Lire et écrire numérique : journal d’un désœuvrement 
5 juin 2013


Image ci-dessus : un mur, près de la gare de Rennes


Journée d’études à Rennes, ce 4 juin : Lecture et médiations numériques, et merci aux organisateurs pour l’invitation et les échanges… Le texte de mon intervention, ici, dans sa version brute, trop brute - discussion déjà ouverte à Rennes (avec François Rannou, Déborah Heissler, David Christoffel et Pierre Ménard sur place : merci à eux, si précieux échanges…), à prolonger, je l’espère.


volé à ©Déborah Heissler

Si l’enjeu de la lecture et des médiations numériques est si essentiel, et s’il est tant important de faire dialoguer autour de cette question les acteurs de l’espace numérique, auteurs, éditeurs, universitaires, c’est parce que cet espace numérique concentre il me semble de plus en plus l’énergie vive des écritures contemporaines, et met en réflexions aussi des questions qui dépassent largement le seul enjeu du numérique pour affecter, et c’est cela le plus important, je crois, le fait littéraire en tant que tel.

Acteurs de l’espace numérique nous sommes nombreux à l’être ici, à bien des égards et de manière fort diverse, mais fort semblable aussi, et la question de la lecture finalement permet de l’envisager précisément dans tout son spectre : ce que produit l’espace littéraire numérique, c’est en effet immédiatement l’enjeu du lire écrire pris ensemble, questionnant, et peut-être renversant, la primauté et la sécondarité de l’un par rapport à l’autre, pour élaborer un mouvement qui traverse l’un et l’autre.

Nous sommes quelques uns ici à pouvoir se dire à la fois médiateur et auteur, et de part et d’autre finalement, le terme qui nous relierait, ce serait celui de lecteur, lecteur d’abord, un lecteur particulier parce que l’espace littéraire numérique appelle, dans tous les sens de ce mot jusque dans ses enjeux le plus profonds, appelle à l’écriture (écriture, cette « réponse à un mandat qui n’a pas été donné » (Kafka), appelle donc à l’intervention, qu’elle soit littéraire ou produisant une autre forme de médiation, mais intervention sur l’écrire, qui devient un lire en acte, écriture et lecture presque confondue, j’y reviendrai.

Lecteur, auteur, écriture et espace littéraire : tous ces termes et toutes ces questions posent finalement celles souvent débattues, et sources de bien des malentendus, de la singularité du numérique tout d’abord, de sa prétendue rupture, que l’on annonce par exemple la mort du papier ou l’avenir de l’écriture qu’on confie volontiers au numérique – toutes questions mal posées
parce que d’une part essentialistes, elles ne prennent pas la mesure d’une dynamique qui tend à dynamiser en retour les anciens termes de l’équation. Dès lors avec Sébastien Rongier, je défendrai l’idée qu’internet n’est en rien une rupture avec les pratiques d’écriture qui l’ont précédé (pratiques qui sont d’ailleurs bien plus anciennes et nombreuses que la seule économie du livre papier et sa chaîne de production actuelle, finalement assez récente), mais un prolongement selon deux axes :
— une intensification de l’écriture,
— et une plasticité de ses procédés,

et questions mal posées d’autre part parce qu’elles ont toute une visée prospective, voire prophétique. Or l’une des rares choses que l’on ait apprise ces dernières années, et elles n’ont pas été nombreuses ces années depuis l’avènement du web et des premières écritures numériques même si elles furent l’objet de nombreuses mutations et reconfigurations inattendues, c’est que le net est précisément territoire de l’imprédictible, pour lequel la plus grande erreur, ou du moins fause-piste, serait d’agir maintenant en fonction de ce qu’on pense que serait l’avenir : alors que sur internet, on a donc appris, et la leçon a été cruelle pour certains, dans d’autres économies numériques, que c’est au présent que se fabrique le temps, qu’il n’y a d’avenir que dans l’invention de ce présent.

Précisément, pour saisir les enjeux de médiation, du point de vue où je me place, sur internet depuis 2006 – et en partie, ces réflexions sont celle d’une pratique personnelle, d’un certain regard qui voudrait proposer autant un témoignage qu’une modeste réflexion à la mesure de ma propre expérience –
c’est au lieu même de la présence que je me situerai, un lieu capable de saisir et de nommer ces questions de lecture et de médiation,
— cherchant à saisir le geste d’écriture en tant que tel et dans une histoire,
— cherchant aussi ses procédures d’intensification et de plasticité qui en radicalisent la portée et l’exercice,
— cherchant dans les jeux entre lecteur et auteur à approcher la question du présent, de la présence.

