Rimbaud | vies imaginaires – #Izambard. Le jeune maître
26 novembre 2017


Un projet : raconter les vies irracontées de Jean Nicolas Arthur Rimbaud.
Imaginer cette vie dans les silences qu’elle nous a laissés.
Tâcher de soulever à nous les forces réclamées à la vie après sa mort.

Se perdre dans
— le sommaire des textes
— le prologue du récit
— le premier chapitre : délires, suites et fin
— le deuxième chapitre : naissances, au nom du père
— le troisième chapitre : enfances, légendes d’Ardennes
— le quatrième chapitre : Roche, terre d’ancêtres
— le cinquième chapitre : Voyelles. L’école, la gloire et l’ennui

— et mes autres rêves autour de Rimbaud

Ici le sixième chapitre

Izambard
Le jeune Maître


Janvier est un commencement.

La classe de Rhétorique est depuis six mois l’ennui des vers latins à composer, traduire, cracher encore et encore, et des histoires à apprendre, Louis XIII jusqu’à la Révolution — la Révolution, l’autre, attendra l’année prochaine sur les routes et à la belle étoile. L’abbé Gillet commet des cours de philosophie, l’abbé Wuilhème de géographie, et dans ce monde désespérément plat et dévot, le vieux Feuillâtre, tremblant comme l’automne, psalmodie les cours maîtres de rhétorique.

Et puis, c’était fatal, à force de trembler, Feuillâtre tomba avec les derniers jours de l’automne.

La classe de rhétorique est orpheline. Pour quelques semaines seulement dans l’hiver qui commence, voici la joie de n’être pas accablés de leçons. Alors dans les heures vides, on peut écrire ce qu’on veut sur des feuilles volantes — et pour le simple plaisir du sacrilège, essayer dans décembre quelques vers français à la place de l’ancienne langue. Et qu’on appellerait cela Les Étrennes des orphelins pour passer le temps et l’outrager un peu. Qu’on l’enverrait même à une revue, en cachette. Qu’on signerait d’un autre nom que soi pour éviter le déshonneur du poème au Dauphin, d’un nom coupé au couteau, signe d’un autre que soi : Rimb, en bas des vers, qui saurait que c’est lui ? Qu’on attendrait impatiemment la réponse : qu’elle viendrait avec les derniers jours de l’année — qu’on publierait ces vers, oui, mais en les coupant, au couteau, d’un tiers. La joie et la peine, à la fois, et la tristesse de l’amputation et la gloire quand même. Le 2 janvier, la famille Rimbaud reçoit La Revue pour tous comme chaque semaine : au détour d’une page, est-ce que la mère voit le nom Rimb. qui signe un poème trop long, hanté par l’enfance orpheline, décembre et le froid de l’ennui ? Ce sera à tout jamais le premier œuvre.
Janvier est un autre commencement.

Le Quinze entre dans la salle de classe noire et froide un jeune homme de vingt et un ans. Feuillâtre ne reviendra pas. À la place, derrière le bureau, celui qui tiendra la baguette tournoyant pour ânonner les règles et les leçons, ce sera ce jeune homme, Izambard.

Il ne vient pas seul, mais précédé d’une sale réputation que dans Charleville on se passe comme une maladie.

Il paraît qu’à Hazebrouck il dansait avec le peuple au bal populaire ; il paraît, et c’est pire, qu’on ne le voyait pas à la messe ; il paraît et c’est pire encore, que dans ses cours, il fait lire aux élèves des poètes en exil traitres à l’Empire ; il paraît, et c’est au-delà du pire, que le soir au café, on l’entend chanter les louanges de la Gueuse, qu’il complote pour la République devant l’absinthe. Tout ce bruit est avec lui, il l’a emporté avec ses bagages et ses livres, et tout Charleville bruit des rumeurs d’Hazebrouck.

Izambard n’entend rien à ce bruit.

Il n’entend rien non plus aux murmures des élèves quand il entre dans la salle de classe noire, comme il n’entendra pas les conseils du Principal Desdouet de demeurer discret et honnête bourgeois : mais ce n’est pas par héroïsme qu’il n’entend pas, c’est qu’il est sourd, Izambard, sourd comme un pot, un jeune pot républicain de vingt et un ans, sourd d’oreille et de raison.

