comme le mur sent la pointe du clou qu’on doit enfoncer en lui
6 mai 2020




25 février 1918

Il le sentait sur sa tempe comme le mur sent la pointe du clou qu’on doit enfoncer en lui. Donc il ne le sentait pas.

Kafka, Journal

Rien de possible dans la marche des temps. Le dedans comme le dehors sont des pièges. Rien ne peut s’écrire que des amorces. Autant dire des ruses pour habiter le piège. Ou des façons d’accommoder le temps, de façonner la culpabilité à son image. Oui, c’est dehors à coller des affiches qu’il faudrait être (mais qui les lirait). En attendant on attend — chaque lecture doit porter, rien ne doit être chargé à blanc.

Les événements se définissaient autrefois comme ce qui nous jetait collectivement dans la rue. Ce qu’il y a de cruel dans l’événement contemporain, c’est qu’il renforce l’atomisation des solitudes : exalte le privilège d’être face à soi-même, et tant pis si ce privilège est un enfer, il s’exalte tout autant. On aura au moins compris que les crises révèlent. Reste que l’écriture sympathique de l’époque agit comme un acide.

Pour se protéger de l’agression virale, on se brûle les mains à l’alcool jusqu’à ne plus avoir de peau. La solution hydro-alcolique est à l’image des réponses qu’on donne au fléau. Dans l’équation, on n’aura pas d’autres solutions que la brûlure, la disparition des empreintes digitales est toujours la ruse ultime du criminel qui cherche le crime parfait.

Rêve. Terrible. L’Amérique tenait dans un sac. On me chargeait de le jeter à la mer. Pourquoi ? Je demandais. On me répondait, avec méchanceté : demande-toi pourquoi toi.

Plus tard, je retrouvais le sac sur la route. Si on apprenait que je ne l’avais pas jeté ? Je le prenais, il ne pesait rien : je le glissais dans la poche et je me retrouvais devant un barrage. On allait me fouiller, alors je décidais d’avaler le sac qui soudain était lourd de pierres, qui grouillaient.

Finalement, je jetais le sac sur l’homme chargé de me fouiller : on s’emparait de moi : on allait me jeter à la mer en me posant désespérément une seule question, incompréhensible, dont la réponse allait peut-être décider de mon sort : « pourquoi ? »

Enigme de la Convention, en ses débuts : tout regroupement des hommes selon des convictions communes s’apparentait à la constitution de factions, forcément suspectes, tendant à la division, à la traitrise. La Révolution ne pouvait être qu’Une. Mais la conduire, c’était fatalement s’opposer sur sa menée : se regrouper, se diviser. La guillotine allait finalement servir à faire la part des choses.

Le mot inéluctable. Le mot irréversible. Le mot : avant. Le mot : après. Rien pour le mot maintenant.

Ce qu’il y a de plus cruel que l’attente : son attente.


arnaud maïsetti - 6 mai 2020

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