Entretien [1] | L’apprentissage de l’écriture en ligne — Internet, villes ouvertes
14 décembre 2012



L’ordinateur est une mémoire sans souvenir. En rangeant au hasard des dossiers au milieu des désordres, je retrouve un entretien, daté de septembre et octobre 2011, avec Adèle Ponticelli, journaliste, qui préparait pour Le Monde un dossier sur l’écriture numérique. Je ne crois pas que ce dossier vît jamais le jour. C’est une série de trois entretiens, par mail, que je reproduis tels quels : ici, le premier, les deux autres suivront.

Je remercie infiniment Adèle Ponticelli pour m’avoir permis de formuler ceci : et d’avoir situé ses questions au lieu où je me les posais alors. Certaines choses ont changé, d’autres non — je dépose ici moins pour le souvenir ou la mémoire, que pour la trace, vouée à d’autres effacements sans doute. Mais du moins ces effacements posséderont leurs propres espaces d’oubli : ces espaces de mort qui de loin en loin sauront reprendre vie sans moi — mon site.

image : ligne Lyon-Strasbourg ces derniers jours — lignes sur lignes


Quand et comment vous êtes-vous mis à Internet ?

L’automne 2005, j’ai vingt-deux ans, j’emménage dans un minuscule appartement à Paris, quartier du Sentier, et j’achète un ordinateur. C’est à la fois la découverte de la ville, de l’écriture et du net — je vis dans cette grande ville, seul, et je commence à écrire dans ces mêmes découvertes qui fondent pour moi l’apprentissage de la ville, de l’écriture et du net d’un seul tenant.

Je crée un blog (sur plateforme blogpost, le journal contretemps), et je tiens un journal / photo. Blog où il s’agit moins de me raconter que d’essayer ma langue à telles images, tels lieux de la ville, telles impressions du dehors. C’est un texte chaque jour ou presque, et je n’ai pas cessé jusqu’à aujourd’hui d’écrire ainsi. Si depuis j’ai publié des livres, écrit une pièce de théâtre, c’est toujours depuis l’écriture en ligne, ses énergies et ses impulsions, son espace radical.

Quels sont les usages d’Internet qui vous ont mené à la littérature ? (la lecture, l’écriture)

Question qui ne se pose pas comme cela, ou dont les termes sont renversés. Internet est pour moi un usage de la littérature. Et la littérature un usage du net. De la même manière que la littérature est une manière d’intensifier la vie, de faire usage de la vie. Oui, internet est l’un de ces usages, lieux du réel où ce qui se joue, en terme de vitesse et d’intensité, permet d’éprouver et de s’éprouver à neuf, parce que sa loi est de rencontre, et d’échange.

Internet, c’est pour moi un dictionnaire et une bibliothèque et une ville, où les livres des auteurs qui m’importent sont ouverts à toute heure, et s’écrivent à mesure que je les lis, et les circulations sont des heures de pointe permanente. L’usage d’internet, c’est de passer la porte, et de rentrer dans ces établis. De prendre la parole à tous ces sites, qui sont d’incitation puissante et essentielle : des villes ouvertes.

Comment est née votre (envie de créer un) blog ?

Né du désir d’écrire, sans autre explication, ni autre finalité que la vie. Écrire, cela a tout de suite été : écrire en ligne. Pas de réelle étape intermédiaire. Le blog n’a pas été un choix, mais un support.

Quand j’ouvre mon blog , l’internet littéraire a déjà ses lieux d’expérimentation et de creuset d’expériences, ces lieux de rencontres aussi : je connaissais les livres de François Bon, et je lis son Tiers-livre, époque Tumulte, mais aussi l’extraordinaire Désordre, de Philippe de Jonckheere, ou Liminaire, de Pierre Ménard. Je suis lecteur quotidien de Remue.net, évidemment, et des auteurs qui y écrivent alors (dont Fred Griot, par exemple). Beaucoup sont devenus des amis au sens le plus haut : d’une amitié singulière et sans dette : le partage de la solitude aussi, et à distance, celle de l’exigence de la langue, du monde : une amitié politique, puisque c’est aussi le geste de l’écriture numérique. Hors des communautés constituées de toutes pièces, hors des communions hystériques de tous bords : l’espace commun est aussi mesure d’un partage sans résilience.

Mais lorsque je commence à écrire, c’est ignorant de ce continent entier que je vais arpenter, à l’aveugle : et les rencontres se font. Comment mon envie est-elle née ? De lire ces textes, ces approches, et parce que lire et écrire sont les revers d’une même médaille. Puis, si on considère qu’on ne cesse jamais de créer un blog et de le faire naître — cette envie doit nécessairement naître plusieurs fois par jour, sinon, on n’écrit pas.

