iakov Iourovski fait fusiller le Tsar dans une cave de Iekaterinbourg pour que le jour se lève ; il va se recoucher presque aussitôt : John Coltrane meurt ce jour-là à cinquante ans – et ce jour-là aussi (c’est un autre) à quarante quatre ans, menottée dans son lit d’hôpital au Metropolitan de New York, sous surveillance policière et avec soixante dix cents sur son compte, Billie Holiday – tout ce qui meurt nous confie son agonie, charge à nous de l’emporter ailleurs : d’un dix sept juillet l’autre, c’est toujours lui qui revient, et se déplace, nous emporte aussi.
Au pli du roman de Krasznahorkai (retrouvé par hasard dans la bibliothèque, est-ce qu’il existe quelque chose ici bas qui se nomme le hasard ? La bibliothèque ? Ici-bas ?) ceci : arrive dans une petite ville de province un cirque itinérant qui ne propose qu’une seule et unique « attraction » : le cadavre empaillé d’une baleine. On dit qu’aux côtés du cadavre, se tiendrait le Prince en personne – mais quel Prince ? Personne ne le dit ; existe-t-il lui aussi ? – et cette seule rumeur suffit à jeter la ville dans la violence. Non, ce ne sont pas toujours les faits qui produisent l’Histoire, mais les histoires qu’on trame autour d’eux, et qui soulèvent, comme la poitrine le battement d’un cœur affolé pour on ne sait quoi.
On sait bien que Homère n’a jamais existé, mais se levait en chaque poète qui, le récitant, inventait le Poème, et que le texte qu’on lit n’a dès lors jamais existé vraiment, qu’on ne peut rien en comprendre, pratiquement rien en dire – mais ce qui reste : l’image de la mer dans le poème ; quand on regarde la mer aujourd’hui (celle-ci), elle nous lie à celui qui prend nom d’Ulysse, qui lui aussi existe de nouveau chaque fois qu’on pose les yeux sur la mer ; nous lie à sa terreur, autant qu’à cet effroyable désir de s’y mêler, de ne pas mourir, d’être seul malgré tout, de regarder l’horizon non comme un trait au loin mais comme le lieu à rejoindre, le territoire où seul serait possible de vivre ?
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À l’horizon, le soleil a commencé à décliner et il n’atteint presque plus le tumulus de la sépulture. Juan remet son chapeau sur sa tête, donne de l’éperon et choisit de ne pas regarder en arrière. En sortant du village les cordes d’une guitare et les premiers corridos commencent à lui parvenir de la buvette, déjà un peu glissants à cause de l’alcool. De loin il arrive à peine à déchiffrer les paroles, mais il sait bien ce qu’elles racontent : des histoires sur des hommes et des femmes qui meurent pour que la vérité de leur chanson leur survive.
Juan Gómez Bárcena, Même les morts (2025)
Ciel lourd, de quels remords, terreurs, ou joies vaines ? Ciel lourd et nous dessous, rien d’autre que du vent remué par le vent, et il n’y a même pas de vent, à peine un peu d’air qu’on ne parvient pas à respirer à cause du capitalisme et de juillet, les deux se confondant (non d’excuses) pour finir par fabriquer ces nuits sans histoires, et sans air donc. Je lis que pour parvenir à trouver le sommeil, après plusieurs dizaines de minutes à retourner en tous sens le problème de la fatigue et n’y pas parvenir, il faut se lever, faire quelques pas, regarder par la fenêtre, et revenir s’allonger : faire croire au corps que c’est de nouveau l’heure. J’avais déjà appris que, pour dormir, il fallait faire semblant de dormir, je saurai désormais qu’on peut ruser aussi en faisant semblant de ne pas dormir. Reste que le moustique, assaillant insatiable, et agent historique dressé pour nous empêcher de comploter, le soir, avec nous-mêmes, toujours prompt à nous livrer bataille pour qu’on lui livre bataille (et qu’on ne pense pas aux moyens sûrs capables de renverser l’ordre de la domination) ne dort jamais, ou seulement à midi, quand le sommeil paraît définitivement enfoui, vieux rêve, ou rêve à venir perdu dans l’horizon du soir. Quelle vie.
