Rimbaud | vies imaginaires – #Roche, terre d’ancêtres
13 août 2016


Un projet : raconter les vies irracontées de Jean Nicolas Arthur Rimbaud.
Imaginer cette vie dans les silences qu’elle nous a laissés.
Tâcher de soulever à nous les forces réclamées à la vie après sa mort.

Se perdre dans
— le sommaire des textes
— le prologue du récit
— le premier chapitre : délires, suites et fin
— le deuxième chapitre : naissances, au nom du père
— le troisième chapitre : enfances, légendes d’Ardennes
— et mes autres rêves autour de Rimbaud

Ici le quatrième chapitre

Roche
Terre d’ancêtres

image @Aurore Mosnier

Il faut prendre la route du sud, dépasser La Francheville, puis Boulzicourt, Yvernaumont, Poix-Terron, et Mazerny, Saint-Loup-Terrier, Guincourt, Charbonne et Attigny, Sainte-Vaubourg enfin, dernière étape avant d’atteindre ce bout du monde au milieu du pays d’Ardennes.

C’est la carte de l’enfance, le nom des cités minuscules semées sur la route dans laquelle on s’enfonce pour laisser, un village après l’autre, la civilisation de plus en plus en arrière de soi.

Enfin, c’est Roche.

*

Roche, c’est la terre à perte de vue, forêts, marais, vergers. Que Charleville paraît loin. Quelques dizaines de fermes suffisaient à faire de ce village un pays.

Au centre, le lavoir servait de repère : en l’absence de mairie et d’église, c’était bien le centre de ce monde. En face du lavoir, la ferme la plus imposante du hameau se dressait en bord de route, on ne pouvait pas la manquer. La ferme Cuif était la dernière borne du voyage. C’était ici que la route s’arrêtait : que tout commençait. On sautait directement de la charrette sur le sol en courant vers le porche lourd. Le bruit de la clé dans la serrure énorme soulevait à lui le poids des années. Derrière le porche, on entrait dans la cour : à droite et à gauche, les granges, la bûcherie ; en face, la maison. Une autre porte, une autre lourde serrure, et derrière, l’odeur du bois centenaire attendait.

*

Combien de Cuif étaient morts dans ces murs ?

*

Les pierres dataient de la Révolution, la grande, celle du siècle dernier, mais les Cuif labouraient la terre depuis des siècles plus lointains encore. Des Jean, des Nicolas par dizaines et quelques Baptiste avaient porté le nom de Cuif dans ces terres, jeté le bois dans cette cheminée et craché dans la soupe.

Sur la façade en pierre de la bâtisse, des initiales illisibles signaient le lieu : c’était vraiment chez soi, on était fils de ces mains qui avaient griffé la pierre après l’avoir dressée pour l’éternité après eux.

Au rez-de-chaussée, c’était la grande pièce à vivre, puis, attenantes, les chambres de la mère et des sœurs ; à l’étage, l’escalier en bois qui craquait dans la nuit menait à celles des frères. On pouvait monter encore : l’été, le soleil brûlait cet enfer du grenier, et l’hiver, le froid était une autre brûlure. Mais on grimpait quand même, en cachette, hiver comme été, parce que deux petites fenêtres creusées dans la charpente laissaient voir tout le pays étendu comme un corps à l’horizon de la terre.

Car autour de la ferme, il n’y avait rien d’autre que de la terre encore et encore, qu’on regarderait sans se lasser jamais.

*

Toute l’enfance, ce serait courir dans cette terre.
Apprendre chaque arbre et chaque lumière du jour.

*

Ici, le temps arrêté partout ne produisait rien que de la lumière, diffuse sous les brumes qui montaient de la forêt, cachée par les nuages dans ce pays d’Est sans vent et sans mer.

Quand on voyait passer une voiture à chevaux, c’était l’événement considérable de la journée.

Pour occuper la journée, il n’y avait que courir dans la terre, chercher les bêtes et leurs cadavres, jouer à se perdre.

*

Plus tard, bien plus tard, une éternité plus tard – il sera à peine jeune homme pourtant –, quand il aura mis la mort et l’éternité derrière lui, il dira combien Roche était un trou : un immense et triste trou. Quelle chierie ! écrira-t-il aux amis laissés dans l’immense trou de Londres : Et quels monstres d’innocince (l’accent des hommes d’ici s’écrit aussi), ces paysans. Il faut, le soir, faire deux lieues, et plus, pour boire un peu. La mother m’a mis là dans un triste trou.

Depuis la tristesse du trou, il ne dit pas qu’il a jadis – s’il se souvient bien – appris la couleur de la terre et du ciel, et le bruit de l’eau qui tombe ou coule dans le lavoir, et le silence, le cri des bêtes perdues aussi, la forme de leurs cadavres devant lesquels on rêve. Il ne verra que le trou, ce qui l’entoure, le monde comme de la terre qui le recouvre vivant : peut-être savait qu’il était mort déjà. Du fond du trou où le jeune homme se plaint, il ne voit pas les bêtes qui rodent prêt à dévorer son cadavre. Du fond du trou, il ne voit pas sa jeunesse crier la joie d’être en vie parmi les bêtes et l’eau et le ciel, et qui rentre vers l’éternelle ferme Cuif pour engloutir la soupe chaude.

Plusieurs éternités plus tard, des hommes de cette terre ont cherché la ferme Cuif disparut miraculeusement. Par dévotion ou ignorance, ils ont construit une autre ferme, semblable et différente comme sont toutes les fermes ici. Par scrupule, ils ont déposé une plaque qui porte de la dévotion et de l’ignorance toute la bêtise et toute la tendresse : Sur ces lieux Rimbaud a ESPÉRÉ a DÉSESPÉRÉ et SOUFFERT.

*

Les miracles n’existent pas : il n’y a que des hommes, et l’histoire. Quelques années après la fin de l’aventure terrestre de Rimbaud, des troupes allemands passeront la frontière : ils choisiront évidemment cette bâtisse levée près du lavoir, pour installer le poste de commandement. Ils poseront les cartes sur les tables à manger où les Cuif pendant des générations auront brûlé des soupes ; ils décideront ici, sur le plancher de bois où avaient joué Arthur et Frédéric des endroits où creuser les tranchées et bombarder les routes.

Un mois avant la paix, dans le brume d’octobre, le dernier capitaine allemand abandonna les lieux sans oublier de laisser les charges explosives détruire les murs et leurs mémoires, les poutres et les malles remplies des livres du père qu’on avait déposées ici pour les protéger. Voilà pour le miracle.

*

Dans le silence retombé sur ces terres, mystérieusement, un pan de mur résista, qui semblera pour toujours sur le point de tomber. Vengeance de l’histoire : on nomme ce pan de mur, le mur Rimbaud, et non Cuif : l’histoire est comme les hommes, cruelle, injuste, et fautive : dévote et ignorante, et jamais miraculeuse.

On peut voir ce mur, seul au milieu de la terre qui la recouvre peu à peu, mur sans toit et sans porte, sans aucune griffure sur sa pierre, sans rien qui porte trace d’une enfance et de sa disparition dans les cris de joie.

image @Remi Grangeot

arnaud maïsetti - 13 août 2016

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