Dans Sites et espaces littéraires, vous parlez du site comme d’ « un processus qui conduit à l’écrire », comment ce processus informe-t-il votre écriture de fiction, dans sa durée, son contenu (les ressorts narratifs) et le résultat formel ?

Si je parle de processus, c’est précisément en raison de ce que je viens de dire : qu’un site ne cesse pas de se constituer, de se réinventer, parce que c’est sa nature de site internet, sa joie de site internet, sa férocité et sa tendresse de site internet : non seulement à cause de son code qu’on modifie continuellement pour adapter le site à ses désirs de textes et leurs formes, mais aussi parce qu’en écrivant un texte, on ajoute infiniment des pages à un livre interminable, dont la nature même est de se produire à chaque texte. D’où le terme de processus. Ajouter une page affecte la totalité de l’ensemble : je pense à ce que dit Deleuze sur l’écriture de Proust, la toile d’araignée. Toucher un fil de la toile, et c’est tout qui vibre, par échos et résonance. On n’oublie pas aussi qu’au bout de la toile, c’est le corps de l’araignée : que la toile est sa sécrétion, une part de son corps, une part de son refuge, une part érotique aussi d’un désir tissé en labyrinthe pour qu’on puisse s’y perdre.

Chaque site possède son propre processus, et j’aime que vous me parliez de fiction, dans sa « durée » — un site est un espace de temps : un espace temporellement dilaté qui fabrique son propre temps. C’est un livre où chaque page possède une durée qui lui est propre.

En 2009, je transfère le blog sur un site : c’est un seul espace fracturé en divers lieux qui se répondent de l’un à l’autre, où se mêlent à côté du Journal avec photo en appui pour l’écriture quotidienne, un atelier critique pour les lectures et comment j’y puise matière à vivre et travailler, un espace de fictions pour essayer le récit à ses possibles, un lieu de photographies pour apprendre à mieux voir, des notes sur les écritures numériques, un lieu d’interventions, usage politique au sens le plus large et libre… Puis à mesure de mes recherches et de la vie, l’ouverture de nouvelles rubriques comme autant de tiroirs d’écriture approfondissent le site (ou l’élargissent ?) : un chantier Rimbaud, un autre sur la dramaturgie, une anthologie personnelle, et des recoins plus cachés, et pour moi non moins importants au contraire [1], cela ne cesse pas je le crains : le site grandit, et laisse dans l’avancée des bras morts, ouverts et jamais poursuivis. C’est un territoire mental, il n’y a pas de raison qu’il connaisse d’autres lois d’accroissement que celles d’un corps — énergie vitaliste, organique — lois qui m’échappent comme un corps désorganisé, sans organe, puissance d’un corps amoureux aussi.

Les écritures diffèrent en chacun de ces lieux, mais en fait, des ponts entre chacun de ces endroits se tissent parce que ce sont mes carnets (titre que j’ai choisi pour ce site, avec Kafka, avec Dostoïevski — internet n’est pas un geste neuf, simplement on radicalise (et encore) les plus anciennes pratiques, voilà tout), et si j’écris sur un film, il peut tout aussi bien être prétexte à des fictions, ou à une note dans un journal livré à ciel ouvert. Et tout est prétexte à tout, aucune hiérarchie enfin, plus jamais — tant que la vie demeure la destination et le but, l’espace rendu plus vif encore par l’écriture qui est venue la nommer davantage.

La puissance du site (puissance au sens le plus fort, au sens du vieux mot de virtuel : la virtus, c’est ce qui tend à advenir, c’est la puissance de vie à l’œuvre partout ; oui, c’est aussi ce qui tend à devenir réel), c’est d’abolir les fausses frontières entre fiction et notes et critiques etc., mais fabriquer une écriture nombreuse et pluriel qui pourrait trouver dans l’espace qu’elle se donne différentes armes pour affronter l’expérience de la vie.

Alors, nécessairement, dans un site, dans le mien en tout cas, il y a des angles morts, des lieux abandonnés, des lieux morts nés parce que c’est le principe même de la vie d’un site. J’ai parlé de bras morts. Il y a des lieux qu’on reprend pour briser quelques murs, d’autres qu’on agrandit. Il y a des excroissances et des lieux secrets dont on est seul à avoir la clé. Mon site est davantage qu’un livre, plutôt un véritable prolongement de mon corps, en dehors de mon corps : je l’habite autant qu’il m’habite — un territoire au sens où Deleuze, je crois, l’entendait : ces territoires où chercher des endroits où mourir, et recommencer de vivre.


arnaud maïsetti - 14 décembre 2012

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[1par exemple ces lectures autour d’Hâfez, d’autres espaces aussi

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