Certains mots n’existent qu’en quête de leur propre définition, que chaque événement déplace ou renouvelle, annule, contredit, relance. Qu’on ne les prononce que pour les définir. Le mot Révolution, par exemple, le mot Amour. Le mot Écriture. D’autres, à l’inverse, imposent leur brutalité d’évidence, incapables de porter en eux autre chose qu’eux-mêmes. Le mot Silence. Le mot Terreurs associé à nocturnes. Le mot Écriture.
J’observe la plaie sur le coude, le corps posé sur le corps et qu’on nomme cicatrice : cette sorte de signature plus évanescente qu’un tatouage, mais plus sûre aussi, à la fois plus accidentelle et plus fatale. Une couture qui fait de la peau ce sac où je suis chaque seconde davantage jeté et que l’histoire trimballe comme on jette dans le wagon au moment où il démarre, parmi bestiaux et outlaws (vieux rêves sur lesquels la musique de Bob Dylan sert de décor et de lumière : d’horizon) : présence cicatricielle de moi-même à même ma peau, qui porte mémoire des coups dans leur effacement perpétuel (effacement capable aussi de les maintenir visibles malgré tout jusqu’à l’imperceptible) : sensation, monde aussi ; un jour il faudrait savoir écrire une histoire du monde des cicatrices, une syntaxe de la cicatrice, une poétique et une écologie de la cicatrice, toute une science qui les porterait toutes.
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« Quand l’avant-centre prend le départ, involontairement, juste avant le tir, le gardien de but indique avec son corps la direction dans laquelle il va se jeter et l’avant-centre peut shooter tranquillement dans l’autre, dit Bloch. Le gardien de but pourrait aussi bien essayer de crocheter une serrure avec un brin de paille. »Soudain l’avant-centre prit le départ. Le gardien de but, qui portait un pull-over jaune vif, resta droit et immobile, l’avant-centre lui tira le ballon dans les mains.
Peter Handke, L’Angoisse du gardin de but au moment du penalty (1970)
Le ciel n’a pas de couleur, mais une réalité tranchante, impassible : jamais mise en défaut. Toute différente est la réalité elle-même, qu’on s’acharne à nier, déclaration après déclaration — non voyons, la terre ne brûle pas ; non bien sûr, la guerre est la paix ; non évidemment, la violence est l’apaisement, ; non enfin, la justice est l’injustice ; non. C’est un lent travail qui consiste à faire passer l’ordre du monde pour naturel.
On regarde le ciel, vide ; on plonge ses yeux dans la terre, et ses mains, pleines de poussière, de vies et de complots, on paille le sol pour qu’il retienne le peu d’eau qu’on lui concède, des fruits poussent de toutes parts en dépit du bon sens, la ville se soulève chaque soir, à travers les fenêtres quand on marche à la tombée du jour, des corps halètent ensemble pour passer le temps, et il le fait, il passe entre eux, la sueur, les caresses qu’on invente pour déjouer les violences, les injures, je marche entre cela aussi, au pied des immeubles aux fenêtres ouvertes sur le désir, je ne sais plus où j’ai garé la voiture, je me perds longtemps.
Au café, les deux jeunes filles parlent allemand ; je ne saisis que quelques mots, aucune phrase. N’est-ce pas ainsi que je saisis ce qui passe, m’arrive, bruisse autour de moi : toute cette vie sociale, sans doute, administrée par les ordres du jour incompréhensible : il aurait sans doute fallu être plus attentif aux cours de langue de l’enfance, mais la fenêtre était là, pendant ces heures, et le ciel de l’autre côté, qui n’attendait que nous.
Quatre jours ont passé depuis cette mauvaise chute sur le coude. Je repense à la phrase du médecin pendant qu’il me recoud, notant à voix haute l’ordonnance et indiquant une perte de substance : quand je demandais des précisions, il me dit seulement, sans me regarder : vous avez laissé un peu de vous sur le sol. Évidemment, comme à chaque seconde, à chaque rencontre, à chaque nuit. Je pensais à la livre de chair abandonnée, et maintenant que la peau se referme (sur moi ?), que la douleur s’estompe, que la substance repousse, je me dis, décidément, que la matérialisme historique est aussi une médecine et qu’il nous apprend qu’on ne guérit de rien, mais que le présent abolit le passé chaque seconde – laisse sur soi une ligne de plus sur quoi écrire l’avenir et rien de plus.