Depuis 2006, je tiens un journal en ligne, d’abord sur un blog hébergé par la plateforme blogspot, puis sur un site conçu sous spip : journal que j’ai appelé Contretemps. C’est justement du journal dont je voudrais parler plus précisément, parce qu’il est ce lieu du présent. Non pas du journal comme modèle (et encore moins du mien comme exemple), mais comme pratique qui me semble travailler au plus près ce que l’écriture numérique dans son ensemble prolonge et radicalise, met en œuvre dans sa singularité et dans son héritage, une forme/force en prise avec son propre temps qui est aussi une syntaxe du présent et du langage : le Journal donc, en tant qu’on peut l’envisager comme l’espace littéraire propre du numérique.

Je partirai de cette phrase de Jean-Luc Godard :

 « Il me faut une journée pour faire l’histoire d’une seconde, il me faut une année pour faire l’histoire d’une minute, il me faut une vie pour faire l’histoire d’une heure, il me faut une éternité pour faire l’histoire d’un jour »

phrase qui a toujours évoqué pour moi la tâche, non pas seulement de l’écriture
mais de la vie quand on l’exerce dans l’écriture, lorsque l’écriture n’est pas la fin de la vie mais un moyen de rendre plus intense encore l’expérience de vivre, d’en intensifier les espaces intérieurs comme ceux de la ville ou de la terre qu’on va nommer avant d’aller les rejoindre où la vie est non seulement choisie comme possible mais inventée à la mesure de l’écriture.

Cette invention de la vie dans l’écriture, cette fabrique du présent [1], ne peut avoir lieu que jour après jour,
dans un espace qui rend préhensible et la vie et l’écriture

Que lit-on sur internet ? [2]

— Des textes [3] écrits jour après jour, et qui forment dans leur propre territoire, une suite, qu’on dirait musicale, au sens où c’est le premier jour comme théâtralement qui répète le second, et non le second qui reproduit le premier.
— Des textes de Journal qui portent la date du jour où ils ont été écrits, abolissant en ce sens le différé du temps d’écriture et de publication, que l’édition papier étire parfois jusqu’à rendre les textes édités si peu contemporains de son écriture pour l’auteur toujours surpris d’avoir à parler de ses textes quand il est plongé dans un projet neuf, aussi proche de lui que sont lointains les publications présentes.
— Des textes de Journal qui sont donc comme le précipice du jour, font du lecteur et de l’auteur les contemporains de ce texte, les contemporains l’un de l’autre, et de ce présent ainsi recueillis dans l’écriture, produisant un temps contemporain à chacun et à l’écriture.
— Des textes de Journal enfin, qui élaborent les uns avec les autres un texte qui va à rebours de l’ancienne conception de l’œuvre.

De l’œuvre en effet, on avait, depuis la fin du XIXe s. une définition normée produite par ceux qui ont fabriqué un circuit de commercialisation à son image, qui n’a rien à voir avec les processus de production de ces écrits,
mais définition qui a tendu, à l’université comme dans les librairies et finalement pour les lecteurs, à recouvrir la réalité même de l’écrit littéraire.

Une œuvre donc, ce serait un objet clos, achevé, une totalité organique qui fonctionne pour elle-même, produite par un auteur qui en est la centralité et la fin, auteur qui est dépositaire de son sens, de sa clôture transcendante.

Or, ce qu’on lit, en ligne, dans cette écriture journalière, c’est terme à terme le contraire de l’œuvre, ce qu’on lit en ligne est produit contre l’idée même de la totalité et de la clôture, de la paternité unique, de la transcendance du geste d’écrire : ce que produit ce que je nomme Journal, c’est une écriture donc au jour le jour, qui s’écrit dans l’ignorance de sa centralité et de sa fin, dans l’élaboration sans fin d’un texte fragmentaire, ouvert, creuset d’écritures autres peut-être, d’une plasticité faite d’image, de sons, de vidéos…dont l’interruption est son mouvement, mouvement d’écriture
et de lecture, d’autant plus complexe et ouvert que le lecteur n’est pas invité pour la saisir à lire l’ensemble des textes ni n’a nécessairement besoin de de lire tous les jours pour s’en déclarer lecteur.

