Marges de l’écriture en ligne
De l’essai comme puissance nocturne
2 octobre 2019



Article paru dans l’ouvrage Explorer, créer, bouleverser. L’essai littéraire comme espace de recherche-création, sous la direction de Kateri Lemmens, Alice Bergeron et Guillaume Dufour Morin, aux Éditions Nota bene, dans collection La ligne du risque, en octobre 2019 (Actes du Colloque « L’essai littéraire comme espace de recherche-création », à l’Université Mc Gill, Québec, Canada, 12 mai 2017)


Il savait qu’autour de son corps sa pensée, confondue avec la nuit, veillait.

Maurice Blanchot, Thomas l’obscur.

« D’aucune langue, l’écriture – / Sans appartenance, sans filiation. / Lignes, seulement lignes », écrit Henri Michaux dans Moments [1]. D’aucune langue, donc, d’aucun genre non plus déterminé en amont, d’aucune verticalité issue l’écriture qui se lance vers ce qu’elle ignore et d’où elle s’arrache : comment l’appeler ? Comment désigner sous un mot cette écriture débarrassée d’un contenu de forme et qui se donnerait forme, comment nommer cela qui dirait aussi ce que cette écriture fabrique, essaie et invente devant nous et en nous ?

Lignes, peut-être : écriture lignes, puisque la ligne est par nature désœuvrement, désœuvrant l’œuvre qui voudrait lui donner forme close et autoritaire, forme fermée sur elle-même, son origine, sa « volonté » d’œuvre, de faire œuvre (« volonté, mort de l’art [2] », écrit aussi Michaux) : ligne contre la forme qui tirerait autorité de son ascendance, de son auteur — sans filiation au contraire, la ligne qui part, s’échappe, lignes brisées, lignes courbes, lignes qui essaient des espaces et bifurquent ou empruntent (font l’aventure des lignes — comme l’écrira Michaux à propos de Klee [3]), lignes parallèles qui comme les méridiens se rejoignent à l’infini, aux pôles magnétiques : lignes magnétiques [4], champs de force, de fuite, écriture qui suivent ces « lignes de sorcières » et se confondent avec elles (comme le disaient Gilles Deleuze et Félix Guattari [5] : ces lignes qui « pensent » et font de la pensée l’espace sensible des corps à corps avec le monde), lignes qui inventent la pensée, « de la » pensée et lignes qui agrandissent le monde : lignes de l’écriture quand elles se dégagent des formes du roman et de la poésie ou du théâtre, mais les engagent toutes, lignes quand l’écriture se fonde non sur l’origine, mais sur ses devenirs, non sur le genre, mais sur l’élan, quand elle voudrait ne pas être réduite à son format, mais se fabrique dans le désir d’être ce désir même — « amour réalisé du désir demeuré désir », écrivait René Char [6] — désir d’accroissement de soi et de la langue, lignes d’écriture quand elles échappent aux genres qui la figent, la segmentent en parts de marché, en niches, mais quand elles se font en tant que telles réseaux, quand elles refusent d’être racines, mais qu’elles se font rhizomes, ces lignes qui parcourent le sol pour mieux se défaire de leur propre centralité.

Ces écritures délivrées de leur origine et livrées à leur devenir sont celles qui « essaient » — à elles-mêmes d’abord — leur propre possibilité : où il ne s’agit pas de correspondre à un format, plutôt de produire forme et de fabriquer, à leur aune, une ombre qu’elles endosseraient chaque fois.

Ainsi pourrait-on nommer l’essai : forme qui essaie inlassablement, forme innommable et sans forme établie pour — tant. Dès lors l’essai n’est pas un genre, mais son contraire : une volonté de s’en émanciper.

L’essai échappé de toute forme serait lignes, produirait des lignes. Ce mot d’essai qualifierait ainsi toute écriture qui s’engagerait en lignes, tracerait des lignes plutôt que des cadres aux formats préétablis par l’histoire ou l’édition, le commerce qui réclame des « premiers romans », des « genres » reconnus d’avance : essai transgenre qui poserait ce mot de ligne, ou cette image, ou cette force plutôt. La ligne ne serait pas seulement une métaphore qui voudrait approcher le principe et l’élan de l’écriture féconde, mais littéralement un nom : celui qui nomme les écritures « en ligne ».

Car où trouver ces lignes qui font de l’essai leur devenir et leur puissance ? En ligne, peut-être.

