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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, – et par quoi ? – un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles.
Antonin Artaud, Le Pèse-Nerfs
Ce que change un coucher de soleil au jour, on le sait – rien : on le pressent aussi, qu’il ne change rien à la nuit ; que les étoiles ne verront jamais ce qui les a rendues possibles à nos yeux — qu’elles sont sans doute mortes depuis bien avant la naissance du soleil lui-même et de la nuit qui les jette ainsi, dans toutes nos solitudes éparses, et tandis que le fascisme prend forme à chaque coin de lèvres, de rues, de rêves, regarder les étoiles non plus n’empêche rien, rend la tristesse plus lourde encore, arme alors, d’une pensée dont seules les circonstances nous apprendront à nous servir : Montpellier, hier soir, levait ses collines pour rien d’autre que l’orage de la veille.
Le bruit du vent dans les arbres ne prend sa respiration que dans la mer tout près, qui sanglote en s’éloignant.
Toute une vie à venir à tâcher d’inventer le mot de communisme.
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À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs
Et tettent la Douleur comme une bonne louve !
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !
Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !Baudelaire, « Le Cygne »
Qu’on ne puisse observer les choses et les autres, le ciel par-dessus les étoiles comme toute la terre brûlée étendue le long des routes à travers champs et défaites seulement depuis l’endroit où l’on se trouve – que cet endroit serait fatalement le lieu plutôt que la formule, indépassable et fatal par où nous recevons le monde, et d’où le rejouer : fatal, oui, endroit d’où parler, et à chaque jour la tâche pourtant de déjouer ce lieu commun – comment parler et voir d’un autre endroit que celui que m’assignent l’histoire et mes choix, eux-mêmes assignés sans doute, par d’obscures forces que je prétends gouverner : comment ? Puis d’un autre côté, parler d’un autre endroit me ferait colon du lieu que j’occuperais : toujours l’étroit défilé – parler depuis telle place, sans parler à la place. Parler à ton endroit, oui. L’endroit : ce qui se montre – contre l’envers de l’étoffe. L’endroit : plutôt qu’un lieu isolé du monde, la face exposée qui implique toujours son revers. Parler d’un endroit dit aussi depuis quel autre je ne parle pas ? Inscrire la lutte dans le lieu même qu’on expose comme depuis lequel lever la voix. À l’heure où l’on réclame, plus que jamais, de se situer, l’enjeu serait : non pas tenir position, ni occuper l’espace – qu’en tous sens on traverse sans rien y déplacer – mais trouver l’endroit malgré tout, qui donne perspective, sans se retrancher derrière l’imparable du témoignage. Ligne de crête, défilé étroit par où passer, vulnérable et hostile, inquiet de trébucher à chaque pas, sûr pourtant d’aller vers où ailleurs on n’est pas.
On dit : un rentré, le pli replié à l’intérieur. La part cachée d’un ourlet, on le dit, parfois, même si de moins en moins (je ne le dis pas). Je dis davantage : colère rentrée. Celle par quoi on s’en prend à soi-même ? Qu’on tait, ou cache – mal ? On dit aussi : rentrée sociale, et on se prépare à l’attaquer. C’est donc : la rentrée. Mais il n’y a plus de sortie. La formation permanente, et le contrôle continu, la modulation tous azimuts règnent souverainement : on n’en finit jamais avec rien. Sauf parfois, avec un livre qu’on referme, et on le tient dans sa main, comme un tout clos qu’on observe depuis son dehors, sans parvenir cependant à le dominer. La rentrée est l’un des symptômes de ce que la société disciplinaire a trouvé comme rituel de domestication – rituel paradoxal, d’un monde tenu par ses paradoxes : célébrer des seuils dans un régime qui a supprimé tous seuils.
