une foule d’ombres
5 juillet 2016



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Nous rencontrâmes une foule d’ombres
qui s’en venaient près de la rive, et chacune
nous regardait ainsi que font le soir
ceux qui se croisent à la nouvelle lune ;
elles clignent des yeux vers nous
comme le vieux tailleur au chas de son aiguille.

Dante, La divine comédie, Chant XV, (16-21).

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Sous le miroir ombrière face au Vieux-Port passent ceux qui passent, chaque seconde une foule de moins traverse l’image et s’éloigne, le soleil frappe ce qui nous protège de lui, et pour rien s’épuise : au milieu, c’est comme si je n’existais ni pour les foules ni pour le soleil, et ni pour l’image qui au-dessus de moi ne retient que mon désir de m’y soustraire : et dans cet entre des choses, je reste un peu, à l’abri de menaces qui n’existent pas.

C’est une image possible d’un rêve : mon corps à la renverse enjambé par des foules qui n’apparaissent qu’en ombres infinies, et sans un regard continuent leur route vers le large, la ville, ou ce qu’il en reste. C’est une image possible de ces jours : immobile au milieu des mouvements, je voudrais saisir une image qui échappe, et s’enfuie avec les corps.

Évidemment, je suis ces ombres et ces foules : il m’arrive chaque jour d’en être une part, la moins sûre d’elle-même, la plus pressée, la plus passante. Et intérieurement, quand je m’imagine foule, je suis souvent démuni. Dans les foules en liesse comme dans celle en colère, il faudrait se tenir ainsi : penché à l’envers du monde, tenter d’approcher leur mouvement plutôt que de s’y mêler pleinement.

Jours où la ville est un champ laissé aux foules de stades : jeudi encore, et pour la dernière fois, des milliers vont hurler ensemble en passant ici ; jours où les foules disent non, dans le secret des bulletins et immédiatement le regrettent - s’en lamentent ; jours où on fait parler les foules ; jours où le mot foules voudraient dire quelque chose alors qu’on sait bien que ce n’est qu’une ombre sur laquelle fondent ceux qui ont lâché la proie pour elle.

Jours de grande chaleur sans vent et sans répit ; l’année ne finira jamais.

Jours où je suis une de ces ombres qui passent à travers moi : jours où je suis une foule réduite à cette ombre de vie qui s’approche jusqu’à me frôler et me dire merveille, et s’éloigne de moi pour toujours peut-être.

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Regardé ainsi par semblable famille,
je fus reconnu par l’un d’eux, qui me prit
par le pan de ma robe et cria : " Merveille ! "
Et moi, quand il tendit le bras,
je fixai mes regards sur sa figure cuite,
si fort que le visage brûlé n’empêcha pas
à mon esprit de le connaître.

Dante, La divine comédie, Chant XV, (22-28).

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arnaud maïsetti - 5 juillet 2016

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