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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Parole d’attente, silencieuse peut-être, mais qui ne laisse pas à part silence et dire et qui fait du silence déjà un dire, qui dit dans le silence déjà le dire qu’est le silence. Car le silence mortel ne se tait pas.
Maurice Blanchot, L’Écriture du désastre
Lumière de novembre sur février des premiers jours déjà agonisants — et partout dimanche, ce lundi soir qui miroite dans les dimanches après-midi de l’enfance sous le ciel d’Artois répandu partout jusqu’à donner la main à ces nuages de Méditerranée qui n’ont jamais de nom, s’enfuient, se terrent quelque part d’où ils finissent toujours par revenir, sur moi. William Blake, de nouveau ouvert sur la table de travail — pourquoi ? Et le feu, et le sacré, et même les morts de Bárcena, et le désastre, et l’écriture, et « étreins-toi », et tous les livres qu’un seul suffit à appeler à lui en moi, et qui ne vient pas, et que je poursuis, comme une mauvaise lumière de théâtre. Et le reste : de la pluie, je ne sais pas, elle tombe pire que des larmes, et tout ce regret qui vient au moindre souvenir, au moindre — le ciel en est témoin, et il ment dès qu’il prête serment.
Il faut plutôt penser que Narcisse, voyant l’image qu’il ne reconnaît pas, voit en elle la part divine, la part non vivante d’éternité (car l’image est incorruptible) qui, à son insu, serait la sienne, et qu’il n’a pas le droit de regarder sous peine d’un désir vain ; de sorte que l’on peut dire qu’il meurt (s’il meurt) d’être immortel, immortalité d’apparence qu’atteste la métamorphose en fleur, fleur funèbre ou fleur de rhétorique.
Le bouquet de fleurs mortes devant moi ne cesse de mourir pour la même raison qu’il fut vivant : n’être pas là — devant moi — ce qui n’existe à cet instant que pour que je le voie, l’écrive sans pouvoir trouver les mots, et l’abandonne, comme tout le reste.
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Jamais tu ne tireras de l’eau des profondeurs de ce puits. Quelle eau ? Quel puits ? Qui donc pose cette question ? Silence. Quel silence ?
Kafka (peut-être 1920)
Ciel de traîne sur toute la journée, comme s’il s’agissait de tirer les draps de la nuit sur cette vie, ce jour — images qui, au fond de soi, traînent aussi, vase qu’on ne remue que pour troubler davantage et répandre partout le poids mort de ce qui, de toute manière, est voué à toujours retomber, au profond, qui forme la surface sur quoi avancer malgré tout. Toulouse égale à elle-même : ces villes dont on ne fait que passer, empruntant toujours les mêmes couloirs pour ne pas trop se perdre, et qui semblent donc réduites à quelques façades butées, visages anonymes, présences qui n’existent sur terre que le temps de les croiser, et puis ? Habiter le monde comme une ville qu’on verrait deux fois l’an, trois jours — chambre d’hôtel aux murs d’épaisseur relative —, une vie, oui, si on était assez lâche pour s’y confier ; mais on n’a même pas cette lâcheté, on a toutes les autres, et ce n’est pas assez pour se penser tout à fait mort, en dépit des apparences.
Sur l’écran de l’ordinateur, le reflet de ses mains qui tapent ces phrases pour dire ce reflet, et comme on frappe sur un mur, avec le désir furieux de le traverser — ces reflets et ces phrases, ce monde comme parois, ces parois comme ce qui déchire la réalité et son envers — ; mais je sais bien que l’envers de la réalité lui appartient aussi, comme le passé au présent, ou le chagrin à l’impossible consolation.
Dans Ombres Blanches, marcher. Tous les livres jamais lus, sur quoi on pose la main comme pour leur arracher des forces — les croiser suffit, parfois — ; ces livres qui font honte aussi, plus nombreux ; livres qui font signe, ou qui insultent, livres sont pour d’autres, ou livres qui n’ont été écrits que pour soi : ceux qui agencent leur complot pour dessiner en soi d’étranges appels, comme ce type en bas de l’hôtel qui, vers trois heures, soudain, s’est mis à pleurer en hurlant à son chien d’arrêter d’hurler.