Le 31 août meurt Franciszek Honiok : paysan polonais et camarade qui avait tenu les armes sur les barricades de Silésie au printemps 1921. Presque vingt ans plus tard, la SS l’arrête la veille du 31, l’exécute, le revêt d’un uniforme et l’abandonne devant la station de radio de Gleiwitz : preuve d’une agression polonaise, qui justifiait qu’en retour, etc. Les nazis nommeront « Konserve » ces corps qu’on tuait ici et là pour les mises en scène qui servaient à retourner les mots et les consciences, l’histoire elle-même : pure conserve, boîtes mortes. Qu’est devenu le corps d’Honiok, premier mort de la guerre ? Nulle trace, ou si peu : son corps est le document, et le corps a disparu lui aussi. Restent son nom, Franciszek Honiok, une date, le 31 du mois d’août 1939, le visage d’un paysan polonais qu’on ne peut voir qu’en l’imaginant. C’est un 31 août que meurt Mary Ann Nichols. Un 31 août que meurt Baudelaire, aphasique depuis plus d’une année. Un 31 août que meurt chaque fois qu’on la prononce la mort de ceux qui travaillent à la défaire en nous.
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Vous me regardez en souriant et vous dites : la belle affaire ! Ce n’est point par honte que l’on fait une révolution. Je réponds : la honte est déjà une révolution ; elle est vraiment la victoire de la Révolution française sur le patriotisme allemand qui en a triomphé en 1813. La honte est une sorte de colère, la colère rentrée. Et si toute une nation avait tellement honte, elle serait comme le lion qui se ramasse sur lui-même pour bondir.
Lettre de Marx à Arnold Ruge (1843)
À l’heure où — quelle parole pour oser se lever sans l’anacrouse qui la situe ici ? Est-on assez indigne de l’époque pour la négliger ? Qu’il n’est plus possible d’avancer dans ce temps et en soi sans le sentiment de la honte, celui de l’humiliation, la désolation et de la tristesse. La défaite, partout, est la nôtre aussi, est la mienne, et ce qui fait le champ même où les yeux se portent, sur la mer comme au ciel, et au fond de soi-même ce reste âcre qui dévore et abat. « Le jour se lève : retiens la leçon. » — et le jour se couche aussi, et toujours en quête de davantage de beauté : leçon ? Ou c’est pour mieux se lever, mon enfant.
Réformer son existence. Distinguer ce qui tient de l’ascèse, rejoindre ce point immobile au loin où enfin l’être s’accomplirait pleinement, confondu avec l’idée qu’il se fait de lui-même, et où ici, il pourrait s’allonger et fermer les yeux – de ce qui est technique, modelage, prise sur ce qui au capital échappe (mais n’être pas dupe de ce qu’il fait à nos vies intérieures aussi, à nos rêves mêmes, à ce qu’on voudrait de plus secret et latent : il sait l’atteindre aussi, qui sait ?). Réformer : tient aussi au plus infime. Régler l’heure du lever à sept heures deux ; déjeuner à heure fixe mais aberrante ; écouter toujours tel morceau de musique en premier ; tel autre : en dernier ; écrire et tant pis quoi ; s’efforcer de vivre en dépit de soi ; trouver dans la citadelle intérieure une pièce inconnue de tous où déposer un verre d’eau face à une fenêtre ouverte devant laquelle se recueillir, une fois par jour ; garder le silence ; n’en penser pas moins ; ne pas prendre le temps ; éviter de le perdre dans les querelles obscènes des avis contraires ; refuser de le donner, son avis : tâcher de n’en avoir pas – et plutôt des pensées, ouvertes en plusieurs parts comme arrachées avec les dents et qui saigneraient. Réformer l’existence même par ce qui dans l’existence est suffisamment insupportable pour être sans phrase récusé. Donner le gage à la vie sociale pour y puiser seulement des raisons de la traverser. Dormir seulement d’épuisement ; se lever seulement épuisé. Aller.
Quand j’entends : prenez garde au danger qui consiste à distinguer les affects politiques de l’amitié, il y a toujours le risque d’opposer les nôtres, aux autres : je regarde les autres, et je sais ce qu’ils sont, ce qu’ils font et ont fait, ce qu’ils nous feront, aux miens – même ceux qui ne me considèrent pas comme les leurs –, et je regarde les nôtres : chiffonne la pensée du danger, et la jette au sol, et je suis plus léger, et je pense à Saint-Just, encore, avec affection, et reconnaissance.
