quoi qu’il advienne
16 janvier 2019


… Quand casquée de fumée / je sais à nouveau ce qui se passe, / mon oiseau, mon soutien nocturne, / quand je suis enflammée dans la nuit, / cela crépite dans l’obscurité de la forêt / et je fais jaillir de moi l’étincelle.

Quand je reste enflammée comme je suis / et aimée par le feu, / jusqu’à ce que la résine sorte des troncs, / coule goutte à goutte sur les plaies et chaude / enveloppe la terre de son cocon, / (et même quand tu dérobes mon cœur dans la nuit, / mon oiseau sur la foi et mon oiseau sur la fidélité !) / le poste de guet là-bas se retrouve en pleine lumière / alors, apaisé, / tu le rejoins d’un vol dans un calme souverain — / quoi qu’il advienne.

Ingeborg Bachmann, « Oiseau » (Toute personne qui tombe a des ailes)


Beach House, Take Care


Ce qu’est un paysage : simplement la manière dont la peau reçoit la lumière. Sur un visage, et sur les mains, la façon dont le temps évolue à travers le corps. Est-ce qu’il faudrait nommer le désir ? Le mot manque. Je regarde par dessus la mer ce qu’il reste encore de tout ce temps passé. Il faudrait des phrases plus courtes, moins de mots, seulement fermer les yeux sur ce qui nous regarde.

Le corps ne ment pas. Quand il faut marcher dans la ville ou sur la pierre, sur le bord des fleuves quand il neige et que la fille hurle de ne pas laisser de trace (en riant), quand il faut regarder les trains passer, les mendiants tout savoir de l’amour qui passe, quand il faut écrire ce qu’on ne sait pas dire, quand il faut prendre le temps de la douche brûlante, quand il faut essayer d’endormir un enfant qui voudrait le jour, quand le sommeil est trop fort et que l’insomnie est là, étale et large, on est seulement comme ce paysage : présent sous la lumière malgré les insultes des gouvernements et la soif des animaux sauvages.

« Des vies comme des blocs de solitude et d’amour, auxquels on ne rien retrancher sans nier tout entier : et qu’il faut pour cela, et au nom même de la solitude et de l’amour, accepter tout entier, et admirer dans ces trahisons mêmes – ce n’en sont pas. Seulement des façons de rejoindre encore et encore » – dit le chemin qui part le long de la crête pour contourner l’ombre et passer par-dessus le silence.

Ce qui me lie au monde ? La colère, et la soif, et les animaux sauvages, les pierres qu’on évite, celles qu’on prend, les mots qu’on ne dit pas, ceux qu’on garde pour plus tard, les arbres qui tombent.

La mer sur la terre de ceux dont je suis issu possède la couleur des terres de toute la terre. En Nouvelle-Zélande, en Picardie, la même peut-être, avec les nuances qui la rendent incomparable. Sur le visage aussi, on est seul. Dans les bras, la nuit, qu’on s’endort, et la solitude nous unit terriblement.

Rejoindre, c’est chaque jour et parfois dans la déchirure : le fleuve, là-bas, non pas celui de la neige, mais celui des marches qu’à quinze ans je faisais à travers la brume, existe encore pour cette raison que je pense à lui. On fait des promesses qu’on oublie : on n’oublie pas les lieux où on jetait les cailloux, et le bruit que l’eau faisait, pour répondre. C’était déjà écrire, c’était déjà quelque chose qu’on appellera l’amour plus tard ; c’était déjà le paysage. C’était quelque part de perdu. L’enfant qui dort porte en lui mes souvenirs. Je garde, moi, le poids de la pierre dans la main, le vol calme et souverain de l’oiseau qui cherche dans d’autres ciels de quoi assoiffer le désir, tandis que l’arbre qui est mon ombre tend ses bras vers son prochain sommeil.


arnaud maïsetti - 16 janvier 2019

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