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Faut jamais rien raconter à personne. Si on le fait, tout le monde se met à vous manquer.
J. D. Salinger, L’Attrape-cœurs
Ce qui a eu lieu — l’expression « ce qui a eu lieu » — le resserrement du temps dans l’espace, le recueillement plutôt d’un temps mis aux arrêt et forclos, et ainsi, on pourrait enfin le voir : le temps saisi dans le lieu d’où on le toise, le reconnaît, un peu, à cette manière d’être perdu là, immobilisé par l’instant. Et on ne peut rien faire pour lui : tout est fini déjà ; rien ne peut être réparé du temps. On essaie de penser à qui l’on était, de mémoire, et on ne parvient qu’à oublier. On est à soi-même le parchemin indéchiffrable des médiévistes, sur quoi le moine copiste s’est acharné à fixer l’éternité, dont il ne reste que quelques griffures : ce qui a eu lieu. Je n’écris pas pour me peindre, mais pour noter le passage (je ne saurai jamais de mémoire la phrase de Montaigne, qu’il n’a peut-être jamais écrite, mais qu’il a pensée si puissamment en lui puisque je m’en souviens).
Dans mes carnets que je remplis à la volée, j’aurai noté ceci : « la sidération, au ralenti ». Je n’ai pas précisé — cela allait de soi — et désormais je ne sais plus si c’était l’Iran, des vagues et du vent, des empires arrogants, le rêve de la nuit, de ce moment où la voiture devant moi a calé et m’a contraint de m’arrêter sur les rails du tram lancé vers moi, de rien, de tout ce qui, sous la lune, passe sur moi comme un tram et que j’évite par quel hasard, et quelle nécessité.
La fatigue, haute comme le poing qui se dresse sur le chien et va l’abattre. Alors je ferme les yeux et ne trouve pas le sommeil : c’est lui qui me trouve, à force de me traquer — lui qui va m’abattre — et je n’aboierai pas.
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Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s’il est vraiment imprévu. Et qu’on ne me parle pas, après cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraint d’accepter l’idée du travail comme nécessité matérielle, à cet égard je suis on ne peut plus favorable à sa meilleure, à sa plus juste répartition. Que les sinistres obligations de la vie me l’imposent, soit, qu’on me demande d’y croire, de révérer le mien ou celui des autres, jamais. Je préfère, encore une fois, marcher dans la nuit à me croire celui qui marche dans le jour. Rien ne sert d’être vivant, le temps qu’on travaille. L’événement dont chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet événement que peut-être je n’ai pas encore trouvé mais sur la voie duquel je me cherche, n’est pas au prix du travail.
André Breton, Nadja [1928]
Descendant de quelques bâtards massacrés, Felipe Guamán Poma de Ayala n’est plus fils des enfants du Soleil depuis quelques générations déjà, depuis ce soir-là où Pizarro a lancé son cheval sur l’Inca en hurlant le nom de Dieu, de l’or et de la soif — liant par son hurlement tous ses fils et tirant ; mais Felipe n’est pas encore espagnol, peut-être le deviendra-t-il dans un siècle ou deux, alors il écrit ; il compose le calendrier. Puisqu’il ne sait plus la langue de ses pères, il invente les syllabes des mots qui lui viennent aux lèvres quand il tâche de se souvenir de ce que lui disait une grand-mère aveugle, qui tenait de sa grand-mère aveugle les contes de leurs grands-mères : on n’écrit pas l’histoire autrement que comme Felipe Guamán Poma de Ayala. Pour chaque mois, quelques silhouettes jetées à grands traits, comme si c’était un cheval. Au mois d’août, ceci :
AOÛT : LE CHANT RITUEL PAR LEQUEL ON OUVRE LES CHAMPS ET ON PRÉPARE LA TERRE.