Les écritures qui se font en ligne : sur la ligne (de crête et de fuite) des espaces virtuels (où le virtuel n’est pas le contraire du réel, plutôt sa puissance — sa virtus, son possible) : essai pourrait à ce titre nommer ces écritures en ligne, numériques, celles qui se saisissent de leur espace de production sans souci de genre et font de leur « site » un territoire de surgissement, de soulèvement « hors de » : écriture en ligne, écritures numériques, écritures essais ; essais des écritures où qu’elles se produisent et produisant leur essai à chaque page sur la page que l’écriture construit à mesure, à leur mesure, dégagée de tous genres et les assemblant tous.

« Quelque part, on n’a même plus besoin du terme livre », confiait en 2009 François Bon et qui ajoutait : « La nouvelle dimension du texte, ce n’est pas dans le livre qu’on la trouve, c’est dans les sites et blogs, c’est là « l’atelier contemporain » (l’expression est de Francis Ponge) [7]. C’est dans cet atelier que je viens ici puiser ces lignes : sites de François Bon [8], de Philippe de Jonckheere [9], de Sébastien Rongier [10], de Benjamin Renaud [11] de Philippe Ménard [12], de Candice Nguyen [13], de Mahigan Lepage [14], de Guillaume Vissac [15], de Jean-Yves Fick [16], de Cécile Portier [17], de Joachim Rongier [18] (liste non exhaustive) : sites qui déposent au même endroit (« site » dit l’espace et la fabrique) des textes de genres différents relevant de l’essai non comme genre à côté de la poésie, ou du roman, ou du théâtre, mais comme geste radical d’essai de langue et d’essai sur le monde : “Que la notion de genre, avait écrit Bon en 2011, globalement soit caduque ne mérite pas en fait qu’on s’y intéresse autrement, nous le savons tous depuis trop longtemps [19].”

Nous y sommes, donc ; ou alors conserver ce terme d’usage du roman pour dire l’essai sur les jours :

Le 1er mai 2005, venu de nuit à ma table de travail pour cause d’insomnie, j’imagine une sorte de livre fait tout entier d’histoires inventées et de souvenirs mêlés, ces instants de bascule dans l’expérience du jour et des villes, écriture sans préméditation et immédiatement disponible sur Internet. Même, je le voulais anonyme.

Je découvrais progressivement qu’il s’agissait pour moi d’une étape importante, d’un renouvellement. Finaliser chaque jour un texte oblige à ce que les censures qu’on ouvre, les pays fantastiques qu’on entrevoit, on les laisse aussitôt derrière soi. Alors naissait un livre fait de ces chemins accumulés, un défrichement imprévu, soumis à la friction du monde et des jours. Est-ce que ce n’est pas aussi tout cela, le roman [20] ?

Ce sera Tumulte, dont le livre imprimé [21] portera trace du mot « roman », mais s’écrira en ligne [22] comme des essais de romans successifs désirant tous en finir successivement avec le roman, et ne cesseront pas d’en finir [23]

Dans Impatience déjà, en 1998, le livre bascule vers le Web alors contemporain de cette écriture. Bon avait écrit : « Le roman ne suffit plus, ni la fiction » — et plus loin : “Qu’est-ce qui nous intéressait encore du roman (ils continuaient pourtant) si c’était accumulation d’histoires mièvres et artifices de sujets ou noms posés avec effet de réalité”, ou encore « Non, plus de roman jamais, mais cueillir à la croûte dure ces éclats qui débordent et résistent » [24]. Écho au « Non, pas de récit, plus jamais » sur quoi se terminait La folie du jour de Maurice Blanchot [25] ? Ainsi après le roman, l’essai ? Des essais qui essaieraient encore, et encore.

Et Bon de faire du site l’atelier de sa propre contemporanéité, écrivant son Tiers livre comme seul livre dans une forme essayant toutes les formes, allant au-delà d’elles : où l’essai n’est pas la critique, ou le journal, la fiction, ou le rêve, ou la pensée, ou l’écho : mais l’expérience des formes, des langues en intensité successives [26].

Essais au moins au nom de Michel de Montaigne : “[…] je suis moi-même la matière de mon livre [27]” : la matière, non le sujet ou l’objet, mais ce qu’on pétrit dans la langue. Le blogue quand il puise dans l’écriture sa forme et sa direction n’est pas ce que l’on dit, le « déversoir de soi » : au contraire. Au temps de Montaigne, on était avant le roman, des voix parlent en amont ou en dehors de toute convention de fiction : c’est l’essai, l’écriture en tant que telle, puisant en elle et dans le monde ce dialogue de la langue avec le monde qui n’existe que dans la levée par l’autre en sa lecture. Ainsi les écritures de nos jours renouent-elles avec ce geste.

