Saint-Just & des Poussières | part. I.
1er avril 2014



Texte de la lecture en scène à la médiathèque de Suresnes — début, qui suit le prologue.
avant la deuxième partie,
la troisième partie
la quatrième partie
et l’épilogue


Le 9 thermidor An II, dans la nuit qui mordait sur le 10, la première colonne menée par le citoyen Léonard Bourdon au nom de la Convention s’infiltre sur la place de Grève désertée face à l’Hôtel de Ville de la Commune de Paris, suivi de près par la seconde colonne menée par le citoyen Paul Barras — deux heures du matin chauffées à blanc au cœur de l’été. Il faut imaginer la chaleur et le bruit de pas des hommes dans les escaliers.
Car on entend les bruits de pas des hommes dans les escaliers et les cris à mort qui montent et jusque dans la salle où le Grand Comité de la Terreur s’est réfugiée, et attend.
Il faut les imaginer attendre, et savoir déjà que c’est la fin.

Nous avons de l’histoire une idée vague & défaite.
Nous savons qu’elle a eu lieu.
Nous supposons les hommes & les dates.
Nous supposons les mots, imaginons les foules en armes, le sang craché & tombé à cause des mots.
Nous pensons en être issus.

Nous regardons les dates et les lieux et les noms à l’entrée des rues qui ne sont plus que des noms de rues, au-dessus le ciel n’est plus que du ciel qui passe, et quelque chose s’éloigne ; nous ignorons si c’est l’Histoire ou son nom, les dates s’effacent à mesure que dans cette ville saturée de mémoire j’entre dans cette rue qui cache le ciel sous lequel nous serons toujours nés.

Nous allons entre les murs des villes, les rues qui portent les noms de ceux qui autrefois ont dit les mots & craché le sang.

Les hommes qui ont dit les mots & craché le sang, nous rêvons après eux. Car nous sommes cela : des hommes qui après eux rêvons, et comme dans les rêves les ombres qu’on craint sont ceux qui nous poursuivent, et les voix autour naissent de ces peurs autant que du désir de les approcher, les voix qui montent descendent en nous puisque c’est en nous qu’elles sont déposées depuis des siècles par ceux-là qui sont morts et qu’en plongeant un peu en nous les doigts dans la terre et l’argile qui nous a sculptées, ces voix soudain prennent forme de ces peurs, de ces désirs qui rejoignent, peut-être, les nôtres.

Le 9 thermidor An II, dans la nuit qui mordait sur le 10, quelques heures avant l’assaut de la Convention sur le Grand Comité, quelques heures avant la fin de la Révolution, avant la fin de la Grande Terreur, la place de Grève était jusqu’à la gorge remplie d’hommes en armes prêts à mourir pour le Comité de la Terreur, les canons tournés, devant l’Hôtel de Ville, sur les boulevards où les hommes de la Convention allaient fatalement arrivés ; mais à dix heures du soir, sans doute par lassitude, par épuisement après cinq ans de veille où nuit et jour on occupait la rue, à dix heures du soir personne ne sait finalement pourquoi, les hommes aux fourches et aux cris, les hommes du Grand Comité, sont rentrés chez eux en emportant les canons, et la place de Grève vide était abandonnée, sans avoir livré la bataille ;, par les fenêtres, n’essayez pas d’imaginer les regards des membres du Comité qui ont vu la place se vider, et personne désormais entre eux et les forces de la Convention qui s’amassaient, regroupaient leurs forces pour se jeter sur eux.

Nous possédons, pour rêver ces hommes, des gravures de leurs visages qui portaient les voix.

Nous cherchons le timbre et les accents sur les mots que devaient prononcer ces visages qui devant nous restent muets, et regardons longuement, dans les livres où sont ces visages, les boucles des cheveux ; nous observons les regards cherchant à les entendre et les voir et comprendre et aimer ce qu’ils regardaient & nous tournons les pages en songeant : l’histoire était au soir ce que ces hommes disaient le matin & chaque jour pendant ces années où l’histoire a eu lieu, un soir succédait au matin qu’ils inventaient dans leurs sommeils, fabriquaient de leurs mains, hurlaient dans leurs paroles et hurlaient avec tendresse pour la fraternité des corps et pour nous de l’autre côté de leur visage, nous jusqu’où leur sang coule : des voix qui racontent les nuits où nous avons vu le jour.

