sans croire écrire
4 décembre 2016



« Je crois à ce qu’on appelle journal, ou à ces notes qu’on prend sans croire écrire.
Quelquefois je me dis : ne publie pas, mais ne cesse jamais d’écrire un moment, d’écrire ce papillon jaune qui traverse le jardin et qui, en volant, devient un archéologue du jardin, laisse mieux voir l’herbe et les arbres.
Toute ma vie, je la voudrais faite de petits poèmes , ou de descriptions sans ces cohésions auxquelles on s’applique dans les romans.
Je crois à la poésie du chaque jour qui est toujours présente dans les journaux des poètes. »

Hervé Guibert, Entretien avec Peter Handke in L’Autre Journal, 1985-1986


Leonard Cohen, Master Song

Je ne crois pas en grand chose — ou comme à des choses auxquelles je ne crois plus. Mais à l’intempestif du temps, à la précision des corps quand ils s’échappent, au retard et à la lenteur, à l’éclat, au ciel quand il s’enfonce, à la lumière parfois lorsqu’elle pivote sur un axe, à la ville si elle est cette axe : au désir puisqu’il compose sur soi des peaux inconnues, au silence s’il vient immédiatement après un cri, à la musique qui enveloppe ces cris et ce silence, à ce qui ne tient à rien, ou à peu de choses, aux trains qui partent et aux avions qui arrivent, au paragraphe, à l’absence de frontières, aux écœurements devant l’organisation du monde, à l’émerveillement devant le chaos qui toujours reprend le dessus, au point-virgule, au si seulement des pensées abolies, aux souvenirs effacés, aux rages parfois, aux douleurs quand elles permettent de les traverser, au présent absolu, au gérondif aussi, à la chanson de Leonard Cohen (toutes) (à celle surtout qui commence par Je crois), à tout ce que j’ignore, aux rencontres qui rebattent les cartes, aux cafés d’insomnie, aux heures qui n’appartiennent qu’à nous quand au pli de trois heures du matin je remonte la rue Lappe, à cette vue sur les toits que j’ignore, aux gestes que j’apprends, aux listes qui ne s’achèvent que dans l’interruption, aux promesses qu’on ne tiendra pas, à tout ce que tu sais, et que le deuil n’existe pas, tout comme les cadavres ; je crois aux arbres dont les dernières feuilles portent tout l’avenir du réel, je crois aux ciels oranges après l’orage, au Nous vengeur, aux récits dignes dans les cyclones de notre histoire, je crois aux naissances, aux lendemains qui hurlent, aux réveils de cinq heures pour répondre à une terreur, aux barricades à venir et à ce qui sous les yeux soulèvent déjà : à l’adolescence aussi, et à la folie aussi, et à la naïveté aussi, peut-être.

Je crois à cette tâche d’écrire malgré tout, malgré écrire même, hors toute forme, hors tout projet, hors toute la lâcheté et l’abjection de l’œuvre : je crois à cela, qu’écrire n’est que nommer, comme survivre à ce dont on n’est pas mort, nommer ce qui passe et traverse, et résiste, et demeure comme l’envers de la croyance, comme l’image qui dit l’envers de tout et qui appelle.

arnaud maïsetti - 4 décembre 2016

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