Il entre dans la classe dans un bruit sourd, et ce bruit même il ne l’entend pas. Devant lui, des gamins qui savent tout déjà parce qu’ils sont Charleville en chair, que le soir dans les maisons noires et froides des rues du centre, on se passe le mot comme la maladie : oui, le jeune enseignant est vendu à la Gueuse et la Fée Verte qui comme on sait se tiennent la main pour mettre bas la Famille, la Société, la Nation, Dieu même, qui sait. Les Gamins savent et disent cela dans le brouhaha des premiers instants quand déjà Izambard a commencé la leçon, ânonnant déjà les règles de scansion, les protases et les apodoses, Boileau, Bossuet, sans comprendre qu’il vient d’en recevoir une de leçon : on ne l’écoutera jamais.

Les Gamins, surtout ceux en noirs, les séminaristes qui remplissent les gradins étagés de la salle de classe, froide et noire comme eux, ou noire à cause d’eux, eux qui murmurent, parlent à voix basse déjà, bientôt crieront, bientôt hurleront à la face de l’enseignant ânonnant et tournoyant sourdement la baguette dans le vide et le silence noir qu’il croira faire régner.

Seuls quelques-uns regardent Izambard tendrement et sans rire, et l’écoutent.

Parmi eux, le jeune Maître remarque un gamin assis en bas des gradins, vers la gauche : sage et douceâtre, l’enfant aux vêtements trop courts, aux ongles propres, aux cahiers sans tache, aux devoirs impeccables, aux notes spectaculaires, au silence timide qu’il perçoit comme cachant un vacarme intérieur, la révolte, peut-être ; il le dira : la révolte sûrement « Fiez-vous à ces timidités-là […], elles sont la pudeur de l’orgueil intime, qui poussé à bout par les rebuffades, s’exaspère, s’aigrit, et se traduit ensuite par des révoltes. »

Pour l’heure, ce n’est pas la révolte, c’est janvier.

Quelques jours après le premier cours, déjà le timide reste après la fin de la leçon pour parler au Maître : lui demander des précisions, des mots qui restaient cachés sous les mots jetés avec retenue tout à l’heure, il le sait bien. Il a tout entendu des mots qui n’ont pas été dits, qui percent pourtant sous les mots ânonnés.

Déjà c’est le bois qu’on jette pour attiser le feu de la révolte.
Sous la timide bienséance des cours propres comme il faut, l’enfant aux ongles nets a reconnu la cendre tiède qu’il suffirait de remuer, du bout des doigts, pour qu’elle prenne, et tant pis pour la suie, tant pis pour la brûlure, tant pis pour tout.

On ne reste pas longtemps dans la salle noire et froide. Quand la nuit est bien tombée partout sur le collège et qu’il faut rentrer, on prolonge les mots sur les mauvais chemins de la ville et jusqu’au 21, cours d’Orléans où le Maître a sa couche et ses livres. On marche et on parle, peut-être des livres et des chemins mauvais, de cette ville mauvaise, peut-être qu’on se lâche, et de part et d’autre, qu’on dit ce qu’on ne peut pas dire quand on est armé d’une baguette à tournoyer dans le vide, ou serré dans des vêtements trop courts, avec des ongles trop propres. L’enfant hausse parfois la voix pour que le Maître l’entende, mais il n’a pas besoin de parler bien fort pour qu’il le comprenne.

Orphelin, il l’était aussi ; plus encore que l’enfant : il l’était vraiment, et pas seulement de pensée ou de rêve, de poésie, de rage. Il l’était depuis si jeune qu’il ne s’en souvient pas : autour, ces sœurs l’avaient élevé en silence pour la charité et l’amour, et dans Douai, pour les livres aussi, et pour la poésie. Car lui aussi écrit, est-ce qu’il ne l’a pas dit, à l’enfant, très vite ? Le Maître écrit et se rêve poète, le contraire de Maître. L’enfant écoute dans le silence des soirs de Charleville, lui aussi n’a pas besoin que le Maître parle fort pour entendre tout cela.

Parfois, en bas du cours d’Orléans, le Maître dit attends moi ici ; il monte dans sa chambre, redescend avec un livre ou deux, tu me les rendras plus tard.

D’abord, ces livres de poésie aux noms inconnus, aux vers neufs, l’élève les rend au Maître dans la salle noire et froide après la classe. Et puis, peu à peu, on n’aura plus besoin de ce prétexte pour se voir et en parler. Parler devient le prétexte des livres. Et l’élève timide ne sera plus le Gamin aux ongles propres, mais s’effacera derrière l’Ami bientôt redoutable et exaspéré, une crapule terrible d’orgueil.