L’écriture numérique, ce journal en ligne, texte plutôt qu’œuvre (pour reprendre une distinction qu’avait avancé Roland Barthes pour qualifier la nature de certains livres dont la forme contestait la clôture de l’œuvre),
répond à un mouvement presque symétrique de l’œuvre, qu’avec Blanchot on peut nommer désœuvrement.

Si je me permets d’interroger le numérique avec Blanchot, lui qui n’a jamais écrit sur ces écritures, ce n’est pas pour projeter sur lui une lecture métaphorique, mais c’est parce que le souci de Blanchot fut bien celui d’une recherche de la saisie en intensité et en radicalité du geste d’écriture, en dehors des schémas normés de l’œuvre, et ce qu’il lit dans Kafka, Mallarmé, ou Rimbaud, peut nous aider à lire ce geste numérique, en tant qu’il viendrait s’inscrire dans le prolongement de cette radicalité.

Pour Blanchot, écrire (je précise encore une fois : dans sa radicalité essentielle) appartient à ce qu’il nomme le désœuvrement.
Le désœuvrement n’est pas l’errance vaine et sans objet, perte, ni la production hasardeuse de textes épars et perdus, Ni le signe d’absence de l’œuvre, mais la mise en mouvement et en acte de cette absence, la fabrication de l’absence d’œuvre, l’élaboration d’un désastre de la clôture et de la totalité, qui devient même la condition de l’écriture. En d’autres termes, le désœuvrement et le désastre, pour Blanchot, c’est « l’espace sans limites d’un soleil qui témoignerait non pour le jour, mais pour la nuit libérée d’étoiles, nuit multiple. »

La forme que prend cette écriture du désastre (non dans le sens de la catastrophe, de la dissolution, de l’affaissement, mais au contraire dans une positivité qui l’élabore), c’est le fragmentaire. Et là encore il faut faire une distinction entre le fragment et le fragmentaire
— le fragment, c’est le hérisson, clos en lui même, qui implique une totalité.
— le fragmentaire se situe entre l’inachèvement et l’interruption, si l’interruption est ce temps dynamique de production, et qui implique l’impossibilité d’un rassemblement.

Le fragmentaire, que déploie l’écriture en ligne, si on la considère comme celle d’un Journal, c’est pour ainsi dire la mise en œuvre de ce désœuvrement qu’est l’interruption, désœuvrement qui est l’interruption incessante de l’interruption

Interruption de l’incessant aussi, quand l’incessant est cette rumeur du monde, Ce dehors que le Journal vient à la fois recueillir et saisir, formuler et produire, trouver et inventer.

Le jour est une borne que l’on franchit sans cesse, limite qui arrête et invite au prolongement, et l’enjeu devient : comment passer ? Chaque jour, le jour ainsi écrit est déposé, et prolongé. Ce qu’on cherche, c’est cet assaut contre les limites bornées du jour : et c’est là le principe du recommencement, chaque jour, du jour écrit, et à l’endroit où on l’a laissé, le reprendre et le prolonger, dans l’écriture, là où la vie l’avait produit en nous.

Il faut revenir sur ce qui fonde le Journal : Une écriture au jour le jour, donc, mais de quel contenu ?

Précisément rien d’autre que ce jour le jour, ce recueil de ce qui a été vécu au jour, et qui prend cette forme intermédiaire, ni fiction, ni document de la vie
Mais travail dans la langue de ce dépôt de la viequ’une expérience aura suffit à susciter à provoquer pour qu’elle soit écrite, et la vie provoquée en retour dans l’écriture, comme on provoque un adversaire.

Ce qui s’écrit dans le Journal, c’est précisément cette somme, une addition et une totalité toujours ouverte de faits et d’événements qui ont produit le jour
Et que l’écriture recueille, avec laquelle elle compose, et qui la compose comme telle.

Ce n’est pas nouveau et là se lit encore une fois un prolongement d’un geste d’écriture courant, qu’est l’écriture du journal, dans une intensification (parce que plus frontalement revendiquée) plasticité (parce que mêlé d’images et de sons), radicalisation (parce que puisée à la source de la langue, sans besoin de fiction ornementale, de compromis avec la littérature écrite, pour se justifier).

