vivre comme on y est obligé
3 mai 2020




9 décembre 1913.

Haine de l’introspection active. Des interprétations psychiques telles que : hier j’étais comme ceci et pour telle raison, aujourd’hui je suis comme ceci et pour telle raison. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas pour telle raison, ni pour telle raison, ni à cause de cela, pas davantage comme ceci ou comme cela. Se supporter tranquillement, sans précipitation, vivre comme on y est obligé, ne pas tourner cyniquement autour de soi-même.

Kafka, Journal

Le triste de ces jours, c’est aussi quand on lit que ces mois sont riches d’expérience. Faut-il que l’expérience ait été, oui, tant démonétisée. Le mot ne sert plus qu’à dire le fait de vivre : dans sa nudité crasse, pénible et répétitive, sinon mortelle. La vie nue ? Même pas. La vie nue possède au moins pour elle plus de férocité, une sauvagerie rédemptrice qui venge.

Décidément : la vie sociale fait l’expérience pour nous du ravage. Oui, cette vie sait donc s’ajuster à l’inacceptable que docilement on fait nôtre. Alors, on s’adapterait bien à une vie inexistante, finalement — elle ressemblerait à certains programmes sertis de promesses aux jours heureux. L’expérience sans expérience : cette vie-là. Les expériences minuscules qui font du quotidien le jour et la vie.

« Je ne fais pas état des événements nuls de ma vie », écrivait à peu près Gracq. Et quand la vie est cet événement nul ?

Rêve. Jeu en cercle autour d’un feu. Il fallait à tour de rôle écrire les règles du jeu qu’on était en train de jouer. À la fin, se rendre compte qu’on devait écrire qui on était, et que ce serait définitif.

J’optais plutôt pour le feu : je saisissais une branche enflammée, que je jetais au-dessus de ma tête ; elle disparaissait quelque part au-dessus de nous ; je recommençais.

Soudain, quelqu’un parmi nous d’une voix fragile, amusée, soufflait : attention, les branches retombent. On n’aurait jamais le temps de déguerpir.

Nul et non avenu : la vie non pas nue, mais dévidée. Reste le temps qui passe et la vieillesse, la lente dégradation des forces. Restent les secousses, les éclats qui relancent. Si la Création est inachevée, c’est parce qu’elle ne cesse en se faisant de s’épuiser, et exige d’être recommencée pour ne pas mourir. Où trouver la Genèse de ses jours qui jetteraient dans les fins interminées, les devenirs ? Dans quelles joies pures ? Elles sont là aussi, éparses, qui terrassent parfois.

L’herbe pousse par le milieu, et nous sommes la motte écrasée par le talon du temps. Resteraient les complots révolutionnaires. Pas d’autres attitudes lucides que celle qui chercherait l’utopie de ces contre-jours. Pas d’autres, ou le suicide. Mais il fait beau, le vent chasse les vagues, les enfants ont repris possession des étendues vagues devant la mer et les flics ont renoncé à les poursuivre.

Alors, va pour les complots. Va pour les interminés. Va pour le contraire de l’attente, de l’expérience si c’est celle-ci ; va pour l’expérience si c’est celle qui ravage — si c’est nous qui sur la vie sociale allons ravageant, ravager. Va pour tout si ce n’est pas maintenant et ici et comme cela. Va, si on ne l’emporte pas au paradis, tout sauf l’enfer (politique) de ces jours — au nom des éclats terriblement joyeux qui, ces jours aussi, mettent ces jours en déroute.


arnaud maïsetti - 3 mai 2020

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