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Tu t’en vas sans moi, ma vie. / Tu roules, Et moi j’attends encore de faire un pas. / Tu portes ailleurs la bataille. / Tu me désertes ainsi. / Je ne t’ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres. / Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes. / A cause de ce manque, j’aspire à tant. / A tant de choses, à presque l’infini… / A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n’apportes.
Henri Michaux, Ma vie (La Nuit remue, 1967)
La veille du départ, ce 7 juillet, on dit que Vasco da Gama n’a pas dormi. Il a veillé avec ses hommes dans la petite chapelle de Notre-Dame de Belém et se dit à haute voix tous les péchés commis, en attendant l’aube — l’aube arrive, il finit d’énoncer les péchés à la hâte, il en reste encore, il en restera toujours à qui souhaite s’emparer du monde et voudrait pour cela le cœur pur : vide. Duras aussi faisait son lit avant d’écrire, rangeait méticuleusement le grand salon de Neauphle-le-Château. Au matin, c’est la longue procession des prêtres et des fidèles jusqu’au rivage. On célèbre une dernière messe à même le Tage ; le vicaire reçoit une confession générale – et donne en retour l’absolution complète à tout l’équipage. Évidemment, on s’en va mourir : le monde ne s’atteint pas. Duras aussi ; s’il s’agissait de mourir, il fallait bien qu’on trouve le lit fait, et la chambre nette. On part dans ces chants de requiem ; les cierges au petit matin du 8 juillet lèvent dans le ciel l’élégie ténébreuse des fins. Deux ans plus tard, une poignée d’hommes reviendront. Vasco était parti ouvrir une route, découvre surtout qu’elle était déjà là. Les vents, les ports, les pilotes et les marchands : tout un monde circulait bien avant et sans lui. Les quelques étoffes, le corail, les bassines de cuivre, le sucre qu’il offre au souverain de Calicut font sourire. Non, il n’y a pas de découverte, seulement l’irruption tardive d’un empire dans le monde des autres. On n’a jamais fait le tour du monde, c’est lui qui nous traverse. Duras sur la table de travail, observe la bouteille de whisky qui l’observe : écrit encore une phrase avant de céder, et encore une, et encore une autre, ne cédera pas encore tant qu’elle écrit,
C’est un même 8 juillet qu’un vaisseau britannique force la baie d’Edo et ouvre le Japon muré sur lui-même au monde. Il s’agit parfois de laisser le temps où il est. Jean de La fontaine naît ce même 8 juillet, où se noie Percy Shelley : « Mer insondable, dont les vagues sont les années / Océan du Temps, dont les eaux de profonde douleur / Sont saumâtres du sel des larmes ». Ce qu’on ouvre devant soi, déchire aussi ce qui nous fonde.
Tandis que les actualités se lisent chaque jour comme un manuel décrivant pas à pas la manière dont le fascisme s’empare du pouvoir (la façon dont on le lui livre), que le ciel est si bleu qu’il insulte aussi cela, que le vent manque, que la fatigue fatigue, que le sommeil reste introuvable, sans doute caché par de malveillants moustiques sous les nappes de chaleur, cette phrase à la fin du rêve : si on appelle le large l’horizon, c’est parce qu’il n’a ni hauteur ni longueur. On se réveille muni de telles clés incapables d’ouvrir aucune porte, et qu’on ajoute au trousseau, sûr qu’elles pourront servir, un jour.
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Dans l’espoir qu’un monde soit exhumé par le langage, quelqu’un chante le lieu où se forment le silence. Ensuite, il découvrira que ce n’est pas parce qu’elle montre sa fureur que la mer existe, le monde non plus. C’est pourquoi chaque mot dit ce qu’il dit, et en outre, plus, et autre chose.