Écriture comme cueillette « à la croûte dure » ces éclats qui débordent et résistent d’où surgissent aussi les nouvelles du monde, l’actualité du réel en temps réel et en flux continu. Et sur la même surface viennent l’écriture et les rêves, les terreurs de l’actualité, ses joies simples et ses abjections, ses beautés nues, d’enfance, et le monde privé aussi, notre bibliothèque et notre courrier, notre musique personnelle (nos secrets, nos aveux qu’à nous-mêmes nous déposons, ou qu’à d’autres, sur les réseaux, sous d’autres noms que nous-mêmes nous adressons, mots que nous confions comme des consolations).

À la surface du réel, sur la peau du monde qu’on pourrait toucher presque, où se diffuse justement la conjugaison de l’intime et du public, l’écriture se fabrique et s’invente — selon des lois singulières qui sont moins des ruptures avec l’imprimé que des prolongements en vertu d’une triple accentuation : celle de la radicalité, celle de la plasticité, celle de l’intensité [28].

Et c’est pourquoi si les écritures en ligne sont « essais », c’est parce que le lieu d’où elles surgissent « défigure » d’emblée la fiction et la poésie (au sens où Évelyne Grosmann entend le beau mot de “défiguration [29]]” : que l’essai en traverse les formes pour mieux les disperser, les endos — ser toutes et rendre ces figures caduques, « tout en tenant compte »). C’est pourquoi aussi les écritures en ligne sont « radicalement » l’écriture ; sont « plastiquement » l’écriture ; sont « intensément » l’écriture.

Écriture « radicale » — celle de la racine où l’être puise sa nécessité —, écriture « plastique » — qui conjoint la vidéo et le son, et le mot et l’image —, écriture « intense », qui fait de l’expérience sa seule épreuve, sa seule justification, son seul appel, son seul critère, et le partage sa direction, son sens. Les écritures en ligne essaient le monde en fonction de ces trois lois qui prolongent (et non rompent avec) l’écriture imprimée.

En somme, elles posent comme principe que le devenir de l’écriture est sa « racine », que cette radicalité tient dans son intensité, et sa plasticité, son métissage en autre chose qu’elle-même. Elle postule que le devenir de l’écriture est l’essai qui mêle les genres et les motifs, se tient sur la ligne de crête de la poésie, de la fiction, du discours, de l’intervention, de ce qui n’a pas de nom et qui n’est peut-être pas de l’écriture — 140 caractères à peine, parfois moins, pour dire le monde ou rien —, ligne de crête entre le cri et le silence, écritures en ligne qui essaient même ce qu’elles ne sont pas. Ce serait cela, ce qui lierait ensemble ces écritures que rien ne lie, hormis la surface où on les lit toutes : la ligne, la mise en ligne, lignes brisées que notre lecture seule suffit à joindre.

Écriture lignes : lignes qui finissent fatalement par rencontrer d’autres lignes qui leur donnent sens, orientation et signification : lignes d’autres lignes que soi-même tissées, réinventées, recourbées ; sens de l’écriture en ligne, celui de la rencontre avec d’autres qui finissent par se conjuguer — sens des réseaux, des sites qui vont de site en site faire lien : loi de l’hypertexte qui dessine des relations vers autre part, est une sortie en dehors et vers d’autres dedans, écritures lignes qui de ligne en ligne dessinent des cercles ressemblant à ces écritures sanskrites, ces cercles concentriques qui dessinent dans le sable des visages (« dessiner sans intention particulière, écrivait Michaux, il vous viendra toujours des visages, et sauvages pour la plupart [30] »), sauvagerie tranquille des écritures lignes : dans le bouddhisme, dessiner ces lignes de lignes est un exercice de méditation, cela finit par donner des diagrammes, des symboles obscurs à soi-même, ce qu’en Inde on nomme mandala.

Michaux encore, dans Moments : « celui qui est né dans la nuit souvent refera son Mandala [31] ».

Car l’écriture ligne est celle de la nuit. Et l’essai est sa forme et son lieu.

