puis la lumière du feu impérissable
27 avril 2020




Aube du 25 janvier 1918.
Avant de fouler le seuil du Saint des saints, il te faut retirer tes chaussures, et non seulement tes chaussures, mais tout, ton costume de voyage et tes bagages, et ta nudité qui est en dessous et tout ce qui est sous ta nudité et tout ce qui se dissimule sous elle, puis le noyau et le noyau du noyau, puis le reste, puis le surplus, puis la lumière du feu impérissable. Seul le feu lui-même est absorbé par le Saint des saints et se laisse absorber par lui, ni l’un ni l’autre ne peuvent y résister.

Ne pas se débarrasser de soi, mais se consumer.

Kafka, Journal

En général, on confine pour garder sous la main ; en général, la réclusion est une punition ; en général, on maintient à distance ceux qu’on veut garder sous silence : en général, cette histoire est celle des hommes qu’on pend parce qu’on veut les protéger du suicide. En général, les maladies finissent par la mort ou par la guérison : non par l’enfermement avec sursis. En général, penser en général empêche de penser : en général.

Entendu ce matin : après des mois sous ce régime, on ne sera pas malade, mais on sera mort. On peut mourir en bonne santé aussi. Par exemple : de cette vie. Ce n’est qu’un exemple.

Ils annoncent l’orage et le ciel bleu par habitude, ou pour occuper le temps. Personne n’occupe plus l’espace pour recevoir le temps qu’il fait, qui tombe. Sauf ceux qui dehors savent le ciel rien qu’à cette douleur à l’épaule — et qui préfèrent écouter leur corps que les matinales. On verra tomber la pluie comme un autre de ces événements qui n’aura lieu que par un prolongement accidentel du passé. Comme dans ces dessins animés, l’animal qui poursuit l’autre, court si vite qu’il ne voit pas que la proie s’est cachée, court encore jusqu’à oublier le virage, se retrouve au-dessus du vide et court encore et court encore dans le vide : ne tombe que lorsqu’il prend conscience du vide sous lui.

Rêve. Rentrée universitaire. Étudiants par milliers, on ne l’avait pas prévu ; on les entasse dans des amphis immenses, et pour régler le problème, quelqu’un a l’idée splendide de fermer à clé, et de jeter la clé.

Le reste du rêve, débarrassé ainsi de l’intrigue, se déroulera dans les longs couloirs du lycée — ou de l’hôpital ? Quelle différence ; quelle importance ? —, à ouvrir toutes les portes (elles ne s’ouvrent jamais).

Sauf une, mais derrière la porte, deux jeunes filles se tenaient en équilibre sur le rebord des fenêtres, et — en me voyant — surprises, tombent : dans un cri de terreur.

J’avance dans l’automne 1792 comme un somnambule. Je sais la suite, fais semblant de l’ignorer pour mieux avancer dans ce noir plein de lueurs, d’éclats blancs, et rouges sang. Est-ce qu’ils avançaient aussi dans ce noir-là, les Conventionnels, sûrs d’aller à l’échafaud précipités chacun par les autres — dans ce culte de l’égalité, il ne fallait pas qu’une tête dépasse —, mais faisant comme s’ils avaient l’éternité pour eux. Le pire : ils ont eu l’éternité pour eux ; la preuve.

Non, je n’avance pas, j’arrache, un soir, un jour après l’autre : comme des peaux mortes.

Au milieu, la vie qui passe est parcourue d’instants, striés. La suivre comme sur sa peau le doigt, à la recherche de ses contours, de son désir, de la poursuite insensée de la contre-vie qui saura nous en défaire.


arnaud maïsetti - 27 avril 2020

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets