considérant d’ici la situation historique
31 juillet 2017



Et me voici, prophète à la tempe plus pure que les miroirs, enchaîné par les lueurs de mon histoire, couvert d’amours glaçants, en proie aux fantasmagories de la baguette brisée et demandant que par pitié, d’un seul brillant final, on me ramène à la vie.

André Breton, Poisson soluble (1924)

Bob Dylan, Things have changed (2000)


Dans l’incertitude : prendre des forces depuis l’état impermanent des choses. Alors, dans le flux et reflux immobiles des événements, tâcher d’en épouser à la fois le mouvement et les résistances. Depuis ici, on regarde ce qui n’est fait que pour cela : être regardé. On est devant l’origine perdue aussi, des êtres qui par hasard ou désœuvrement, ont quitté les eaux froides du calcul égoïste et des premières mers pour aborder de front le réel sûr et fragile de la terre ferme, l’étrange saveur de l’air arraché à l’air, et la dureté du sol, l’effritement du sable auquel ils se mêleront bientôt, dans cette vie et dans l’autre. Enfin ces histoires d’origine ne valent décidément que pour les voir se perdre devant soi, dans l’avenir de nos peaux mortes réduites à rien. C’est à tout cela qu’on pense, d’ici, et de là, qu’on se perd.

Viennent en désordre d’autres pensées dans ces jours où il faudrait être plutôt qu’ici au Vénézuela, ou au Yemen, à Bagdad ou à Aubervilliers, au nord de la Libye peut-être n’importe où ailleurs ou on n’est pas, et puis y penser rend doublement lâche : de ne pas y être, et de croire que cela changerait quelque chose. Se défaire de la pensée d’être utile : ou plutôt : penser autrement l’utilité réelle des choses et des êtres. Et cette autre pensée qui s’impose : jamais autant qu’aujourd’hui, ces jours, je n’aurai eu le sentiment d’être ici, là, si justement à la place où je suis.

Entre nous et le monde, il y aura toujours le monde : cette pensée console et dévisage, violente, réveille en sursaut, frappe, fustige et oriente.

Depuis le haut de la falaise, on entendait les cris d’enfants ou d’adultes emmêlés comme dans la poussière autrefois, et bientôt : seule compte et comptera la joie qui s’en dégageait, pure, sans raison d’ici où on la perçoit, sans faille et dans la distance terrible des événements, réelle.

D’ici, considérant la situation historique, elle paraissait plutôt lointaine et miroitante, non pas en attente, mais sur le point perpétuellement de se rejoindre ; d’ici, on pouvait se jeter en elle dans un immense saut de foi, ou la regarder, lentement, s’épuiser à rester telle qu’en elle-même, puissante et possible : comme un appel pour les jours prochains, pour les jours de maintenant.


arnaud maïsetti - 31 juillet 2017

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