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Moi qui n’aime rien tant
Que l’insatisfaction devant ce qu’on peut changer
Rien ne m’est plus haïssable
Que la colère devant l’immuableBrecht, « Moi qui n’aime rien tant » (Poème)
Une vieille édition des poèmes de Brecht fait office de matin. J’essaie de m’en saisir l’image à contre-jour comme je tâche intérieurement d’en approcher les forces à contretemps. (Je voudrais me souvenir aussi : est-ce cet exemplaire que j’ai emporté d’une vieille pile de livres entassés au fond de cette librairie sur le point de fermer et qui liquidait ses stocks ? Faire avec ces leçons politiques-là que nous laissent les métaphores vécues – mais j’invente peut-être.) Politique : voir clair entre le fatal et le devenir, le tragique et ce qui ne l’est pas — ce qu’on peut changer, puisqu’il le faut, et ce qui demeure : le ciel vide, les lignes d’une main, le chagrin des amours, les lois de la gravité où qu’elles soient. Politique plus encore : voir clair dans le jeu de ceux qui veulent faire passer pour fatal ce qui n’est qu’organisation patiente des rapports de force et les mécanismes concertés qui les agencent et naturalisent les violences : il y a tant d’autres plans possibles aux prises de vue qu’on nous inflige comme image du monde – et puis il y a ce qu’on voit du soleil quand on le regarde en face, et aveugle.
Humiliation : en quête dans le Littré du sens exact. Action par laquelle on est humilié (« Son humiliation ne saurait se décrire »). Mais humilié ? Qui a reçu mortification. Mais mortification ? En médecine : chairs mortes – puis (en cuisine) : action de garder la viande (celle du gibier) pour qu’elle devienne tendre et gagne du fumet ; puis (style) : action par laquelle on donne une sorte de mort au corps ou aux passions : l’âme délivrée par ses réflexions de la captivité des sens, et détachée de son corps par la mortification (Bossuet) – enfin : humiliation qu’on éprouve par quelques refus, mépris et réprimandes. Littré ajoute un dernier sens, « dans le style de la chaire » : accidents qui arrivent dans la vie. Ce sont des mortifications que Dieu nous envoie.
Le jeu des ombres avec la terre : celui du silence dans nos rêves ; des insectes à l’aube quand Brecht tente de dire quelque chose de si précis qu’il donne raison au moustique tournant autour de sa proie et prêt à me dévorer.
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Ne pas savoir quelque chose est un processus complexe, dont l’histoire se déroule dans l’ombre de la vérité. La vérité existe. Puisque l’Alhambra existe. Il est la vérité.
Laszlo Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur Terre
Quelle est la cause ? Question d’enfance — pourquoi l’ombre et le temps, pourquoi l’arbre n’a pas de bras et le ciel pas d’origine, pourquoi le silence juste après le bruit, et le bruit, pourquoi l’oiseau n’a pas d’accent, et ce cri, au loin, pourquoi après tout la maladie et la joie, et la terreur le soir quand la nuit noire (pourquoi noire), la cause : dans les prières bouddhistes, les moines ne font que répéter cela : je suis la cause, celle de la tristesse et du désespoir, je suis cause de tout désir et de tout malheur, et ainsi de tout désir d’y mettre fin, du malheur qui n’en aura pas, je suis, de chair, de sang, la cause du sang qui coule, qui se répand en moi — de toutes ces pensées des causes, il faudrait répondre par toutes les hypothèses des fins, et au moine qui pleure lui dire que la soif désire la soif qui fait tendre les mains vers ce bruit de source qui n’est que de l’eau qui tombe des gouttières ou du cou de la jeune fille, et à l’enfant lui montrer que tous les pourquoi tombent où tombe le soleil le soir, là où il se lève ailleurs, quelque part pendant que tu dormiras et que pendant que tu auras les yeux fermés tu les ouvriras sur ton rêve.
Lecture de Krasznahorkai ces jours lave de tout : des humiliations comme des peines – ou plutôt, sont de celles qui ravivent les peines pour les mieux éprouver, plus pures d’être versées, ces larmes, à distance de toutes les vies intérieures éprouvées. À la radio, oui, dit le pompier, l’averse de cette nuit fut belle et bonne sur la terre incendiée (il ne le dit pas comme cela), mais, vous savez, c’est comme si vous passiez un peu de brumisateur sur un feu de cheminée, et il se tait, et le journaliste lance la météo.
