enfermé dehors avec jésus christ des saints des derniers jours
16 juin 2014




Est-ce qu’à votre avis le monde va mal ?

J’attends depuis une heure maintenant, enfermé dehors, les clés de la chambre sont dans la boîte aux lettres, la boîte aux lettres de l’autre côté de la porte de l’immeuble dont je n’ai pas la clé (que l’ami m’a déposée dans la boîte aux lettres) — j’ai sonné à l’entrée à tous les voisinages, personne pour me répondre évidemment, alors depuis une heure, j’attends : soudain ils sont deux, chemise blanche, qui s’approchent ; sur eux, le badge que je reconnais pour l’avoir déjà vu : église de jésus christ des saints des derniers jours.

Est que Dieu peut vous aider ?

À la seconde question je me tais. À la première question, je leur avais souris et demandé si certains répondent non. Ils avaient souri eux aussi, ces deux jeunes hommes au corps trop grand pour eux et qui paraissent encore adolescents, comme sont ces jeunes hommes américains dans les films ; ils sourient toujours à mon silence de la deuxième question : j’imagine qu’on ne doit pas souvent répondre à ces deux mormons débarqués en France pour évangéliser le monde, et qui doivent recevoir le mépris ou le silence plus souvent qu’une question. Moi, dehors, j’attends, je n’ai pas d’excuse pour ne pas leur répondre, mais pas à cette deuxième question.

Est-ce que le respect des Commandements peut améliorer le monde ?

Je tâche ensuite de ne répondre à aucune question, toutes aussi mal posées les unes que les autres (je pense à ce que dit Deleuze sur ces questions qui n’en sont pas, comme par exemple, "Dieu existe-t-il ?", pour préférer celles comme : "si Dieu existe, quelle vie ?") ; j’essaie autant que possible d’en savoir plus sur eux, ces deux jeunes hommes aux sourires parfaits qui répètent ce qu’on leur a appris, et qui pourtant, j’imagine, sont confrontés chaque jour de leur jeune vie à l’épreuve métaphysique de Dieu et du mépris des passants.

Est-ce que Dieu est un exemple à suivre ?

Je leur parle de l’expression anglaise, leap of faith et de la différence avec notre français : geste de foi ; je leur réponds après de longs silences pour trouver les mots ; je cherche des phrases dans le Coran et chez Lévinas pour dire le visage comme il est tout entier là dans l’évidence qu’il impose ; je voudrais leur dire comme je ne comprends rien à leur Dieu qu’ils considèrent comme un Chef (ils diraient Leader) ; je pense à celui qui disait : "les prophètes ont annoncé la venue de Dieu et c’est l’Église qui est venue" ; je pense à la mélancolie du Grand Inquisiteur, et je pense à sa fureur ; je pense à tout ce chemin qu’ils ont fait en vain avant de venir en travers du mien pour subir ma mélancolie et ma douceur.

Si vous devez rencontrer Dieu, que lui direz-vous ?

Ils prennent des notes quand je parle, mais ce ne sont pas des notes : plutôt une grille qu’ils remplissent par des ronds ou des croix à mesure de mes réponses : je cherche à comprendre un peu la logique de ces ronds, de ces croix, mais j’abandonne vite. Je cherche plutôt à en savoir plus sur eux : le type plus âgé est à la fin de sa Mission, il termine dans six mois, l’autre commence à peine — le type plus âgé a un bel accent français, sa mère est de Limoges me dit-il fièrement, et il a vécu à Pau (nous parlons de Pau, et je rêve lentement de la vue sur le boulevard des Pyrénées, l’automne) ; le type plus jeune parle un français inaudible, et en souffre, cela se voit. Comme ils ne veulent pas me poser la question, je les devance : non, vraiment, les églises sont les dernières à pouvoir parler de dieu, et je préfère regarder le ciel puisqu’il est vide et que les nuages ont la forme de nos désirs.

Quel aurait le visage de Dieu ?

Je pense à Céline : l’homme, il est humain à peu près autant que la poule vole. Désirer un Dieu qui serait un homme avec un visage, c’est vouloir l’alexandrin à huit syllabes : Dieu à cela pour lui qu’il n’est pas un homme. Oui, c’est le privilège de Dieu (je m’entends répondre cela, en riant presque) de n’avoir pas de visage : et le nôtre, de n’être Dieu que pour chacun, n’est-ce pas ? Ils rient aussi, pensent que je plaisante. Je ne plaisante pas. Si je ris, c’est pour ne pas avoir à leur dire : mais votre Dieu est comme une Madame Bovary pour moi : elle n’existe pas pour que je crois en elle, ni que je règle ma vie sur sa vie, et son existence est celle qu’elle prêtait à Dieu, je crois. Silence plus lent et fatigué. Que Dieu est la relation qui me lie aux arbres (dis-je) est un miracle, et ce miracle n’attend pas de moi une règle morale, seulement que je pose les mains sur l’arbre.

Puis-je vous laisser ma carte ?

Sourire de vendeur, geste sûr, regard profond de qui est prêt à revenir à la charge plus tard ; j’aurais voulu dire comme était lourd le deuil d’un dieu mort dans notre sommeil, ou lui parler d’amour comme il était de l’autre côté du temps et des villes, mais on ne parle pas d’amour en parlant d’amour à un jeune mormon en uniforme blanc de l’armée des saints des derniers jours : pour parler d’amour, il aurait fallu savoir son nom et qu’il y ait des arbres autour de nous, et l’envie de parler que je n’avais pas. Sur leur badge à tous deux, le prénom est le même : Elder. Je leur demande s’il s’agit bien de leur prénom : évidemment, non, c’est celui que leur a assigné leur Église le temps de leur Mission (deux ans). Le vrai nom, ils n’ont pas le droit de me le dire. Je pense à Mama sur le pont, et comme le prénom seul est le dernier secret qui délivre de toutes transcendances, qui rend libre loin de tout dieu, de tout jugement : oui, que le prénom est notre visage véritable. Sans prénom, comment croire que l’homme est possible et qu’il existe ? Le monde va mal des jeunes types levés sur le chemin sans prénom.

Quelqu’un ouvre la porte, et je m’engouffre dans l’immeuble.


arnaud maïsetti - 16 juin 2014

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