Posant que l’écriture en ligne traverse les genres — fictions (dans les rêves et hors convention), poésie (dans la matière pétrie de la langue, prosodie de la page qui n’est pas support, mais langage, code source), théâtre (dans le chaos de voix que le Web lève) —, non en les annulant, mais en les contenant tous ; que l’écriture, en ligne, sur les blogues et les sites, en réseau aussi, quand elle se saisit de l’écriture en tant que telle, qu’elle récuse la pure communication, s’empare de la langue pour la dire et disant la langue, donne forme au monde — c’est ce mot de « nuit » qu’on trouve, sur lequel on trébuche et qui ne passe pas.

La nuit ne passe pas, on passe en elle : et la nuit finit par dire l’écriture et la langue qui se disent en ligne, comme la nuit est un temps et un espace (on dit : « je marche » dans « la nuit »).

La nuit est l’envers du jour : au jour plein, les fictions qui se donnent dans les livres imprimés, qui disent ce que doit être la norme de l’écriture, son évidence. Au jour, les règles sociales qui fixent les commerces, les lois et les passages. Et à la nuit, toute autre chose. La nuit appartient à la nuit : et l’écriture nocturne fraie dans cette appartenance. C’est pourquoi l’écriture en ligne est nocturne.

La nuit n’est pas ce que l’on croit, / La nuit n’est pas ce que l’on croit, revers du feu, chute du jour et négation de la lumière, / mais subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux, sur ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire.

écrit Philippe Jaccottet, dans « Au petit jour [32] ».

Il y a un an, à Paris d’abord puis partout en France, timidement, plus vigoureusement ensuite, portés par la ferveur des découvertes, des hommes et des femmes se sont rassemblés sur les grandes places au centre des villes. Ils ont appelé ce mouvement Nuit debout. La nuit est un espace qu’on occupe, comme une place, et qui se dresse. Événement politique, événement nocturne : la nuit aura été son élément et sa condition ; espace du jour retranché aux obligations sociales, espace ouvert à son illimitation (la nuit ne change pas de lueur : deux heures du matin, quatre heures : c’est le même temps ; c’est une part d’éternité qui s’éprouve dans l’immuabilité de sa permanence sensible) (et de même la littérature : « ce n’est pas décorer la représentation », c’est « illimiter le langage » [33], écrivait Roland Barthes) — espace disposé à y prendre part, à le partager pour y faire œuvre collective. La nuit lève l’ouverture aux possibles — à cet endroit où la fête et la guerre civile sont toutes deux des champs possibles de la contre-organisation du réel. « Ce qu’il y a de démocratique dans Nuit debout, confie Michaël Fœssel, auteur du récent essai La nuit, vivre sans témoin (2017), c’est justement la possibilité de considérer comme “politiques” des questions qui, en plein jour, ne semblent pas l’être [34]. » Politiques de l’essai des écritures en ligne : contre-écritures en regard des écritures diurnes, autorisées, légitimes, homologuées.

Peu à peu, dans nos villes, des organisations contre- organisent ainsi le jour : des associations comme Ouvrir la nuit à Marseille ou à Paris tendent à vouloir disposer de l’espace public en fonction d’une législation différente de celle du jour [35] ». Heures qui n’en sont pas : heures où l’écriture n’est pas autorisée, où seule elle peut avoir lieu : où elle est ce lieu, de l’avoir lieu des choses, sans avoir et sans être ; simple dépôt des choses qui dit la chose comme elle se dresse dans l’instant de sa présence : écriture en ligne où l’écriture et la publication sont quasi contemporaines.

Les derniers mots de la pièce de Koltès, ou presque : « S’il vous plaît, dans le vacarme de la nuit, n’avez-vous rien dit que vous désiriez de moi, et que je n’aurais pas entendu ? [36] »

L’appel de la nuit, de l’écriture Web nocturne tient à cet échange, ce mot de « théâtre » qui dit aussi le deal des amants impossiblea, l’économie qui demeure après la fin de toute économie, celle des partages sans demande, des contre-dons sans dette, nuit quand le politique devient celui des accords, des désirs, des secrets « amoureux », des pactes où la poésie excède la poésie pour rejoindre le corps à corps des chairs : « […] la poésie comme l’amour se fait dans un lit, et ses draps défaits sont l’aurore des choses [37] », écrivait André Breton – ses combats joyeux et silencieux relèvent des heures noires de l’essai qui rendent possibles d’autres aurores que celles de nos jours.

arnaud maïsetti - 2 octobre 2019

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