Alejandra Pizarnik, « Le mot qui guérit » (L’Enfer musical, 1971)
N’attendons pas tout de la fin du monde. Tant de choses n’appartiennent qu’à ce qui nous échappe — dans les rêves (cette nuit, la punition consistait à assister à la conférence d’un grand écrivain, et j’aurais passé la nuit (il faisait grand jour) à ruser pour y échapper, gagner le large, découvrir la ville inconnue si près), dans cette minute qui précède le sommeil aussi, dans le souvenir de la voix des morts. Il se pourrait bien que cette fin, tant attendue, ne nous délivre d’aucun mal : qu’un autre monde vienne lui arracher la couronne et se proclame empereur. Non, la fin du monde ne règlera pas tout : les cauchemars qui nous attendent déjà dans le règne des fins, les douleurs au réveil, les mauvaises Chutes et les souvenirs qui assaillent, les voix des morts qui ne nous consoleront pas. Dans le réel émancipé qui vient, on emportera aussi l’échec de ce monde-ci, et c’est avec lui qu’on le bâtira aussi.
Le monde comme terrain d’une expérience morale où il s’agit de devenir sans cesse quelqu’un d’autre – et on n’y parvient jamais tout à fait, on recommence.
L’expression : « il ne manquait plus que cela ». Une catastrophe après l’autre s’ajoute au désastre, s’ajuste à lui — l’appelle, la nomme et l’engendre.
La soif, ces jours, est l’expérience métaphysique qui nous relie, immanence implacable, délires, fil qui nous tire vers tous les ruisseaux glacés de cette vie qui, quelque part, existent encore – et le Río Desaguadero donne la main à La Salindrenque, on y puise de quoi faire durer le désir, où notre visage se trouble au contact de la main qui vient y puiser sa forme. La soif, l’autre nom de ces jours.
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La poésie est une révolte face à l’immensité du désir et le peu que la vie permet de vivre.
Annie Le Brun
Nous sommes si peu expérimentés dans l’art de souffrir – tant d’occasions pourtant offertes. À trop considérer que la souffrance s’ajoute à nos vies, par accident, hasard ou négligence – par faute ; par tort –, on s’aveugle sur le fait qu’elle en est la matière, son objet et l’étoffe, sa substance même, l’élément dans lequel on est pris, sa morsure et le sel. Il faudrait s’armer contre cela, bien sûr, forger autant d’armes. Importe moins la souffrance que la seconde suivant la souffrance.
La vie ne doit pas toujours passer avant tout le reste.
Souvent, se croire paresseux dispense de constater qu’on est surtout lâche. Quand soudain cela nous saute au visage, on n’est plus que cela, lâche, et tout ce qui devant soi nous oblige.
L’art de souffrir : faire du temps avec notre vie.
Il y a eu du chagrin, il y en aura. Il y en aura toujours : il n’y a pas de fin à la peine, parce qu’on ne trouvera jamais son commencement.
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Aussi je ne crierai plus comme avant : le destin ! le destin ! Pas la peine de le vénérer comme tel, il faut le regarder en face, l’empoigner et le détruire.
Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz (1929)
Près de Charleroi, le jour se lève gorgé de brumes – et puis vers dix heures, elles se déchirent : la journée sera chaude, on aura une bonne vue sur le massacre. Le capitaine Coutelle se hisse dans la nacelle ; on se salue. L’aérostat captif à hydrogène s’élève trois cent mètres au-dessus de nous et de la plaine fumante : neuf heures durant, depuis L’Entreprenant – c’est le nom du ballon – adopter le point de vue des nuages pour mieux voir les mouvements de troupes autour d’Heppignies, de Labursart, de Wagnelée et de Gosselies, prendre la mesure de la situation historique, donner les ordres, orienter le sens des choses, nommer Fleurus ce jour. C’était un 26 juin : si Fleurus nomme la date, Fleurus date aussi l’âge des drones dans quoi on entrait. On y est encore. Depuis le « dirigeable », voit-on mieux le monde, la victoire, et la mort, la solitude, les lâchetés du mourant, le courage — on n’entend rien pourtant, les perdrix muettes d’effroi sont parties, on sent à peine l’air du large sur le visage, reste le désir de sauter dans le vide. Il y a ce qu’on sait. Ce qu’on ne sait : Charleroi s’était rendue la veille, et les Autrichiens l’ignoraient ; tout le jour ils se sont battus avec acharnement pour défendre une ville déjà perdue.