Le 9 thermidor An II, dans la nuit qui mordait sur le 10, tandis que les colonnes de la Convention montent les marches de l’Hôtel de Ville, chargée d’arrêter les membres du Grand Comité — ceux-là même qui faisaient la loi à l’aube —, tandis qu’on crie dans les escaliers à mort et les noms des Membres du Grand Comité — Robespierre l’incorruptible et son jeune frère, Philippe Le Bas, Georges Couthon sur sa chaise de souffrance, Hanriot et puis Saint-Just, l’Archange de la Terreur, les hommes qui portent ces noms ne tremblent pas mais la lumière des bougies peut-être vacille un peu et fait bouger les ombres sur les murs qui s’affaissent ; les hommes qui portent les noms qui sont hurlés dans les escaliers se regardent, et savent ; il est deux heures du matin, c’est-à-dire qu’il fait nuit, ce 10 Thermidor qui dira leur Chute, le soir où tombe cette Histoire et s’achève la Révolution.

Nous savons que l’Histoire a eu lieu à cause de ces voix, et du matin où nous sommes jetés par ces voix, mais nous savons que demain, le soir sera le même – oui, nous avons de l’histoire une idée vague & défaite.

Nous lisons parfois les livres. Nous apprenons de loin les dates. Les révolutions ont changé pour toujours ce qui ne changera jamais maintenant, à moins que.
Nous regardons les bustes des hommes qui sont morts & nous leur reconnaissons une certaine élégance, nous préférons oublier qu’ils crachaient du sang sur l’échafaud, un sang qui parfois n’était pas le leur.

« Robespierre, c’est le sang de Danton qui t’étouffe. »

Nous avons perdu la nostalgie du sang & des crachats.

De l’histoire, nous savons ce que disent les plaques sur les rues : des noms & des dates, oui décidément, quelque chose a eu lieu. Il aurait fallu retenir ce que disaient les livres.

Mais si nous regardons de nouveau dans les livres, nous lisons des phrases qui ne remuent rien. Les villes dans lesquelles nous allons obéissaient sans doute au projet qui nous a fait naître.

Le projet n’était qu’un plan, il n’est fait aujourd’hui que pour perdre les touristes, & nous au milieu nous allons dans ces voix qui traînent l’histoire comme si elle avait pu engendrer autre chose que des cadavres.

Le 9 thermidor An II, dans la nuit qui mordait sur le 10, cette nuit de la Chute est l’aube, quelques minutes après deux heures du matin, où les cris dans les escaliers de l’Hôtel de Ville de Paris montent jusque dans la salle, jusqu’aux plafonds moulés de gravure où ils sont, assemblés, Robespierre et son jeune frère, Philipe Le Bas, Georges Couthon et Hanriot et Saint-Just, les ombres dans les escaliers sous les torches vibrent davantage à mesure que les hurlements gravissent les étages.

Mais oui pourtant, l’histoire a eu lieu, qui était ce projet, quelque chose qui nous a rêvé. Peut-être quelque chose nous rêve-t-il encore, nous l’ignorons. Ce rêve quand il a pris voix et corps n’était que nos corps abattus dans la fatigue d’un soir comme celui-là, et pendant des années on s’est endormi dans le silence que ces voix portaient. Le jour nous allons les yeux crevés dans les couloirs de cette ville et nous cherchons où aller maintenant — à suivre ces voix.

Le 9 thermidor An II, dans la nuit qui mordait sur le 10, au bruit de la foule en armes qui montent les escaliers aux cris de à mort les tyrans, les hommes sous les moulures ne se regardent plus. Par les fenêtres, déjà le jeune Robespierre s’est jeté, et Philippe François-Joseph Le Bas enfonce son arme dans la bouche et va tirer ; Maximilien Robespierre l’a précédé, le canon de l’arme sur les lèvres aussi, il tire ; Georges Couthon de sa chaise de souffrance jette son corps dans les escaliers ; Hanriot s’empale le visage contre une baïonnette, on le sortira des égouts, défiguré mais vivant ; et Louis-Antoine Léon de Saint-Just, l’Archange de la Terreur, seul regarde les hommes en armes monter vers lui, et ne fait rien, il regarde et il dit — la phrase est exacte —

« Quoi ? l’amitié s’est-elle envolée de la terre ? »

arnaud maïsetti - 1er avril 2014

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