Mais on se trompe, puisque c’est écrit TRAVXA HAYLLI CHACRAIAPVIC — qui, dans le mauvais quechua de Felipe, voudrait furieusement dire : le chant victorieux des champs. Mais il ne le dit pas ; il n’a pas, comme dans le français inculte, la pesanteur du calembour qui associe le travail de la voix à celui de la terre. Il faut pourtant faire avec ces pesanteurs, les hasards objectifs des dérives sémantiques, et comprendre comment le chant consonne avec le champ. Sous l’image qui me regarde, du soir au matin, me juge elle aussi comme tout le reste, j’existe désormais ; je frappe en cadence le clavier qui ne sait produire que la musique mate des mots, qu’en silence j’aligne comme s’ils pouvaient bousculer les évidences (les miennes) et ouvrir les passages secrets.
La terre opaque comme du ciel, large comme le cri, pesante aussi comme l’absence d’or, triste comme les promesses et intacte comme l’espérance : la terre qu’on ouvre en la chantant, en enfonçant en elle, comme si c’était une gorge, l’air, la morsure de l’air. Sur toute face de la terre : la terre.
Ce serait donc elle, l’image, celle que je n’ai pas cessé de poursuivre et qui était là, sur mes talons, fondant sur moi : le travail est celui qui, le chantant, s’exerce dans l’enfouissement comme celui d’un cadavre qui va pousser quand on l’aura suffisamment arrosé de nos larmes, écrire. C’est donc écrire : août à chaque instant du soir où la terre s’éventre sous la frappe sourde de la pioche, des doigts qui grattent la surface des lettres isolées sur le clavier, et où s’invente la dictée inversée de la ténèbre.
Travail qui ne ressemble en rien au travail : rien. D’un mot à l’autre, le même, il résonne pourtant autrement, sur la toile d’araignée du sens, la vibration et ce qu’elle appelle, conjure. Dans la rue, le jour, quand on rentre en métro du travail, épuisé, veilleur d’un parking presque toujours vide, et qu’on retrouve dans la chambre l’odeur du tabac froid qui domine la ville, le travail qui attend sur la table — et qui renverse celui qui pourtant donne le pain, et la force qui suffit juste pour affronter la nuit.
Felipe Guamán Poma de Ayala disparaît des archives après l’achèvement de sa Nueva corónica y buen gobierno vers 1615. Aucune source ne documente sa mort, ni la date, ni le lieu, ni les circonstances. Ceux qui savent ne savent rien et supposent qu’il meurt peu après, probablement vers Ayacucho ou Huamanga, dans la misère et l’oubli — mais comme on ne savait pas qui il était, ce mot d’oubli est impropre : l’indifférence, plutôt. Pendant près de trois siècles, on ne savait pas qu’il était mort, n’ayant rien su de sa vie. Par quelles voies obscures ce travail acharné parvint au Danemark, lui qui était destiné au roi d’Espagne, on ne sait pas ; est-il passé par l’Islande ? En 1908, l’érudit allemand Richard Pietschmann, rat de la Bibliothèque royale de Copenhague, tombe par hasard — y en a-t-il ? — sur ce volume anonyme, massif, rempli de dessins et d’un espagnol étrange mêlé de quechua. Le manuscrit dormait là depuis près de trois siècles d’un lourd sommeil de vieillard, catalogué mais jamais ouvert. Je l’ouvre ce soir, au couteau, et j’enfonce ma main entière dans les entrailles, porte à mes lèvres le sang épais et lentement le bois pour mieux le cracher.
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In den finsteren Zeiten
Wird da auch gesungen werden ?
Da wird auch gesungen werden.
Von den finsteren Zeiten.Dans les sombres temps
Est-ce qu’on chantera aussi ?
Oui, on chantera aussi.
