Paris embusqué dans la pénombre
1er décembre 2021



Paris n’a de sagesse que le sombre
Flux de son peuple et de ses factions
Alors qu’il fait des révolutions
Avec l’Ordre embusqué dans la pénombre.

Verlaine, « Paris » (posth)



À vouloir marcher sur ses pas, on trébuche ; l’entaille des Halles est ce trou désormais, puits de lumière creusé à la verticale du centre commercial qu’est devenue la ville entière — je passerai, désirant la contourner pour la voir en face, via la rue Jean-Jacques Rousseau (saluer l’ombre vieille d’un vieil ami enterré sous le lac Huron et qui ici rêva du Nouveau Monde quand il ne s’appelait pas encore ainsi, que tout était encore vivant de l’horizon, des bêtes pas encore traquées, des frères de sang qui ne crachaient pas encore la vérole de Colomb), Saint-Eustache, vaisseau amiral de mes vingt ans, et non : rien non plus, la soupe populaire n’existe plus au portail ouest, et au transept sud, on a coulé cette immense dalle de béton comme dans Bordeaux ou Rennes, ou Montpellier : on finira par couler cette dalle sur la surface du pays, et qu’on n’en parle plus : il n’y a plus de banc, il n’y plus rien que mon ombre parmi les ombres anciennes, les mots de Michaux volant par ici pour s’engouffrer dans le vent : est-ce encore cela, avoir un passé ?

Au retour de Paris, la neige, pas même blanche, peinait à tout effacer de la terre : vers Mâcon, elle n’existerait plus, n’aurait jamais existé ; mais sur cette lande de terre au large de Dompierre-en-Morvan, elle avait tenté sa morsure pour que la terre et le ciel se répondent un peu, se rejoignent, peut-être, mais non ; et mes pensées vers Paris s’éloignaient aussi, semblables à la neige de six heures sur Dompierre-en-Morvan dont j’apprenais l’existence par son effacement sous la neige déjà fondue, déjà oubliée.

Des mots lancés sous les voûtes de la salle Lautréamont, le nom de Saint-Just qu’en désespoir de cause il avait bien fallu lancer, pas seulement parce que c’était nécessaire (et horrible : horrible, mais nécessaire), mais pour rendre possibles les autres noms après celui-là, je ne sais ce qu’il en reste, là-bas ; ici, plusieurs jours plus tard, il y a le souvenir, après les regards amis, de l’autre côté de la solitude par quoi écrire ce qui la briserait, après le vin corse, après cette marche sous la pluie glacée, ce dont on se déleste aussi, d’une autre vie après l’avoir arrachée de soi, oui, il y a vers la Gare de l’Est, parmi l’hostilité retrouvée de la ville, le sentiment d’être désormais étranger à elle, celui de ne plus pouvoir lui appartenir, et de s’éloigner.


arnaud maïsetti - 1er décembre 2021

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