La fin du capitalisme par manque de joueurs.
La beauté du monde n’existe que si on la sauve d’elle-même, et j’ai en horreur toute idée de salut : la beauté du monde n’existe que comme une décision en dépit du bon sens, qui vaut seule qu’on livre bataille intérieurement et au-dehors, à chaque seconde de cette vie qui ne pourrait avoir lieu que si elle se défait.
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Pris dans un piège — nous avons été pris dans un piège. Nous sommes entrés là par l’étroit passage qui mène aux cages des fauves. Et puis l’arène. Je l’ai vue à moitié pleine en entrant. Nous nous sommes imbriqués les uns dans les autres, comme les roues d’une machine.
Danielle Collobert, Meurtre (1964)
Ainsi donc, l’accrétion continue de lithosphère au niveau de la dorsale médio-atlantique maintient la divergence des plaques nord-américaine et eurasienne à raison de quelques centimètres par an — ou pour mieux dire : les plaques nord-américaine et européenne s’éloignent l’une de l’autre à la vitesse chaque année de la pousse d’un ongle. Il suffit de regarder l’extrémité de notre corps pour mesurer ce qui s’échappe – et nul besoin d’entendre tel forcené chef d’État jeter le nom de La Fayette comme une insulte, ou de chercher l’horizon depuis le Finistère nord, banlieue est de New-York : on crut longtemps que, morts, nos ongles repoussaient, et nos cheveux — c’est faux, bien sûr, mais comment expliquer qu’on représente les onryō aux doigts démesurément longs : la vie qui continue après la mort, c’est elle. L’Amérique continue de s’éloigner de nous, et nous grattons la paroi de cette existence avec les forces qu’il reste pour écrire les longues griffures de notre appartenance à ce qui s’éloigne.
Notre masse s’augmente, cela est sensible par la lente vague d’étouffement qui nous atteint par la nuque, venant de loin derrière nous — transmise par chaque corps, à l’autre corps, aux autres mitoyens.
D.C.Ce jour, vingt-cinq juillet, Blériot franchit la Manche d’un bond, le Grand Conseil fasciste écarte le Duce ; Coleridge s’effondre au milieu de ses fioles d’opium vides ; le Concorde touche le sol à pleine vitesse avec cent treize passagers hurlant à bord. Le feu lèche Bordeaux. Les orages menaces et ne tombent pas. Tout cela un même jour, différemment tombé, lui, comme si c’était de la foudre, au ralenti.
La peur. Toutes les possibilités de nous détruire. Ils ont toutes les possibilités, contre nous tous. Notre impuissance — nos hurlements sans voix — nos chairs trop brûlantes, trop emmêlées. Une seule respiration.
D.C.S’agissant de foudre : dans les hautes-alpes, la foudre a frappé un arbre ; le feu a pris dans le sol, a parcouru des centaines de mètres avant de jaillir, comme une source d’eau claire, sur un sous-bois qu’elle ravagé. Autour de l’arbre foudroyé, rien. Combien d’images nous confient la réalité comme si c’était un secret, une clé, ou une manière de lever le monde autour de nous pour qu’ils apparaisse. Ainsi de cet escalier dans La Laupie, qui à la fois descend, monte, et semble horizontal.
Nous tuer tous — ou bien, pour raffiner notre supplice, ne tuer qu’un seul — pour nous montrer.
D.C. -

Le néant, le petit jour étouffé, dont la luminosité fondue, au lieu de l’envahir, aspirait le ciel vers l’est, il regardait le ciel, indifférent au fait que cela signifiait que le jour se levait, « c’est la guerre », se dit-il, et « pour pouvoir sortir de la nuit approchant de son terme il faut être impitoyable », la guerre, et il survola du regard l’ensemble des toitures, où tout se bousculait, une bousculade où il n’y avait aucune règle, la guerre, où chacun attaquait l’autre en permanence, où le seul et unique objectif était la victoire. Un combat où seul restait debout celui qui ne se posait aucune question, celui qui, résigné, se contentait d’accepter, comme lui, que le tout fût inexplicable, car le tout, la remarque du prince lui revint en mémoire, n’existait pas, maintenant, il avait l’impression de comprendre enfin combien M. Eszter avait raison, le chaos était bien l’état naturel du monde, aussi, puisqu’il en serait toujours ainsi, était-il impossible de prédire la moindre issue.
