F. Pessoa | « jamais je ne dors »
5 avril 2013



Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité
Fragment 342


2 mai 1932

Jamais je ne dors : je vis et je rêve, ou plutôt, je rêve dans la vie comme dans le sommeil, qui est aussi la vie. Il n’y a pas d’interruption dans ma conscience : je sens ce qui m’entoure si je ne suis pas encore endormi, ou si je dors mal ; et je commence à rêver aussitôt que je m’endors réellement.

Ainsi suis-je un perpétuel déroulement d’images, cohérentes ou incohérentes, feignant toujours d’être extérieures, les unes interposées entre les gens et la lumière si je suis éveillé, les autres interposées entre les fantômes et cette sans-lumière que l’on aperçoit, si je suis endormi. Je ne sais véritablement pas comment distinguer une chose de l’autre, et je ne saurais affirmer que je ne dors pas quand je suis éveillé, ou que je ne m’éveille pas alors même que je dors.

La vie est une pelote que quelqu’un d’autre a emmêlé. Elle comporte un sens, si on la déroule et qu’on l’étire tout du long, ou si on l’enroule avec soin.
Ou si on l’enroule avec soin. Mais telle qu’elle est, c’est un problème sans nœud propre, c’est un enchevêtrement dépourvu de centre.

J’éprouve tout cela, que j’écrirai plus tard (car j’imagine déjà les phrases à dire), alors qu’à travers la nuit du semi-dormir, je perçois en même temps que les paysages de songes imprécis, le bruit de la pluie au-dehors, qui les rend plus imprécis encore. Ce sont des devinettes du vide, lueurs tremblantes d’abîme, et à travers elle filtre, inutile, la plainte extérieure de la pluie incessante, abondance minutieuse du paysage de l’oreille. Un espoir ? Rien. Du ciel invisible descend à petit bruit la pluie – mélancolie qui fuit sous le vent. Je continue à dormir.

C’est sans nul doute dans les allées du parc que s’est déroulée la tragédie d’où la vie est résultée. Ils étaient deux, ils étaient beaux, et désiraient être autre chose ; l’amour se faisait attendre dans l’ennui de l’avenir, et la nostalgie de ce qui devait être un jour devenait déjà fille de l’amour qu’ils n’avaient point ressenti. Ainsi, sous la clarté lunaire des bois proches, où filtrait en effet la lune, ils allaient, la main dans la main, sans désirs, sans espérances, dans ce désert particulier des allées à l’abandon. Ils étaient totalement enfants, puisqu’ils ne l’étaient pas réellement. D’allée en allée, errant d’arbre en arbre, ils parcouraient, silhouettes de papier découpé, ce décor n’appartenant à personne. Ils disparurent ainsi du côté des bassins, de plus en plus proches, de plus en plus séparés, et le bruit vague de la pluie qui cesse est celui des jets d’eau vers lesquels ils se dirigeaient alors.

Je suis l’amour qu’ils ont éprouvé, et c’est pourquoi je sais les entendre au fond de la nuit où je ne dors pas, et c’est pourquoi aussi je sais vivre malheureux.


arnaud maïsetti - 5 avril 2013

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