Michel Foucault | « À la peste répond l’ordre »
5 décembre 2020



images : Noriko Hayashi / Alyssa Schukar pour The New York Times


Michel Foucault, Surveiller et Punir, 1975


Cet espace clos découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les évènements sont enregistrés, ou un travail ininterrompu d’écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s’exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribués entre les vivants, les malades et les morts – tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire.

A la peste répond l’ordre ; il a pour fonction de débrouiller les confusions : celle de la maladie qui se transmet lorsque les corps se mélangent ; celle du mal qui se multiplie lorsque la peur et la mort effacent les interdits. Il prescrit à chacun sa place, à chacun son corps, à chacun sa maladie et sa mort, à chacun son bien, par l’effet d’un pouvoir omniprésent et omniscient qui se subdivise lui-même de façon régulière et ininterrompue jusqu’à la détermination finale de l’individu, de ce qu’il le caractérise, de ce qui lui appartient, de ce qu’il lui arrive.

Contre la peste qui est mélange, la discipline fait valoir son pouvoir qui est d’analyse. Il y a eu autour de la peste toute une fiction littéraire de la fête : les lois suspendues, les interdits levés, la frénésie du temps qui passe, les corps se mêlent sans respect, les individus qui se démasquent, qui abandonnent leur identité statuaire et la figure sous laquelle on les reconnaissait, laissant apparaître une vérité tout autre.

Mais il y a eu aussi un rêve politique de la peste, qui en était exactement l’inverse : non pas la fête collective, mais les partages stricts ; non pas les lois transgressées, mais la pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l’existence et par l’intermédiaire d’une hiérarchie complète qui assure le fonctionnement capillaire du pouvoir ; non pas les masques qu’on met et qu’on enlève, mais l’assignation à chacun de son « vrai » nom, de sa « vraie » place, de son « vrai » corps et de la « vraie » maladie.

La peste comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des « contagions », de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre.


arnaud maïsetti - 5 décembre 2020

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