Laszlo Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance (1989)
Ce jour-là, les fascistes cessèrent d’attendre : les garnisons espagnoles du Maroc prennent les armes qu’elles rangent derrière le général de division Franco et les tournent vers tout ce qui bouge encore, vont faire feu sur nous déjà – dans la nuit, dix-huit ans plus tôt pourtant, le camarade Iakov Iourovski fait fusiller le Tsar dans une cave de Iekaterinbourg pour que le jour se lève ; il va se recoucher presque aussitôt : John Coltrane meurt ce jour-là à cinquante ans – et ce jour-là aussi (c’est un autre) à quarante quatre ans, menottée dans son lit d’hôpital au Metropolitan de New York, sous surveillance policière et avec soixante dix cents sur son compte, Billie Holiday – tout ce qui meurt nous confie son agonie, charge à nous de l’emporter ailleurs : d’un dix sept juillet l’autre, c’est toujours lui qui revient, et se déplace, nous emporte aussi.
Au pli du roman de Krasznahorkai (retrouvé par hasard dans la bibliothèque, est-ce qu’il existe quelque chose ici bas qui se nomme le hasard ? La bibliothèque ? Ici-bas ?) ceci : arrive dans une petite ville de province un cirque itinérant qui ne propose qu’une seule et unique « attraction » : le cadavre empaillé d’une baleine. On dit qu’aux côtés du cadavre, se tiendrait le Prince en personne – mais quel Prince ? Personne ne le dit ; existe-t-il lui aussi ? – et cette seule rumeur suffit à jeter la ville dans la violence. Non, ce ne sont pas toujours les faits qui produisent l’Histoire, mais les histoires qu’on trame autour d’eux, et qui soulèvent, comme la poitrine le battement d’un cœur affolé pour on ne sait quoi.
On sait bien que Homère n’a jamais existé, mais se levait en chaque poète qui, le récitant, inventait le Poème, et que le texte qu’on lit n’a dès lors jamais existé vraiment, qu’on ne peut rien en comprendre, pratiquement rien en dire – mais ce qui reste : l’image de la mer dans le poème ; quand on regarde la mer aujourd’hui (celle-ci), elle nous lie à celui qui prend nom d’Ulysse, qui lui aussi existe de nouveau chaque fois qu’on pose les yeux sur la mer ; nous lie à sa terreur, autant qu’à cet effroyable désir de s’y mêler, de ne pas mourir, d’être seul malgré tout, de regarder l’horizon non comme un trait au loin mais comme le lieu à rejoindre, le territoire où seul serait possible de vivre ?
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À l’horizon, le soleil a commencé à décliner et il n’atteint presque plus le tumulus de la sépulture. Juan remet son chapeau sur sa tête, donne de l’éperon et choisit de ne pas regarder en arrière. En sortant du village les cordes d’une guitare et les premiers corridos commencent à lui parvenir de la buvette, déjà un peu glissants à cause de l’alcool. De loin il arrive à peine à déchiffrer les paroles, mais il sait bien ce qu’elles racontent : des histoires sur des hommes et des femmes qui meurent pour que la vérité de leur chanson leur survive.
Juan Gómez Bárcena, Même les morts (2025)
Ciel lourd, de quels remords, terreurs, ou joies vaines ? Ciel lourd et nous dessous, rien d’autre que du vent remué par le vent, et il n’y a même pas de vent, à peine un peu d’air qu’on ne parvient pas à respirer à cause du capitalisme et de juillet, les deux se confondant (non d’excuses) pour finir par fabriquer ces nuits sans histoires, et sans air donc. Je lis que pour parvenir à trouver le sommeil, après plusieurs dizaines de minutes à retourner en tous sens le problème de la fatigue et n’y pas parvenir, il faut se lever, faire quelques pas, regarder par la fenêtre, et revenir s’allonger : faire croire au corps que c’est de nouveau l’heure. J’avais déjà appris que, pour dormir, il fallait faire semblant de dormir, je saurai désormais qu’on peut ruser aussi en faisant semblant de ne pas dormir. Reste que le moustique, assaillant insatiable, et agent historique dressé pour nous empêcher de comploter, le soir, avec nous-mêmes, toujours prompt à nous livrer bataille pour qu’on lui livre bataille (et qu’on ne pense pas aux moyens sûrs capables de renverser l’ordre de la domination) ne dort jamais, ou seulement à midi, quand le sommeil paraît définitivement enfoui, vieux rêve, ou rêve à venir perdu dans l’horizon du soir. Quelle vie.