Des Journaux d’écrivains, l’histoire de la littérature en est fournie, et notamment au XX s, de Kafka, Woolf, Gide, Pessoa (sans parler de ceux qui ne sont pas encore publiés, comme celui de Gracq, d’autre sans doute, de ceux qui ont été détruit, de Paul Célan, …) Et justement, Blanchot y consacre un chapitre éclairant dans L’Espace littéraire, éclairant pour mesurer à la fois la nature du prolongement que propose la littérature numérique, et son écart, sa radicalisation, son intensification… 

Il est peut-être frappant qu’à partir du moment où l’œuvre devient recherche de l’art, devient littérature, l’écrivain éprouve toujours davantage le besoin de garder un rapport avec soi. C’est qu’il éprouve une extrême répugnance à se dessaisir de lui-même au profit de cette puissance neutre sans forme et sans destin, qui est derrière tout ce qui s’écrit, répugnance et appréhension que révèle le souci, propre à tant d’auteurs, de rédiger ce qu’ils appellent leur journal.

On aurait pu ajouter, mais cela aurait peut-être posé d’autres questions, le genre des correspondances, qui relève d’un même – et d’un différent aussi – rapport à soi dans le rapport à l’autre : et peut-être que le Journal en ligne est un intermédian entre le Journal d’écriture et la Correspondance non adressée…

Cela est très éloigné des complaisances dites romantiques. Le Journal n’est pas essentiellement confession, récit de soi-même. C’est un Mémorial. De quoi l’écrivain doit-il se souvenir ? De lui-même, de celui qu’il est, quand il n’écrit pas, quand il vit la vie quotidienne, quand il est vivant et vrai, et non pas mourant et sans vérité. Mais le moyen dont il se sert pour se rappeler à soi, c’est, fait étrange, l’élément même de l’oubli : écrire.

De là cependant que la vérité du Journal ne soit pas dans les remarques intéressantes, littéraires, qui s’y trouvent, mais dans les détails insignifiants qui le rattachent à la réalité quotidienne.

Le Journal représente la suite des points de repère qu’un écrivain établit pour se reconnaître, quand il pressent la métamorphose dangereuse à laquelle il est exposé. C’est un chemin encore viable, une sorte de chemin de ronde qui longe, surveille et parfois double l’autre voie, celle où errer est la tâche sans fin.

C’est là que se situe l’écart, car précisément là où Blanchot (et les auteurs de journaux dans leur ensemble) font de l’activité de diariste un geste secondaire, qui double l’écriture de l’œuvre, qui la longe et l’envisage dans le pas de côté offert par l’intimité, le secret, la solitude, la non publication, internet élabore une autre logique.

Le simple fait de co-joindre le temps de l’écriture et de la publication, de rendre publique cette parole de l’intimité (sans rien briser à la nature du rapport à soi de laquelle relève toujours cette parole) fait de l’atelier, l’espace noyau de l’écriture.

En somme l’outil de mesure de la métamorphose dangereuse de soi et aussi l’espace de la métamorphose : il n’y a pas un écrire sur, et un écrire de : il y a écrire, et le Journal, recueil du jour, de ses lectures, de ses événements insignifiants ou essentiels (tout y devient essentiel), de ses narrations de vie commue, est le seuil de la vie et de la littérature, à part égale de soi, et d’une fiction de soi que nomme le journal.

Là où Kafka produisait dans son journal ces espaces de narration non fictionnelle, sur reprise par boucle d’un même schéma narratif sur une attitude, un homme qui s’endort, qui se réveille, ou un geste de lassitude au bureau, au fauteuil et à la fenêtre, et travaillait dans ces boucles pour essayer sa langue, creuser telles ou telles tentatives de fable, par pivotement, et recommençait,
et ne cessait pas de recommencer (Blanchot de noter avec précision cette obsédante tâche : « Kafka ne peut s’empêcher d’écrire, mais écrire l’empêche d’écrire : il s’interrompt, il recommence. Son effort est sans fin » : n’est-ce pas cet effort là, que produisent les sites internets), car en ligne aussi, finalement, se travaillent des essais de langue, des recommencements dont l’interruption est le moteur, mais à vue, publiquement, sans finalité autre que ce recommencement

Le lecteur a vue sur l’atelier où se forge les outils, ce qui cause une grande rupture, dont on peine à prendre la mesure, C’est qu’il n’existe plus de chemin de ronde qui double en faisant le tour de l’édifice majestueux et clos. Le chemin de ronde devient l’édifice, non pas chemin circulaire d’ailleurs, mais carnets de grand chemins, pour reprendre le titre de Gracq, chemin en lui-même qui est la destination d’écrire.

Pas d’écriture seconde entre l’œuvre et le Journal, il n’y a plus d’œuvre que de journal, œuvre désœuvrée d’une écriture qui n’est plus à côté, de l’œuvre, mais centralité sans origine, dont la centralité est fuyante parce qu’elle se poursuit sans cesse.