À propos des sombres temps. »Bertolt Brecht, « Motto » [« Devise »] (Svendborger Gedichte, 1939)
On a ouvert le capot de l’Histoire. En exhalent les mots prédateurs de prédation, les mots conquérants de césarisme ; on rappelle le cortège vieillard des vassaux et des féaux ; la colonisation suit la décolonisation dans un mouvement de vertige qui donne davantage que la nausée — on envisage la guerre de territoire pour l’eau, la glace, ce qu’on ignore mais qui doit bien dormir là-dessous, ou pour rien : parce que prendre suffit à flatter le puissant, que le pouvoir n’existe que s’il se prouve. La technocratie sait revêtir de termes bureaucratiques la violence la plus nue — on dit zone d’influence pour chasse gardée, et chasse gardée pour propriété privée ; on dit : ceci est mon corps ; non, on ne prend même pas la peine de dire : on crache les mots qui disent tout et leur contraire, parce qu’ils ne disent rien, que la main a déjà pris, l’arme enfoncée dans les ventres. Voilà qu’on pend aux grues des corps déjà massacrés, qu’on rassemble les troupes aux frontières et on s’étonne à peine que les frontières n’existent plus, alors on les fabrique de nouveau pour la jouissance de les franchir bientôt. On invoque des mots plus ignobles encore ; on comprend qu’au moment où commençait de s’effondrer l’impunité des viols sur les corps, la domination se jette en avant pour affermir son droit de cuissage sur la réalité elle-même ; on ne fait plus que tirer à balles réelles. Sombres temps, dans lesquelles chanter fait honte si le chant cherche à l’éclaircir plutôt qu’à l’éclairer.
1939, Brecht réfugié au Danemark — comme si c’était un refuge — feint de se poser la question : est-ce qu’on chantera ces temps ? Le jour où on pleure son cadavre, les troupes soviétiques entrent en Hongrie. Un jeune poète le pleure dans des vers qui portent aussi la rage sombre de ces temps : Heiner Müller écrit : « Vraiment, il vécut en des temps obscurs. / Les temps se sont éclaircis. / Les temps se sont obscurcis. / Quand la clarté dit je suis l’obscurité / Elle a dit la vérité. / Quand l’obscurité dit je suis / La clarté, elle ne ment pas. » Oui, les temps se sont obscurcis autant qu’illuminés par l’espoir révolutionnaire lui même assombri par le stalinisme : la clarté et l’obscurité, tant emmêlés qu’on ne peut les distinguer. Il faudra faire quelque chose du deuil de Müller faisant le deuil de Brecht. Un autre lit de mort : celui de Galilée. Il demande à Virginia dans un dernier souffle de regarder par la fenêtre pour lui décrire la nuit. « Claire » [1], répond-elle. Dehors, la RDA tâchait de travailler malgré tout le bonheur du peuple ; les fonctionnaires camarades, pour la plupart d’anciens nazis, obéissaient à Staline — mais il fallait œuvrer, voir dans la nuit la clarté qui finirait bien par gagner, là-bas. Penché sur son dernier manuscrit, cinquante ans plus tard, Müller repense à Brecht, à Galilée, à l’aube, au cadavre de la RDA éparse dans les ruines éparses d’un mur effondré, il griffonne rageusement sur la dernière page ces derniers mots — en majuscules :
« NOIR, CAMARADES, EST LE COSMOS, TRÈS NOIR » [2]
Dans les journaux, l’expression puérile « siffler la fin de la récréation » pour décrire ce qui se joue — dans le ciel, toujours le vent depuis trois jours ; on se penche pour avancer et on plisse les yeux en espérant l’éviter, on ne l’évite pas. Sur les tombes, les dates s’effacent, se confondent. On est comme dans cette scène vue en rêve dans nos terreurs : minuit, un homme se jette sur nous, on tombe, on fouille dans le sol quelque chose qui pourrait servir d’armes — une pierre, un tesson de bouteille, la terre elle-même ; tout pourrait être utile. On ramasse de la poussière qu’on jette sur l’assaillant, on crie, on voudrait faire face, on serre les poings, on se récite des poèmes, on cherche des forces et on les trouve malgré nous dans les souvenirs ou les rêves qu’on faisait enfants, plein de terreurs, dans lesquels un homme se jetait sur nous, minuit, qu’on avait réussi à fuir alors en jetant de la poussière dans ses yeux, mais cette fois que faire, que faire, on appelle à l’aide, personne ne vient, les volets se ferment, les chiens hurlent, on se coule dans le hurlement des chiens, on ne se réveillera pas cette fois, on serre le poing, l’homme en face de nous dit seulement : es-tu prêt ? Le jour refuse de se lever, on entend au loin une voix chanter un chant qu’on ne reconnait pas.