Certains mots n’existent qu’en quête de leur propre définition, que chaque événement déplace ou renouvelle, annule, contredit, relance. Qu’on ne les prononce que pour les définir. Le mot Révolution, par exemple, le mot Amour. Le mot Écriture. D’autres, à l’inverse, imposent leur brutalité d’évidence, incapables de porter en eux autre chose qu’eux-mêmes. Le mot Silence. Le mot Terreurs associé à nocturnes. Le mot Écriture.
J’observe la plaie sur le coude, le corps posé sur le corps et qu’on nomme cicatrice : cette sorte de signature plus évanescente qu’un tatouage, mais plus sûre aussi, à la fois plus accidentelle et plus fatale. Une couture qui fait de la peau ce sac où je suis chaque seconde davantage jeté et que l’histoire trimballe comme on jette dans le wagon au moment où il démarre, parmi bestiaux et outlaws (vieux rêves sur lesquels la musique de Bob Dylan sert de décor et de lumière : d’horizon) : présence cicatricielle de moi-même à même ma peau, qui porte mémoire des coups dans leur effacement perpétuel (effacement capable aussi de les maintenir visibles malgré tout jusqu’à l’imperceptible) : sensation, monde aussi ; un jour il faudrait savoir écrire une histoire du monde des cicatrices, une syntaxe de la cicatrice, une poétique et une écologie de la cicatrice, toute une science qui les porterait toutes.
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« Quand l’avant-centre prend le départ, involontairement, juste avant le tir, le gardien de but indique avec son corps la direction dans laquelle il va se jeter et l’avant-centre peut shooter tranquillement dans l’autre, dit Bloch. Le gardien de but pourrait aussi bien essayer de crocheter une serrure avec un brin de paille. »Soudain l’avant-centre prit le départ. Le gardien de but, qui portait un pull-over jaune vif, resta droit et immobile, l’avant-centre lui tira le ballon dans les mains.
Peter Handke, L’Angoisse du gardin de but au moment du penalty (1970)
Le ciel n’a pas de couleur, mais une réalité tranchante, impassible : jamais mise en défaut. Toute différente est la réalité elle-même, qu’on s’acharne à nier, déclaration après déclaration — non voyons, la terre ne brûle pas ; non bien sûr, la guerre est la paix ; non évidemment, la violence est l’apaisement, ; non enfin, la justice est l’injustice ; non. C’est un lent travail qui consiste à faire passer l’ordre du monde pour naturel.
On regarde le ciel, vide ; on plonge ses yeux dans la terre, et ses mains, pleines de poussière, de vies et de complots, on paille le sol pour qu’il retienne le peu d’eau qu’on lui concède, des fruits poussent de toutes parts en dépit du bon sens, la ville se soulève chaque soir, à travers les fenêtres quand on marche à la tombée du jour, des corps halètent ensemble pour passer le temps, et il le fait, il passe entre eux, la sueur, les caresses qu’on invente pour déjouer les violences, les injures, je marche entre cela aussi, au pied des immeubles aux fenêtres ouvertes sur le désir, je ne sais plus où j’ai garé la voiture, je me perds longtemps.
Au café, les deux jeunes filles parlent allemand ; je ne saisis que quelques mots, aucune phrase. N’est-ce pas ainsi que je saisis ce qui passe, m’arrive, bruisse autour de moi : toute cette vie sociale, sans doute, administrée par les ordres du jour incompréhensible : il aurait sans doute fallu être plus attentif aux cours de langue de l’enfance, mais la fenêtre était là, pendant ces heures, et le ciel de l’autre côté, qui n’attendait que nous.
