te taire au nom de l’époque
14 juin 2021




Si tu écoutes « l’époque », tu apprendras qu’elle te dit à voix basse, non pas de parler en son nom, mais de te taire en son nom.

Maurice Blanchot, L’Écriture du désastre

Écrire ici à intervalles impeccablement irréguliers tient au moins à distance le souci de la continuité, de la rigueur morale face à soi, de la mémoire. C’est peut-être une ruse pour tâcher de ne jamais établir de bilan, du jour ou de la vie ; les bilans concernent les commerces, ou les expériences collectives. Quant à soi, on n’aurait affaire qu’à de l’oubli, et d’une étoile morte à l’autre, faire le tracé imaginaire des points qui s’espacent. Voilà tout.

Quand ce matin, je suis sorti de ce grand hangar où on m’avait convoqué [1], je me suis frotté le bas de l’épaule, songeant à ce qui tenait l’humanité ensemble : pas même la mort, abstraite, solitaire, mais la maladie. Le Pérou s’est réveillé la semaine dernière avec cent mille morts : un ajustement comptable, disait la radio. On habite ce monde, on relève de cette appartenance abjecte : la douleur à l’épaule est un privilège outrancier, on la possèderait comme une ingratitude. La maladie touche, on ne sait pourquoi, tel ou tel autre, avec une gravité imprévisible ; on sait bien pourquoi en revanche, ces vaccins manquent au plus grand nombre : parce que tel est le signe qui donne aux quelques puissants le sentiment qu’ils le sont, et ils ne le céderont jamais, pas même sous la forme de quelques brevets.

Ce panneau renversé, au bord du chemin : un miroir ? Je voudrais relire Le Rouge et le Noir comme à dix neuf ans, dans la colère extrême, avec la sensation inconnue du monde, la certitude qu’il pourrait commencer, là.


arnaud maïsetti - 14 juin 2021

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