la main enchantée capable d’entrer dans la machinerie
25 avril 2020



21 novembre 1913.
Faire des prédictions, se modeler sur des exemples, éprouver cette angoisse bien déterminée, tout cela est ridicule. Ce sont là des constructions qui, même au sein de l’imagination où elles sont seules à dominer, ne parviennent qu’à peine à la surface vivante, mais doivent toujours être noyées d’un seul coup. Qui donc possède la main enchantée capable d’entrer dans la machinerie sans être déchirée par mille couteaux et semée à tous les vents ?

Kafka, Journal

Traverser sans regarder. J’apprends l’expression prise d’air : « ouverture assurant un échange d’air entre le dedans et le dehors. » Manque la définition de dehors. Manque le dehors. Quand on marche dehors, palpant dans sa poche l’autorisation (inutilement : elle est sur nos téléphones), on est dans un autre dedans, les murs invisibles sont dressés par la loi, le danger, l’invisible peur.

On a de moins en moins peur, on voit davantage les murs et ceux qui les dressent. Qui nous dressent dans la peur ? Si le danger est réel, il y a aussi ce qu’ils en feront. Ce qu’ils feront de nous, et ce que nous ferons de ce qu’ils font de nous. Logique toujours aussi fatale et librement circulée dans le travers des choses. Sirènes hurlantes, une voiture de police passe. Le temps aussi, mais il ne prend pas cette peine d’hurler ; on traverse : de l’autre côté, il sera plus tard. Mais quand ?

Rêve. Délire plutôt. La ville était construite dans le sens de la profondeur. À la surface, les bâtiments où on travaillait ; au fond de la terre, les dortoirs où on s’entassait. Entre les deux, seulement des routes. Les villes étaient posées les unes à côté des autres. Je remontais à la surface : c’était une autre.

Alors je marchais, latéralement. Folie pure. On m’arrêtait, on hurlait sur moi, mais on me laissait passer. Je ne comprenais pas les hurlements et moins encore qu’on me laisse aller ainsi, dans les terrains vagues qu’était devenu le monde.

Je me souviens que peu à peu, je ne voyais plus personne ni de ville. Je me souviens que j’oubliais peu à peu où j’allais, puis pourquoi j’aillais. Je me souviens que j’oubliais la peur des profondeurs et des patrouilles ; que j’étais pris d’un violent désir sans objet. Une voiture ne tarderait pas à me faucher définitivement, mais j’aurai connu le bonheur de cet oubli.

Dans les rêves au moins, on a prise : au réveil, on reprend pied, on se saisit des images, on en est terrifié et soulagé ; on est libéré de cette vie perdue. Apprentissage de la révolution. Charge de faire de l’expérience intime une tâche commune ?

J’ai décroché. Je ne sais plus rien du monde ; la radio le matin est lancée sur de la musique abstraite, lointaine. Trois pages de Lénine me font renouer un peu au monde, mais elles aussi semblent lointaines en dehors de l’approche du réel. Toujours cette lutte entre dehors et réel, et dans le feu croisé, le piège du dedans, de soi, des murs autour.

J’avais oublié : les hurlements de trois heures du matin. Je les ai peut-être poussés comme un charriot dans le noir, ou un corps mort : pour me protéger de la paroi qui approchait, des coups. J’entends encore les cris, les miens comme ceux d’un autre que moi et qui était davantage moi. Ma quête désespérée d’allégories mènerait finalement quelque part.


arnaud maïsetti - 25 avril 2020

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