Quatre jours ont passé depuis cette mauvaise chute sur le coude. Je repense à la phrase du médecin pendant qu’il me recoud, notant à voix haute l’ordonnance et indiquant une perte de substance : quand je demandais des précisions, il me dit seulement, sans me regarder : vous avez laissé un peu de vous sur le sol. Évidemment, comme à chaque seconde, à chaque rencontre, à chaque nuit. Je pensais à la livre de chair abandonnée, et maintenant que la peau se referme (sur moi ?), que la douleur s’estompe, que la substance repousse, je me dis, décidément, que la matérialisme historique est aussi une médecine et qu’il nous apprend qu’on ne guérit de rien, mais que le présent abolit le passé chaque seconde – laisse sur soi une ligne de plus sur quoi écrire l’avenir et rien de plus.
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Tu t’en vas sans moi, ma vie. / Tu roules, Et moi j’attends encore de faire un pas. / Tu portes ailleurs la bataille. / Tu me désertes ainsi. / Je ne t’ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres. / Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes. / A cause de ce manque, j’aspire à tant. / A tant de choses, à presque l’infini… / A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n’apportes.
Henri Michaux, Ma vie (La Nuit remue, 1967)
La veille du départ, ce 7 juillet, on dit que Vasco da Gama n’a pas dormi. Il a veillé avec ses hommes dans la petite chapelle de Notre-Dame de Belém et se dit à haute voix tous les péchés commis, en attendant l’aube — l’aube arrive, il finit d’énoncer les péchés à la hâte, il en reste encore, il en restera toujours à qui souhaite s’emparer du monde et voudrait pour cela le cœur pur : vide. Duras aussi faisait son lit avant d’écrire, rangeait méticuleusement le grand salon de Neauphle-le-Château. Au matin, c’est la longue procession des prêtres et des fidèles jusqu’au rivage. On célèbre une dernière messe à même le Tage ; le vicaire reçoit une confession générale – et donne en retour l’absolution complète à tout l’équipage. Évidemment, on s’en va mourir : le monde ne s’atteint pas. Duras aussi ; s’il s’agissait de mourir, il fallait bien qu’on trouve le lit fait, et la chambre nette. On part dans ces chants de requiem ; les cierges au petit matin du 8 juillet lèvent dans le ciel l’élégie ténébreuse des fins. Deux ans plus tard, une poignée d’hommes reviendront. Vasco était parti ouvrir une route, découvre surtout qu’elle était déjà là. Les vents, les ports, les pilotes et les marchands : tout un monde circulait bien avant et sans lui. Les quelques étoffes, le corail, les bassines de cuivre, le sucre qu’il offre au souverain de Calicut font sourire. Non, il n’y a pas de découverte, seulement l’irruption tardive d’un empire dans le monde des autres. On n’a jamais fait le tour du monde, c’est lui qui nous traverse. Duras sur la table de travail, observe la bouteille de whisky qui l’observe : écrit encore une phrase avant de céder, et encore une, et encore une autre, ne cédera pas encore tant qu’elle écrit,
C’est un même 8 juillet qu’un vaisseau britannique force la baie d’Edo et ouvre le Japon muré sur lui-même au monde. Il s’agit parfois de laisser le temps où il est. Jean de La fontaine naît ce même 8 juillet, où se noie Percy Shelley : « Mer insondable, dont les vagues sont les années / Océan du Temps, dont les eaux de profonde douleur / Sont saumâtres du sel des larmes ». Ce qu’on ouvre devant soi, déchire aussi ce qui nous fonde.
Tandis que les actualités se lisent chaque jour comme un manuel décrivant pas à pas la manière dont le fascisme s’empare du pouvoir (la façon dont on le lui livre), que le ciel est si bleu qu’il insulte aussi cela, que le vent manque, que la fatigue fatigue, que le sommeil reste introuvable, sans doute caché par de malveillants moustiques sous les nappes de chaleur, cette phrase à la fin du rêve : si on appelle le large l’horizon, c’est parce qu’il n’a ni hauteur ni longueur. On se réveille muni de telles clés incapables d’ouvrir aucune porte, et qu’on ajoute au trousseau, sûr qu’elles pourront servir, un jour.