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Je me suis éveillé très tôt aujourd’hui, dans un sursaut, et je me suis levé aussitôt, embrumé, pris à la gorge par un ennui incompréhensible. Aucun rêve n’en était la cause ; aucune réalité n’aurait pu le provoquer. C’était un ennui total et absolu, et pourtant fondé sur quelque chose. Au fond obscur de mon âme, invisibles, des forces inconnues se livraient un combat dont mon être était le champ de bataille lui-même, et je tremblais tout entier sous cette mêlée sans visage. Une nausée physique de la vie tout entière m’envahit dès mon réveil. L’horreur de devoir vivre se leva de mon lit avec moi. Tout me parut creux, et j’eus l’impression glaciale qu’il n’existait aucune solution, pour aucun problème.
Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité (fragment 84)
À l’arrêt et vide de pensées, la voiture entre mes mains vibre doucement ; la file devant moi aussi interminable que celle qui derrière moi attend aussi, le feu là-bas, je ne le vois même pas : la vie est d’attendre et je m’y soumets sans impatience, quand surgit là, de face, lancée dans pente, la trotinette qui zigzague entre les voitures à l’arrêt, et le jeune garçon, visage fermé, coupe brutalement sa file, passe devant mon capot, arrive à ma hauteur, et, croisant mon regard, avant de disparaître en lâchant vers moi son insulte que je n’entendrai pas ; crache sur le pare-brise. La file s’ébroue devant moi. Il est presque sept heures et la nuit a tout recouvert. J’attends un peu avant d’actionner l’essuie glaces, le temps que les types klaxonnent leur haine derrière moi, et que je reparte, appelons ça repartir. Sur les murs quand je tourne la tête, les affiches aux slogans désormais illisibles refusent de disparaître. J’essaie de recomposer le visage du jeune garçon qui m’a rendu coupable d’une faute que je ne cesserai jamais d’expier.
L’expression faire sens : l’expression vivre ensemble ; le mot langue ; celui d’inhospitalité ; la phrase : je m’en veux de le dire ; la pensée : il est trop tard ; le souvenir des pentes de Valparaiso au petit matin ; le sentiment absolu de la colère contre soi, d’être soi : tout ce qu’il faut écarter intérieurement pour seulement parvenir indemne jusqu’au soir, et ne pas y parvenir.
Pessoa sauve, encore et toujours, mais de quoi ?
Quel matin de détresse ! Et quelles ombres s’éloignent de moi ? Quels mystères se sont accomplis ? Non, rien : le son du premier tram, telle une allumette qui s’en va éclairer l’obscurité de mon âme, et les pas sonores de mon premier passant ; ils sont la réalité concrète me disant, d’une voix amicale, de cesser d’être ce que je suis.
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« Il faut évidemment désespérer. Car s’il fallait cesser de désespérer c’est alors qu’il faudrait désespérer le plus. Cela bien posé, d’ailleurs, tout espoir est permis.
Dionys Mascolo, À la recherche d’un communisme de pensée : entêtement, 1993.
Du principe désespérance : c’est l’exigence même, de lucidité, de dignité même — un simple regard dans n’importe quelle rue de n’importe quel monde de cette vie suffit : refuser les espoirs pourris des arrières-mondes pourrissants, jardins tapissés de pommes trop mûrs tombés des arbres morts d’où remonte l’odeur de vinaigre d’un sucre depuis longtemps tourné au-delà même du vinaigre — puis, un autre regard, vers le soleil cette fois, achève de convaincre que nous ne tournons que sur nous-mêmes, et que l’horizon nous encercle : le courage du désespoir est seul ce qui sauve de notre propre lâcheté. Reste l’impatience (révolutionnaire), toujours elle : « réalisation en patience d’une impatience infinie », où la lenteur se vit comme on respire quand on manque d’air et qu’on la cherche autour de nous comme autant de prises — forme déguisée d’une prière adressée à cette étrange chose, ce point exact qui réunit le passé et l’avenir, négatif absolu du présent, et qui le traverse.