Bien sûr, la seule façon de n’être pas fou de chagrin devant le monde jusqu’à en mourir consiste à n’éprouver aucun sentiment d’aucune sorte — que faire alors ?
Ne renonce pas, pourtant, à devenir le cœur pensant des choses.
C’était aussi un 26 juin : le bain de sang sur Paris après quatre jours d’insurrection, l’odeur sur le pavé qu’on nettoie de nouveau, les mile cinq cent barricades qu’on déblaie en sifflotant dans le silence. 1848 répétait d’autres massacres, et n’était que la répétition de ceux à venir — on tire à vue sur tout ce qui bouge au nom de l’ordre ; et l’ordre règne, oui : il suffit de marcher dans Paris chaque jour depuis le 26 juin 1848 pour en respirer l’air qu’il fait ; le sang ne sèche jamais.
Alfred Döblin meurt de tristesse à Emmendingen : si loin de Fleurus, de Berlin et du reste ; un 26 juin comme un autre, comme aujourd’hui, hier et demain. À la dernière ligne de Berlin Alexanderplatz, il avait seulement écrit : « Nous savons ce que nous savons ; nous l’avons payé assez cher. »
Ces jours, comme on roule dans le Champsaur vers cette mare de sang qui s’allonge à mesure qu’on s’approche : ce n’était qu’un champ de coquelicots – la fleur des labours et des remblais qui ne poussent que sur les terres retournées. J’apprends que les graines peuvent dormir des décennies sous terre dans l’attente qu’on renverse la terre ; en Flandres, on en vit surgir sur des horizons entiers. Rien d’un mystère : la pluie des obus avait suffit à les ramener à la lumière. Rouler vers le champ de coquelicots donne le sentiment du monde, celui qui ne se lève devant soi que parce qu’il est remuée par les bombes de toutes sortes : la beauté aussi sait parfois insulter la vie et la mort ensemble, et nous. Peut-être s’agit moins de beauté que de honte. Les fleurs savent nous apprendre de quoi sont faits Fleurus et le feu, et les émeutes massacrées, et la vie qu’on ne rejoint qu’en perdant la mémoire pour lui inventer d’autres contours et d’autres virages le long d’un champ sanglant qui semblent vouloir l’enlacer pour mieux le fuir.
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Le ciel est plein d’oiseaux, les lupins violets s’étalent avec un calme princier, deux petites vieilles sont venues s’asseoir sur la caisse pour bavarder, le soleil m’inonde le visage et sous nos yeux s’accomplit un massacre, tout est si incompréhensible. Je vais bien.
Affectueusement, Etty.
Lettre d’Etty Hillesum, datée du 8 juin 1943
Dieu, et l’abandon. Observer sans le vouloir la réalité donne souvent l’impression d’abandon. Des choses inertes à la surface du monde reposent. Le vent passe comme s’il avait renoncé aussi. Il fait chaud est la seule phrase qui puisse encore être vraie ; on se la transmet au café, ou d’un regard sans mot dans les embouteillages ; on ne sait pas qui est ce « il » qui fait ce qu’il peut pour nous envelopper chaque seconde du sentiment lourd du monde. Deux siècles de marche effrénée vers le progrès nous auront donc conduits à la fournaise que, vers l’an mille, on imaginait remplie à ras bord de monstres fourchus. L’enfer est vide et tous les démons sont parmi nous, la preuve. Il fait mille degrés de plus qu’il n’est supportable : et on le supporte. On dit, en entrant dans le café, il fait chaud, et la phrase nous relie terriblement, dernier reste d’un communisme abandonné lui aussi à l’affreuse banalité du temps qu’il fait et qui passe, et qui à son passage, nous piétine.
