du désespoir d’écrire
6 septembre 2011




Long Haired Child
(Devendra Banhart, ‘Cripple Crow’, 2005)

Maybe when it’s day, it’s cold, and I know for certain /
When I go outside and my head started hurtin /
I’m gonna want that child to be a long-haired child

Peut-être cet effroi que j’avais – qu’ont tant d’autres – de coucher dans une chambre inconnue, peut-être cet effroi n’est-il que la forme la plus humble, obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré qu’opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la formule d’un avenir où elles ne figurent pas.

Marcel Proust (À la Recherche du temps perdu)


Ce qui m’importe, me disais-je en lisant la lettre, ce n’est pas de faire du désespoir un refus, mais de se confier à la désespérance, qui est mon seul salut. Je le sais bien, le désespoir est péché mortel, car il coupe du pardon. C’est ce qu’on m’a enseigné. C’est ce que j’ai retenu.

Le désespoir, c’est l’orgueil de se tenir au-dessus de Dieu : la certitude que rien ne pourra nous racheter. Il y a tout ce que j’ai retenu, comme on retient une bête sous un filet mauvais, qui pleure ; et je viens, moi, trancher un à un les fils, pour la laisser partir.

Le désespoir d’écrire, c’est le geste gratuit de dire : je me confie tout entier à la gratuité nue de cela, chercher sur un espace donné de la page des lieux du monde où intensifier encore mon regard et d’un même mot, intensifier ce lieu ainsi nommé.

Se confier tout entier au désespoir sans retour, sans pardon, sans aucune volonté de faire œuvre, seulement acte de chair, celle qu’on viendrait mordre silencieusement, étrangement, comme on voit le soleil tomber, rien qu’avec la lumière qu’il emporte avec lui.

C’est utiliser le monde pour faire écran et mieux le voir ; placer entre soi et ce monde une langue comme une sorte de bâtiment sans fonction désormais, qu’on a longtemps habité, et dont on ne sait plus la foi : une sorte d’église, oui ; qu’on irait démolir de l’intérieur : placer entre soi et le monde, une façade brisée de mots qui saura dire : les frontières et les traversées ; un réservoir fini de mots qui me constituent, oh mes seules armes pour découper dans la corps des choses cette lignes de crêtes d’ombres et de lumières qui fabriquent en moi le désir de le voir mieux encore, pour le désirer davantage.

Dans la chambre claire, je vois nettement la silhouette et jamais le visage ; le corps bouge, les cheveux sont transpercés par le jour qui vient derrière, se répandent jusqu’à moi, immobile : je fais semblant de dormir, mais mentalement, je viens écrire le visage (mentalement, j’écris chaque seconde : une manière d’envisager le temps battre en moi), ce visage que je verrai dans la couleur morte des cheveux, tant la lumière pour venir jusqu’à moi est désormais morte. Je suis sans espoir de les voir renaître, non. Mon désespoir est mon seul salut. Je le saisis comme un noyé. Je m’y accroche jusqu’à la douleur, la joie mêlée, dans les boucles de ses cheveux noirs qui aveuglent.

ce moment sacramentel, analogue à celui où, dans une féerie, le génie ordonne à une personne d’en être soudain une autre, celle que nous avons désiré d’approcher s’évanouit ; d’abord comment resterait-elle pareille à elle-même puisque – de par l’attention que l’inconnue est obligée de prêter à notre nom et de marquer à notre personne – dans les yeux situés à l’infini (et que nous croyions que les nôtres, errants, mal réglés, désespérés, divergents, ne parviendraient jamais à rencontrer) le regard conscient, la pensée inconnaissable que nous cherchions, vient d’être miraculeusement et tout simplement remplacée par notre propre image peinte comme au fond d’un miroir qui sourirait.


arnaud maïsetti - 6 septembre 2011

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