Koltès | « Le triomphe du bongo »
2 novembre 2011




Ce texte : Prologue, titre attribué dans l’évidence et la simplicité de ces quelques feuillets qui demeuraient, ce printemps 1989, bien rangés dans des dossiers rares, puisque Koltès ne conservait rien, seulement le travail en cours. Une date, 1986, pour un récit commencé peut-être avant, dont les premières traces datent de 1982. Un roman monstre, qui n’aura qu’un début. Quelques pages sur lesquelles se dessinent tout un parcours ; et des mille et une nuits commencées, à peine le début du soir ; mais quel soir. Et puis, finalement, dans la fin de ce début que je reproduis ici (la dernière page) : les battements du bongo : image parfaite de l’écriture, ou plutôt de ce langage antérieur à toute langue – une origine qui précède et suit toute choses. Le battement du bongo de Ali, celui qui traverse chaque poitrine. On n’a qu’à se pencher pour l’entendre, dans les coups battus du cœur, entendre avec lui, avec la voix qui vient dire la beauté transitoire de sa voix au plus proche de son désir, le rêve d’une prose qui voudrait rejoindre un écho lointain que finalement il vient produire par delà l’oubli ; le branchement aux puissances du récit quand il rejoint les vibrations de l’éternité (peut-être).


Je ne veux plus parler d’Ali. D’abord j’en ai trop dit, et l’homme qui joue du bongo, là-bas, aujourd’hui encore, à la porte du Vieil Hammam, est depuis longtemps et un nombre incalculable de fois déjà, mort par les images qu’on a faites de lui. Car c’est sur un mort, sur l’épaule d’un mort, que je me suis si longtemps penché, et si j’y ai éprouvé tant de goût, ce n’est point par cynisme ni par une sorte de perversion morbide comme on en attribue d’habitude aux scientifiques. Plutôt ma patience et mon plaisir viennent-ils du goût ordinairement humain pour les âmes mortes, et l’éternité que leur ombre dessine sur la surface de la terre ; et m’accuser de nécrophilie reviendrait à mépriser les nuits d’amour que Champiollion passa au milieu des âmes dix fois centenaires de Égyptiens.

Oui, sans doute est-ce pour ce besoin vulgaire d’éternité que je me suis à ce point épris d’Ali et de son langage venu du fond des temps et destiné à périr avec seulement l’éclatement du globe – encore qu’on peut penser que de l’âge humain, seul, subsistera un temps, dans les espaces, le battement de cœur du bongo, souvenu dans le vibration du vide lui-même.

Car ce qui fait du bongo l’instrument supérieur et absolu d’un langage illimité et dans le temps et dans l’espace, c’est son origine antérieure à toute pensée et à tout mouvement : les battements de cœur de la mère écoutés neuf mois dans l’assourdie et liquide tranquillité de l’utérus, et qui demeurent au fondement de la mémoire, suivent, habitent secrètement, l’homme déraciné.

Et dans l’infinité des transformations rythmiques, chromatiques, harmoniques, tonales, qui font la vie, le mouvement des êtres, musiques, moteurs, orages et conversations privées, agitation des foules, et jusqu’à la démarche et le sourrire, le balancement des bras ou la tristesse de Mann cette nuit, tristesse inexplicable mais connue des vainqueurs, au soir d’une bataille gagnée, c’est encore la main d’Ali sur son bongo qui mesure le temps et les mouvements de l’âme.

C’est pourquoi ne voulant parler d’Ali, je ne parlerai donc plus de rien, laissant la parole aux chroniqueurs des apparences et de l’éphémère, sachant de toute évidence que ce Mann, et toute cette po¬pulation de Babylone, et moi-même, et vous bien sûr, serons autant de fois oubliés que l’on nous a connus, davantage peut-être même, oubliés au point que notre souvenir à nous ne sera plus nulle part, ni même sur un bout de pavé battu par la pluie, ni même sur un bout de pa¬pier porté par le vent ; tandis que celui d’Ali existe dans le battement du bongo et dans celui du cœur de l’homme, dans le claquement des feuilles contre les branches, dans le bruissement des vagues sur les falaises, dans le silence glacial du vide avant la création et dans les explosions du cosmos qui empliront peut-être l’éternité.


arnaud maïsetti - 2 novembre 2011

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