Le recours au Journal indique que celui qui écrit ne veut pas rompre avec le bonheur, la convenance de jours qui soient vraiment des jours et qui se suivent vraiment.

Le Journal enracine le mouvement d’écrire dans le temps, dans l’humilité du quotidien daté et préservé par sa date. Peut-être ce qui est écrit là n’est-il déjà qu’insincérité, peut-être est-ce dit sans souci du vrai, mais c’est dit sous la sauvegarde de l’événement, cela appartient aux affaires, aux incidents, au commerce du monde, à un présent actif, à une durée peut-être toute nulle et insignifiante, mais du moins sans retour, travail de ce qui se dépasse, va vers demain, y va définitivement.

L’exigence de notre temps réside peut-être aussi dans cette radicalité là, de prendre en compte le temps dans son présent : internet est la surface d’écriture et de réception du temps, la surface d’où nous surgit le monde aussi, son flux continu d’informations, et nos courriers privés, notre musique, en même temps que les journaux et notre bibliothèque. Et l’on va écrire sur cette surface même, et intervenir en ce lieu où intervient le monde en nous pour nous donner de ses nouvelles, où surgit le monde on va faire advenir notre langue qui voudrait surgir dans ce monde précisément.

Il n’y a donc plus de rapport entre objet et sujet pour qui écrit dans le monde, c’est-à-dire à sa surface même de production, là où il advient pour nous, le réel en image et en mots : il n’y a plus qu’un rapport touchant-touché, où ce qui nous altère va venir altérer le monde, en intervenant dans le monde, la perception du monde s’en trouvera, non pas peut-être modifié, du moins venir tremblée – et les cartes du réel autant que possible rebattus, pour, peut-être, et c’est l’ambition politique, communautaire de l’écriture, en nommant le monde, vouloir en reprendre possession, ensemble.

C’est là le sens d’un travail en ligne, dont le mot dit mieux que tout peut-être sa portée : en ligne [4], c’est-à-dire, à travers la solitude essentielle dans laquelle s’écrit l’écriture, non pas s’aligner en rang, mais, comme ces chaîne d’or que tisse Rimbaud pour venir y danser d’étoiles en étoiles, quelque chose qui nous relie et nous rassemble, qui n’est pas la communion toujours dangereuse, mais la communauté désœuvrée de ceux qui ne partagent que ces lignes de partage (la ligne de partage dit la différence autant que l’ensemble), lignes de désir aussi, ligne dont la fuite est précisément le désir de lire, qui provoquera celui d’écrire.

Et de part et d’autre : le désir de nommer le monde, de lui appartenir.

C’est que finalement, sur internet, le lecteur et l’auteur se trouvent dans une position symétrique et semblable par rapport à ce qui est écrit : nulle conversation entre le lecteur et l’auteur, mais souvent un dialogue de texte à texte, sur les sites d’un lecteur devenu auteur le temps de son écriture, les sites de ceux qui interviennent à l’endroit où la parole a été prise, pour être reprise, donnée, échangée, brisée et partagée.

Ce qui donne le prix à ce partage ? L’amitié, non pas celle que l’on concède à celui qui est l’identique, mais celle qu’on offre comme une part de soi arrachée au temps dont on s’empare pour mieux inventer des espaces et des temps neufs où s’inventer soi-même, et inventer l’autre, là où soi-même et l’autre peuvent être les plus désirables.


arnaud maïsetti - 5 juin 2013

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[1phrase que j’emprunte à Mahigan Lepage

[2mon propos portera sur des sites qui sont pour moi de pures incitations, qui sont des repères essentiels du web, mais il y en aurait bien d’autres : je cite ici : le désordre de Philippe De Jonckheere, le Tiers Livre de François Bon, le liminaire de Pierre Ménard, les fragments de Sébastien Rongier, d’autres encore

[3saisis ici dans leurs différences irréductibles : il ne s’agit pas là de dire qu’ils sont les mêmes : au contraire. Le Journal n’est pas une forme, ni un genre : mais un processus, quelque chose qui échappe précisément à toute assignation identitaire, générique, ou formelle…

[4on sait bien depuis (et avec) Michaux que la ligne est affaire d’aventures, aventures de lignes qui relèvent de l’expérience et du hasard quand il fait nécessité, intersection, trajectoire, invention de parcours, traces et signes de croisements qui produisent des croisements

par le milieu

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