« Je vais t’aider, mon dieu, à ne pas t’éteindre en moi. » Lire Etty Hillesum ces jours ne rend pas le monde moins obscur, prolonge plutôt l’obscurité d’un surcroît de densité : le passé nous salue de loin, comme il sait le faire, hurle quelque chose qu’on peine à entendre, alors on s’approche de lui, et ce n’est que lorsqu’on est à sa portée, qu’on comprend que c’était là sa stratégie pour nous saisir au poignet et nous emporter. L’actualité est réduite à une succession de crimes – les meurtriers au visage de chair ne sont pas les plus criminels ; toute la machine à fabriquer du réel fonctionne à plein, ceux qui la rêvent et l’entretiennent doivent eux aussi avoir des visages, mais lesquels ?
À chaque fois qu’on dit un mot, on ne prononce pas le nom de Gaza, des massacres à Téhéran, passés, à venir, des Boutcha par dizaines qui s’entassent dans les oblasts de Louhansk, Donetsk, ou Zaporijjia — c’est cela aussi la pourriture des temps.
Ne pas renoncer à être le cœur pensant des choses : non. Etty aussi nous salue, sous la neige d’Amsterdam ou derrière les barbelés de Westerbork. Dans son regard que je cherche, ces jours, lire le refus du monde et l’acceptation de la douleur que ce monde nous laisse pour ne pas renoncer non plus à lui. Sur la croix, Ne m’abandonne pas est suivi d’un rire terrible, on l’oublie. Les poètes qui ont écrit l’agonie évoquent un ciel qui se déchire : le rire de dieu dans cette déchirure, ils le passent sous silence. C’est devant ce rire aussi qu’on se tient, depuis, qu’on pleure, serrant le poing, et que Dieu ne perd rien pour attendre, et s’il nos faut lui passer sur le corps pour nous rejoindre, alors ainsi soit-il, et qu’il faille encore lui refuser les rituels et laisser son corps pourrir sans fleurs, couronne, ni terre par-dessus son cadavre. L’abandonner en si bon chemin, jusqu’à oublier son nom brûlé en nous dans la fournaise de juin.
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Le temps le plus propice pour naître
n’était pas
n’est pas aujourd’huiLa Tour de la Mort s’élève
se voit déjà de partout
n’aura pas sa pareilleEn un cercle, un cercle immensément large
des cycles s’achèvent
Des victimes sans tarder, seront là, présentes.
Simultanéité toujours si remarquable
des sacrifiés et des armés.Michaux, Déplacements dégagements (1985)
Chaque rêve rêve ce qui malgré lui le hante et lui permet, le soir suivant, de revenir — de constater : ce n’est pas le même. Nous ne sommes jamais le même soir. Les ombres n’ont pas la même lenteur sur le sol, tremble autrement sous le jour qui tombe différemment : chaque rêve recommence l’épreuve historique de ce qui toujours revient et toujours se déplace, lignes tremblées. On appelle à soi ce qui console et terrorise, ce sont parfois les mêmes visages, les mêmes allures. On ferme les yeux sur eux, sans savoir que c’est contre soi qu’on le fait. Non, rien ne revient au même : rien ne fait retour sans porter avec soi la charge atroce de ce qui a eu lieu et le décuple ou en tire leçon : et de même sommes nous armés des armes forgés autrefois et laissés tout prêts pour nous, améliorées même par le temps, la furieuse patience et la plus féroce impatience.
« Soleil, prends garde à toi. » (A. J., Wierz, 1870) — ce qui distingue l’émeute de la révolution, c’est que la seconde ne craint pas de remplacer la course de la lumière du jour, quand la première s’arme seulement contre ce qu’il nous fait.
Vulgarité du monde : chaque seconde porte en elle (le vent, le cri d’un chien, un souvenir – honteux, ou précieux –, le regard de qui passe et qu’on ne verra plus jamais dans cette vie, le silence parfois quand on doute, la pensée qui nous vient d’un ami mort, le son de sa voix, le calme avec lequel il affrontait tout cela, les premiers pas d’un enfant, le fait que nous sommes la dernière génération de ce monde à avoir pu observer des abeilles, le mot désespoir) ce qui vient la prouver, en s’opposant à elle.










