Ontario | Niagara Falls
14 juin 2016


Les Chutes. C’est attirés par le bruit que les Européens sont venus jusqu’ici (depuis quelques dizaines de lieues en amont, disent-ils, pour ne pas dire depuis Paris, Rome, ou Lisbonne) – pour les Premières Nations, c’était un nœud important d’échange (mais aussi le battement sourd des tambours qui mimerait le cœur du monde). Dans le grand trou qu’avaient façonné le vent, la terre, l’eau ici tombe comme deux mains se creusent pour la recevoir, l’impression d’une butée. Pas d’au-delà : simplement quelque chose qui se jette. On sait d’où vient vertige : du désir de sauter. Au pied des Chutes, ou d’en haut, c’est ce désir qui est grand. Les plus fous ou les plus courageux d’entre nous ont essayé : se lier dans un tonneau, et se laisser glisser jusqu’au bord. Certains ont survécu : est-ce leur échec, ou celui des Chutes ? De l’autre côté, c’est l’Amérique, mais je resterai de ce bord-ci du monde. La suture des eaux porte pourtant jusqu’à la possibilité de rejoindre. D’en bas, le bruit est infernal, on ne peut pas crier. Mais le bruit est aussi dans la texture des éléments, le bruissement de matière qui s’entrechoque dont pendant quelques secondes on est une part. D’en haut, c’est plus large encore, ça puise plus profond. Bien sûr, difficile d’échapper au grand cirque que c’est devenu : la ville, juste en amont où le bus nous laisse – pire qu’un parc d’attraction, la musique idiote crachée sur les trottoirs, le folklore réduit à sa marchandisation. Mais il y a ce moment où, sous les Chutes, le bruit est si fort et l’eau frappe si violemment sa propre surface, expulsé depuis le ciel ou presque, que vient le sentiment précis de la Nature, et le sentiment qu’on n’est seulement fétu de paille dans ce vent, flottant à la surface en miroir d’une eau calme venant se fracasser cinquante mètres plus bas si férocement qu’elle remontera en buée éparse dans au-dessus des cris inaudibles de la foule. Ce moment dure peu. Il justifie le bout du monde où l’eau a décidé d’éprouver la gravité de la terre et la légèreté du vent.

Niagara Falls, quatre-vingt sept tentatives de photographier le bruit de l’eau.
















































































arnaud maïsetti - 14 juin 2016

Tweet




arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_Amériques _beauté _ciels _Départ & voyage _fleuve _Nouveaux Mondes _terre