anticipation #38 | tout le reste
2 février 2010



À propos de ces fameux trois milliards d’êtres humains, dont on fait une montagne : j’ai calculé, moi, qu’en les logeant tous dans des maisons de quarante étages — dont l’architecture resterait à définir mais quarante étages et pas un de plus, cela ne fait même pas la tour Montparnasse, monsieur — , dans des appartements de surface moyenne, mes calculs sont raisonnables : que ces maisons constituent une ville, je dis bien : une seule, dont les rues auraient dix mètres de large, ce qui est tout à fait correct. Eh bien, cette ville, monsieur, couvrirait la moitié de la France ; pas un kilomètre carré de plus. Tout le reste serait complètement libre. Vous pouvez vérifier les calculs, je les ai faits et refaits, ils sont absolument exacts…

Bernard-Marie Koltès

Il était absolument défendu de s’y aventurer : on y allait que poussés d’un désir trop dévorant, et jamais seul. Quand la curiosité se faisait trop grande, qu’on avait en dépit du bon sens le goût de l’aventure et de l’interdit, on commençait les préparatifs longtemps avant le départ.

Les sacs remplis de nourriture, de cartes anciennes qu’on avait obtenues à prix d’or dans les marchés clandestins, on quittait la ville au milieu de la nuit : la voiture nous déposait aux abords des murs à travers lesquels on cherchait l’ouverture (il existait des passages, mais rares étaient ceux qui les connaissaient, et on payait très cher les passeurs qui nous les indiquaient).

De l’autre côté, il fallait marcher encore plusieurs heures pour simplement voir quelque chose, derrière la même sécheresse qui rendait le monde comme absent de lui-même : les routes partout gonflées par les racines, les plaines monotones et sans attraits, les arbres morts tombés les uns sur les autres, et l’horizon qu’on ne rejoindrait jamais.

Mais quand la nuit finissait derrière un virage plus prononcé, on voyait, enfin, à travers le vide : de part et d’autre de la route qui s’effaçait de plus en plus à mesure qu’on s’avançait et laissait derrière soi la ville, on pouvait percevoir des mouvements, comme des présences discrètes, des ombres qui doublaient nos ombres pour nous observer.

Quand on se retournait vivement pour les surprendre, le calme absolu qui se faisait soudain ne rassurait pas — au contraire. On entendait dans ce silence, toute la menace que faisait peser le bruit soudain tu, et qui recommençait dès qu’on reprenait la marche. On ne verrait jamais la forme de ces animaux autrement que dans nos rêves les plus heurtés.

Dans la journée, l’air était pesant de cette absence de tout : ils avaient pris soin de nettoyer toutes les villes, de les raser jusqu’à l’os, et s’il subsistait l’endroit de leur présence ancienne, les immeubles manquaient, les routes traçaient des directions incompréhensibles ; on les contournait parce qu’on préférait s’enfoncer encore plus loin devant nous, sans perdre de temps inutile avec des ruines.

Ce qui était le plus terrible, c’était l’absence de visages — on avait beau être partis à deux ou trois, le contraste avec notre situation là-bas nous terrorisait et il fallait plusieurs jours pour s’habituer à cette peur, vivre avec elle comme avec les ombres de plus en plus bruyantes sur les bas-côtés de la route.

Dans la grande ville, on était sans cesse entourés de visages, pas un moment où on n’en voyait pas : il y avait toute cette chaleur des corps, cette densité de vies qui battait le pouls d’un seul temps réuni dans un seul espace. Ici, on passerait des jours, des semaines même, sans le secours de ces présences — on oublierait jusqu’à la forme des visages, et à force de ne voir que son compagnon de route, on finissait par ne croire plus envisageable la possibilité qu’il existât d’autres visages que celui-ci. On allait.

Une fois ici, on n’allait pas faire demi-tour : il fallait voir. On ne savait quoi : on imaginait vaguement qu’on allait découvrir des civilisations perdues, des trésors qui pourraient nous dire notre origine, notre fin, le sens de tout cela, celui des villes disparues comme de notre marche qui rejoignait finalement le projet établi par les siècles pour l’achever.

Parmi ceux qui étaient partis, peu étaient revenus : ces derniers disaient alors qu’ils n’avaient rien vu. On ne les croyait pas, et leurs témoignages redoublaient encore, pour des jeunes gens de ma génération, le désir de partir. Impossible qu’ils n’aient rien vu, là où il y avait tout à voir, tout le reste du monde à découvrir. On appelait cela le retour à la route. Une volonté de renouer à l’espace : de rejoindre, tout simplement. On ne savait pas exactement quoi rejoindre — si l’on parlait de la terre de nos ancêtres, ou de nos ancêtres eux-mêmes.

Et on rêvait longtemps autour de la mémoire de ceux, plus nombreux, qui n’étaient jamais revenus. On dressait déjà les plans de cette capitale inconnue qu’avaient forcément dû bâtir ces hommes des routes : une ville étendue comme un continent, dix fois plus large que le fleuve, épaisse de leur sang. On marchait des heures sans la rencontrer jamais.

Chaque pas qu’on faisait nous éloignait de la ville, nous faisait approcher des bords du monde. On se figurait que le moment serait proche où on basculerait dans le vide : on avait tort — pour cela, le premier pas avait suffi.

arnaud maïsetti - 2 février 2010

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_anticipations _Bernard-Marie Koltès _fantastique _marche _rêves et terreurs _terre _villes