L’hiver se termine et plonge dans le printemps qui est ici un autre hiver. Le gel est en février et jusqu’en mars toujours sur la ville comme de la boue, dure comme du verre, alors pour traverser la ville, on marche en équilibre sur le fil des saisons et on ruse avec les lois de la gravité et avec celles de la Mère.

Par exemple, on dira que c’est pour des cours du soir qu’après la fin de la journée, on quitte la maison pour rejoindre le Maître. Ce n’est pas faux : mais ce n’est pas vrai. Les cours que le Maître lâche dans ces soirs n’ont pas lieu dans la salle de classe noire et froide, mais dans les cafés illuminés au bec de gaz, enveloppés dans la chaleur moite des feux de cheminée et l’odeur des bocks.

Devant lui, ce ne sont pas les robes noires des Gamins qui se passent de manche en manche les dessins d’insultes contre le jeune pot. Non. Devant le Maître, c’est une autre classe : c’est Deverrière — qui enseigne aussi la Rhétorique et lui aussi malgré lui, mais dans le collège rival de l’Institut Rossat, et qui le soir se change en crapule devant l’absinthe —, et c’est Bretagne, énorme et paresseux, qui n’a pas besoin d’absinthe pour être crapule, crapule il l’est du bout des ongles sales jusqu’à la moustache gigantesque et du soir au matin et jusqu’à la nuit, ivre mort du matin au soir, bouffeur de curés et de jambons d’Ardenne, contrôleur à la sucrerie de Fampoux et ami du patron, un certain Dehée, capitaliste, qui est cousin d’un certain Verlaine, poète, vrai poète, c’est-à-dire crapule lui aussi, presque prince des Crapules.

Charles Auguste Bretagne, dessin de Verlaine

Le nom de Verlaine au milieu des capitalistes et des curés, on l’agite comme un contre-poison en alignant les verres d’absinthe, poison de tous les contre-poisons. Le nom de Verlaine avec d’autres au milieu des verres et des idées brille dans des éclats de voix que parfois on retient pour ne pas être entendus de la table d’à côté où l’on ne boit que du café au lait tiède, mais que souvent on ne retient pas, pour mieux pouvoir être entendus de la table d’à côté, où le café refroidit déjà. La provocation est une pudeur qu’on revendique pour le plaisir du blasphème, la joie d’être une crapule au milieu de la continence bourgeoise.

Alors la Classe du Soir que conduit le Maître n’a rien à voir avec celle du Jour : fi des règles de scansion dans la poésie classique, fi des protases, des apodoses chez Bossuet ou Boileau ânonnées le jour dans la salle de classe. Le soir, quand on parle de Bossuet ou de Boileau, c’est pour cracher sur la poésie classique — et quand l’absinthe est sur la table, ce crachat prend les accents d’un rire affreux. Et comme l’absinthe est presque toujours sur la table, le rire est parmi eux, affreux comme un masque qui les révèle enfin, crapule au soixante quinzième degré.

Sur la table avec l’absinthe sont les idées qu’ils agitent pour le plaisir de les voir se battre contre le vieux monde tout autour, si bête en regard.

Le Gamin regarde et se tait.

Il écrit intérieurement les noms et les idées : que l’Église est une catin, que l’Empereur est un voleur, et que les voleurs valent mieux que lui, que la Sociale renversera tout ce vieux monde et que ce sera tant pis pour lui, et que vivent les crapules.

Au milieu des idées agitées, on se passe des livres sans rapport et pourtant : Bretagne n’aime pas seulement le vin chaud et la charcuterie salée, ou cracher sur le curé et rire fort, il aime aussi, par-dessus tout, les vers crapuleux qu’à Paris quelques canailles forgent comme on boit et mange vite, comme on insulte et comme on rit. Des vers qui crachent sur les règles que dans la classe, le jour, le Maître ânonne dans le bruit, agitant les noms de Boileau et Bossuet en vain qui retombent dans le bruit sourd et noir.

On s’échange ici autour du vin chaud et dans le soir, des vers qui sont des mots de passe, des clins d’œil, une façon de rire. La poésie est ce rire contre le monde, une arme aussi pour le tenir en joue, une façon de se compter.
Pour l’heure, sous la lueur des becs de gaz, sous le rire crapule, ils sont trois devant le Gamin, et peu à peu, ce printemps va le rendre l’un des leurs.


arnaud maïsetti - 26 novembre 2017

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