dans les haies d’Ajloun
6 octobre 2019



Sans dire exactement le contraire de ce qui fut, l’écriture n’en donne que la face visible, acceptable pour ainsi dire muette car elle n’a pas les moyens de montrer, en vérité, ce qui la double… Or, comme toutes les voix la mienne est truquée, et si l’on devine les truquages aucun lecteur n’est averti de leur nature. Les seules choses assez vraies qui me firent écrire ce livre : les noisettes que je cueillis dans les haies d’Ajloun. Mais cette phrase voudrait cacher le livre, comme chaque phrase la précédente et ne laisser sur la page qu’une erreur ; un peu de ce qui se passa souvent et que je ne sus jamais décrire avec subtilité et c’est subtilement que je cesse de le comprendre.

J. Genet, Un captif amoureux (1986)


Loin des Monts-Tremblants et de la Jordanie, loin des temples et des corps perdus les uns pour les autres, loin : au pied de la mer le long de laquelle je rentre, à pied, un arbre plongé à demi dans l’eau, c’est là que je suis, là que je regarde lentement ce qui sombre dans le jour clair de midi, avec l’arbre et mon ombre portée sur les nuages par quoi je suis lié aussi.

Tous ces jours ensemble, encore : fracassés dans une image ? Dans l’eau, est-ce que l’arbre respire ? Je vois bien qu’il est mort, que les branches tendues vers le vide sont vides aussi, je vois bien que c’est sans espoir. Il y a une image ici et je n’ai pas besoin de la chercher pour la trouver — d’ailleurs, c’est elle qui me trouve.

Fuir. Les écrans, les hommes, les rues, l’intériorité bruissante de soi, les images mêmes parfaites : mais on finit toujours, comme tous fuyards, par être rattrapé.

Donc tous ces jours ensemble : c’est faux que je pourrais les dire. Alors sous l’image, je me glisse, et peut-être pour me noyer aussi, noyer avec moi les jours anciens, perdus, passés — ceux-là.

Je lis dans les journaux ce qui étrangle. Tant pis pour le monde, ou tant pis pour moi ? Je lis dans mes rêves comme à livre ouvert : c’est un livre de poèmes vieillis, des sonnets démodés, des rimes secrètes. Je pense à l’arbre noyé, est-ce qu’il a été jeté par le Grand Nord, et de Rimouski a navigué jusqu’ici ? Ou est-ce qu’il a franchi seulement la route derrière moi, et s’est fracassé à dix mètres de l’endroit où on l’a planté et où il a vécu centenaire, survécu aux griffures des amoureux sur le tronc, aux chiens pressés, aux hurlements le soir quand il faut confier à coup de poings que la vie manque à notre désir ? Je ne sais pas.

Je sais que c’est l’image de ces jours : je la regarde longuement, et dans l’eau de la mer qui ne reflète rien, je regarde mon ombre détruite par le ressac, et s’éloigner, emporter le secret qu’elle ne me dira pas.


arnaud maïsetti - 6 octobre 2019

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