Au pied de la rue de Rennes, je suis aussi au pied de la tour Montparnasse, qui, ce jour-là (la semaine dernière) s’effaçait quelque part pour de faux, ou pour jouer à Babel, et je songeais à la « tour Saint-Jacques chancelante / Pareille à un tournesol », aux rêves prophétiques de vingt-deux ans échoués sous la brume eux aussi, l’aubépine de la pluie enfermée dans ces nuages inutiles, l’ongle de l’absence et de la présence, de connivence depuis lors, « la coquille de dentelle qui a la forme parfaite d’un sein » : non, je ne touche plus que le cœur des choses moi aussi, je tiens le fil et il est toujours sur le point de se rompre, alors je le noue autour de l’index et je serre jusqu’à plus soif.
Ni espoir ni désespoir, c’est le principe, oui, des espérances : voie tierce — refus qui n’a pas besoin d’espérer pour aller, pour dire « je ne peux pas accepter cela ». Cela : tout cela. Et plus encore : s’il y a un autre monde, il est dans le poids enfermé dans ce monde.
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De nouveau : le monde est moins riche que mon désir.
C’est cependant dans ce monde — et non un autre — que je dois vivre mes désirs.
Tout le reste s’ensuit.
Dyonis Mascolo, Je suis ce qui me manque (fragments d’âme, 1938-1993)
Comme chaque matin, il est six heures vingt-neuf, dit la radio. Façon implacable d’appartenir à l’Histoire : de lui appartenir à chaque seconde en s’en arrachant (sommeil, délires). Toujours sur le point de la rejoindre, de s’inscrire dans ces boucles qui se développent en dehors de nous et finissent pourtant toujours par nous y inscrire, encre sur la peau morte qu’on ne parvient pas à s’arracher (c’est toujours une autre), fatalité qui prend le masque de la fuite, sur quoi est posé le masque de l’indifférence.
Lire plusieurs livres en même temps : on ne dit jamais ce que le trouble suscite, comment les textes se percutent et se renversent, ce que sollicitent en soi de telles frictions — la somme monstrueuse d’Edmund White autour de la vie de Genet (et la relecture parallèle de ses pièces à mesure que j’avance dans cette vie), les exercices spirituels de Mascolo (et le retour à son Communisme), le journal de l’année 2001 de Bartlett, puis les derniers récits de Kafka, Joséphine la cantatrice (après la belette en son terrier), ligne à ligne — sans rien dire de Petrolio de Pasolini — puisque, une semaine après le spectacle du Singe, je n’en suis toujours pas revenu —, qui repose, aussi hagard que moi, sur le bureau, et dans lequel je vole encore de page en page après l’avoir achevé presque d’une haleine. Non, ce n’est pas un seul auteur, tout cela, mais tout cela se dépose dans un seul regard qui n’est que le mien et recompose en vrac images et puissances, cherchant désespérément quoi en faire : trafiquant déjà toutes sortes de choses (sans parler de celles que je ne sais pas et qui se jouent en moi, par-devers moi), tramant un fil toujours sur le point d’être repris par d’obscurs tissus dans lesquels je ne cesse de me draper, pour disparaître peut-être.
Le ciel n’est jamais le même, et c’est cela qu’on appelle le ciel : cette façon qu’il a d’être ce qui toujours change et que personne pourtant ne saurait confondre avec autre chose ; manière élégante et terrible de ne jamais être lui-même, qui fait son identité. Être le ciel, et changer le monde en ciel — le désir, presque cruel, de vivre ainsi tout désir.
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Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas d’ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C’est le désespoir et ce n’est pas le retour d’une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n’est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C’est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n’a pas la moindre épaisseur.
André Breton, « Le Verbe être », Clair de terre
Les journées ne savent passer que comme des heures — on n’est capable de les saisir que de profil, comme le visage de celui ou celle qui regarde le spectacle sur la rangée voisine ; et quand je me tourne, dans la noirceur étale de la salle plongée, comme on dit, dans ce noir tout service éteint mais sur quoi se pose la lumière de la scène, là-bas, je vois ce visage qui regarde, que je surprends malgré lui, proie — terreur s’il se retourne et me voit le voir, s’il se découvre exposé, plus nu encore qu’il ne l’est. Le visage est pire que l’œil : l’œil n’existe qu’à l’état sauvage ; le visage est cet état sauvage. Visage qui suit pas à pas le spectacle, indifférent ou captif, visage qui reçoit en plein visage ce qu’on lui donne, qu’il prend, et je ne fais que cela : voir le spectacle dans ces yeux-là, non — dans ce que je devine de ce visage à demi obscur. Voilà les jours. Voilà les heures.
