Trente fois Kafka
9 juillet 2009


trente fois Kafka
Wenn man doch ein Indianer wäre...

Ce qu’on traduit — le passage d’une langue à l’autre ne favorise pas le sens, ni ne l’altère ; ce qui importe, c’est le passage : ce sont les chemins qu’on prend pour passer, les territoires qu’on atteint, qui se déplacent.
Soit cinq lignes, l’énigme renouvelée qu’a déposée Kafka dans ces fictions brèves qu’on nomme poèmes en prose, ou aphorismes fictionnels prolongés, c’est toujours à chaque fois l’éclat court et presque immédiat de "l’évidence mystérieuse" dont parle Butor, l’entaille large de la lame, la puissance de suggestion du réel le moins probable.
Soit donc cinq lignes comme fragments d’un tout qui restera indicible et dérobé - cinq lignes qui sont comme avant ou après ce qui serait dicible, qui serait comme la trappe ouverte sous le réel, dérobant le réel même qui se désaissit.

Cinq lignes :

Wenn man doch ein Indianer wäre, gleich bereit, und auf dem rennenden Pferde, schief in der Luft, immer wieder kurz erzitterte über dem zitternden Boden, bis man die Sporen ließ, denn es gab keine Sporen, bis man die Zügel wegwarf, denn es gab keine Zügel, und kaum das Land vor sich als glatt gemähte Heide sah, schon ohne Pferdehals und Pferdekopf.
Soit ensuite, le blog regard au pluriel ("réflexion ouverte sur l’art, sur la création, sur le traitement du réel") de Christine Bauer qui lance le défi : comment dire, ces cinq lignes ? Comment vous direz, vous, ces cinq lignes ?

Soit alors, sur cette page blog, 30 propositions (à 21h, ce 9 juillet) — non pas trente fois la traduction d’un même passage, mais trente déplacements différents d’un texte ; on réalise alors que ces lignes portent en elles-mêmes trente possibilités différentes de se disposer dans la langue, de construire l’image même d’un sens élaboré trente fois par déplacements infimes ou radicales du mot, à partir d’un socle commun.
On sait bien qu’un mot dans une langue n’a pas d’équivalent — que le signifié auquel il renvoie est largement construit par un signifiant aussi arbitraire que lui aussi, construit, en chacun — que si la langue est structuré comme l’inconscient, on n’oublie pas que l’inconscient se construit comme la langue, et surtout depuis elle.

Dès lors, trente fois la même proposition depuis le rêve de Kafka, c’est une saisie sur le texte et l’imaginaire qu’il construit, c’est une prise sur l’imaginaire de tout ceux qui prennent part à cette langue : qui endossent sur cinq lignes la totalité de ce rêve qui est celui du monde même ; prennent en charge, sur une durée si courte, chaque point du réel que la fiction recompose en elle.

Et ainsi, c’est la magie de cette page, chaque texte ne suffit pas à lui-même, mais devient comme une réponse, pas seulement à Kafka, mais aux autres textes : une traduction des autres traductions, chacune des traductions portant la précédente, et l’ensemble de ceux qui la précédent, de ceux qui la suiveront. Chaque texte en réponse à l’appel de Kafka se fait en incitation des autres.

Ci-dessous ma proposition — mais il faudrait la lire avec les autres, suivant les vingt-neuf autres qui la constituent. Fragment de ce fragment, finissant par composer le tout impossible d’un fragment second (traduit) d’une totalité en manque du réel accompli : et ce que nous lisons, dans ce Caméléo fabriqué par François Bon, c’est cela : la tâche de traduire, non pas cinq lignes, mais l’énigme qu’on renouvelle, le fragment qu’on continue, et qu’on fragmente encore en voulant le déchiffrer : chiffre du réel qui se dérobe lui aussi à mesure qu’ensemble on s’y attèle - ce qu’on construit dans la disparition du cheval (sa tête, son encolure), c’est cela aussi, oui, le monde manquant, manque que voudrait combler l’écriture qui ne trace que des points de fuite sur la lande rasante : mais nous la faisant voir, donne la possibilité de s’en saisir, la reconnaître.


Supposons - supposons que tu sois un indien, là (ici et maintenant), et supposons que monté sur le cheval (lancé dans l’air), chaque pas toujours plus écroulé sur le sol écroulé sous ces pas, tous éperons lâchés (d’autant plus qu’il n’y a pas d’éperon), toutes brides abattues (d’autant plus qu’il n’y a pas de bride), et de la terre tu ne verrais que son mouvement tremblant et disparu (peu à peu), comme bientôt le cheval, sa tête, (son cavalier sur l’encolure).

arnaud maïsetti - 9 juillet 2009

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