par ouï-dire
4 février 2019


Nous connaissons par oui-dire l’existence de l’amour.

Assis sur un rocher ou sous un parasol rouge, allongés dans le pré bourdonnant d’insectes, les deux mains sous la nuque, agenouillés dans la fraîcheur et l’obscurité d’une église, ou tassés sur une chaise de paille entre les quatre murs de la chambre, tête basse, les yeux fixés sur un rectangle de papier blanc, nous rêvons à des estuaires, des tumultes, des resssacs, des embellies et des marées. Nous écoutons monter en nous le chant inépuisable de la mer qui dans nos têtes afflue puis se retire, comme revient puis s’éloigne le curieux désir que nous avons du ciel, de l’amour, et de tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains.

Jean-Michel Maulpoix, Une histoire du bleu, 1992


Message To Bears
Running Through Woodland
(Departure, 2009)



Dans la lumière de trois heures. Dans l’éclat bleu de la nuit quand elle tarde à tomber. Dans tout ce qui meurt. Dans tout ce qui revient. Dans le livre le mot poussière. Dans les signes qu’adressent les signes. Dans la voix ce qui reste de l’enfance, et qui se brise avec les larmes comme une vague sur les chevilles. Dans le poignet, ce geste. Dans les cheveux qui tombent, dans les cheveux qui poussent. Dans les murs, les mots gravés par les insultes adressées à ce monde qui nous sauvent des insultes que le monde nous adresse en temps réel. Dans ces jours-là.

L’énigme dans l’enfance de Saint-Just, c’est qu’il n’y a rien. Ni énigme ni enfance : aucune cause détentrice d’aucun signe avant-coureur. Et aucune innocence : c’est déjà, presque immédiatement, la rage de vouloir jouer un rôle dans le destin. Ce soir, je comprends que ce peut-être déjà ce qui permet de traverser l’énigme. La révolution est imprévisible, et le soulèvement tout autant fatal qu’il n’est jamais précédé de rien – ou de tout ce qui fait l’apparence des jours tranquilles et sans conséquence. L’enfance de Saint-Just est peut-être celle de notre monde : une rage contenue, qui parfois déborde dans des vers terriblement pauvres. L’enfance de Saint-Just est un piège : et ce piège est nous-mêmes. Comment en sortir ?

En racontant le récit de La Presqu’île, j’ai encore oublié le prénom sublime de la jeune femme. Je ne veux le retrouver qu’en moi-même, sans rien consulter. Y arriverai-je ? C’est la question de mes jours.

Les arbres semblaient porter le ciel à bout de bras.

Journal : ce qui note à la volée la part arrachée et vivante encore – sa mise à mort ? Journal quand même puisqu’il faudra bien oublier ces heures (jusqu’à en mourir)

En voiture, le GPS ne me montre jamais le même chemin pour sortir de la ville. Moi, je le suis. Je sais quelle est la leçon, et j’en suis reconnaissant, aveuglément.

Dix minutes avant minuit, je ne sais toujours pas quel jour il est : à quatorze heures, c’était le matin encore ; à seize, midi. À dix-huit heure, déjà la nuit partout et le jour achevé. Je ne sais pas ; je ne sais vraiment pas – je sais la lumière sur neuf heure en revanche, je m’y accroche ce soir pour croire encore en lui.

J’aurais voulu trouver immédiatement le contraire du mot dégoût : ce n’était pas seulement le désir, ni la beauté, ni ce qui tient dans la vie à ce qui la rend possible. C’était peut-être cette lumière-là ; à ce moment-là ; celle qu’il faisait tandis que je n’écrivais pas, que je faisais le contraire de cela, et que je gardais le silence.


arnaud maïsetti - 4 février 2019

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