L’enfant, terrorisé au petit matin : il réalise que, réveillé, il a abandonné son rêve (il n’en dira rien) — le soir, il se couche avec cette seule pensée, dans une hâte dévorante : rejoindre son rêve, avec la peur qu’il s’est poursuivi sans lui.
La nuit d’orage n’existe pas en dehors de nous : sa beauté tien à cela : qu’on y participe — on reconnaît les situations révolutionnaires à cet air d’orage, ces éclairs qui éteignent le ciel, ce qui semble toujours s’approcher, ce qui vibre dans le lointain comme le sentiment du monde, ce qui enfin va arriver, arrive déjà.
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Et je compris alors que j’étais mort ; je compris que ce pont, ces maisons, cette ville, je ne les voyais pas de mes yeux, mais que c’était une musique, une musique douloureuse et très haute qui suscitait en moi ces images.
Pier Paolo Pasolini, Les Anges distraits
Vent, ciel, trottoirs sur lesquels s’allongent les ombres sans crier, café noir, mer qui mélange son trouble patiemment faute de mieux, et ce sentiment d’être épuisé au réveil – par quoi ? –, toutes ces forces qui s’assemblent à chaque seconde comme si c’était la dernière fois, et qui recommencent la seconde suivante pour former cette vie : et qu’en faire ? Ceci, peut-être, mais ceci n’est qu’une façon de les inventer autrement, et ailleurs, ou pire — d’enregistrer en soi la résonance. Ce mois passé sans rien écrire d’autre que d’étranges lignes conjuratoires (écrire, autant dire : creuser chaque ligne écrite dans l’espoir (non) d’atteindre les couches inférieures où quelques gisements attendent, et qu’à les effleurer ils remonteraient à la surface pour la percer et tout détruire –, et pourtant, combien d’images qu’il aurait fallu déposer ici, croisées et que j’ai bel et bien emportées, et qui se sont échappées de n’être pas mises à mort. D’autres vents passeraient, me disais-je, et d’autres ombres sur d’autres trottoirs, et ceux-là se sont perdus, et je sais bien que ce sont eux alors qui m’ont emporté, et je ne fais que mal survivre à ce que je n’ai pas nommé, alors je regarde le vent, le ciel, les trottoirs encore, les cafés vides le soir, la mer peut-être d’où rien ne sort jamais qu’elle-même.
Achevée, cette lecture de Rainer Stach, la vie immense de Kafka — main gauche, les textes de sa main, jetés là, comme pour moi seul (c’est la pensée de chaque lecteur de Kafka, évidemment), et surtout ne pas déchiffrer, ne pas lire autre chose que ce que je lis : et le monde déployé alors, secrètement, comme un ventre ouvert dont les entrailles au sol ne servent plus à rien — s’en saisir et les enfouir de nouveau sous la peau, recoudre, lire dans les yeux du corps la vie les signes des douleurs et des joies ; achevée Petrolio, la méchanceté douce de Pasolini, y trouver ici aussi des armes ; repris le théâtre de Genet, la douceur aussi, la vengeance qui s’accomplit sous la langue du tortionnaire qui s’aiguise sur la gorge de la domination ; ouvert, Mascolo, qui regarde dans les yeux, jusqu’où la lâcheté se loge, et qui soulève aussi, tend la main on croit que c’est par amitié, mais c’est aussi pour nous confier l’arme, une arme que nous seuls pouvons apprendre à se servir : n’obéit qu’à son poignet, alors on est seul, on ne possède que le regard posé sur nous de l’ami mort, et son rire silencieux posés sur la page qu’on lit vingt fois de rage et de tristesse, rage et tristesse mêlées qui forment comme cette joie grave qui ne quitte plus ; sur la table de travail, du pain sur la planche pour mille ans.
Que le deuil est une façon d’habiter le monde, et de marcher sur lui, et de n’être plus jamais seul dans la foule des vivants si peu insomniaques, plus morte que ces cadavres qui continuent de comploter par nous les mondes autres.
















