Autre savoir | le soleil enfermé dans la cerne des arbres
9 mai 2021



« Ô forêt,
seul langage inventé par la terre
pour parler au soleil »

Armand Gatti


Le soleil respire, on le savait. Il prend une longue inspiration qui couvre plusieurs années durant laquelle on pourrait croire qu’il se retire, s’efface, va disparaître, puis souffle orageux et terrible sur plusieurs années qu’on voudrait penser infinies, avant d’inspirer de nouveau. Ceci depuis l’éternité des astres, autant qu’on puisse le savoir : et on ne le sait pas. Avant lui, le temps n’existait que théoriquement. Pendant qu’on rêve et médite sur ce temps avant que le temps ne commence, le soleil respire.

On le savait ; ceux qui savent ne nomment pas cela respiration : ils se contentent de découper dans le temps le temps des accalmies et celui des tempêtes. Seulement, ils ne le savent que dans le doute, qui est l’outil du savoir. Ils regardent longuement dans leurs lunettes, ils observent des couleurs, mesurent des écarts, font des hypothèses qui valent celles qu’on bâtit sur le sable, avec nos amours. Tentent de mesurer les souffles.

Ceux qui savent ne se contentent jamais d’hypothèses amoureuses, alors ils regardent de nouveau dans leurs lunettes qui vont fouiller toujours plus loin dans le temps et l’espace, et ils attendent. Ils se lassent d’attendre, inventent d’autres façons de regarder les étoiles.

Par exemple, ils s’enfoncent dans les forêts et arrachent les arbres pour fouiller au-dedans d’eux les secrets de la lumière.

Il fallait y penser. Peut-être est-ce à cela qu’on reconnaît ceux qui savent : ils font l’hypothèse que les entrailles d’un chêne renferment la respiration du soleil.

Et c’est le cas.

Bien sûr, ils utilisent d’autres mots, prétendent qu’ils cherchent d’infimes variations dans l’infime fraction de carbone quatorze contenue dans les cernes d’un arbre : ils nomment spectroscopie cette hypothèse et cette méthode, qui n’est qu’une bête astuce — charger d’électricité les atomes de carbone, puis les accélérer par des potentiels électriques pour qu’ils voyagent dans un champ magnétique afin que dans ce champ les atomes de carbone quatorze qui possèdent une masse différente des atomes de carbone douze prennent un chemin différent et soient dénombrées ; on mesure ainsi les variations. Il suffisait en effet d’y penser.

On a donc trouvé le rythme des respirations : le chiffre était onze. Onze années de violence suivies de onze années d’apaisement, suivies de onze années de nouvelles éruptions, et ce pour toujours jusqu’à la fin du monde – dans un peu plus de six milliards d’années.

Comme autrefois dans les viscères d’un aigle, on a lu dans le ventre des arbres : sauf que ce n’était pas l’avenir qu’on voulait prévoir, mais le passé qu’on désirait de nouveau observer à tête reposée.

Ainsi sait-on désormais que 993 ne fut pas seulement l’année de la chute de Shaizar en Syrie tombée entre les mains des Fatimides, mais aussi celle d’une tempête solaire d’une folle intensité ; tout comme en 1052, seulement renommée jusque là pour l’assassinat du Prince de Salerne Guaimar par les fils du compte de Teano Landulfe ; et en 1279, bien connue parce qu’elle marque l’avènement de Po-Khun Ramkhamhaend, dit Rama le Fort : et qui le sera désormais pour cette lumière qui soudain a frappé la terre, dans l’indifférence du Roi de Sukhothai.

Ceux qui savent ne s’arrêtent pas là ; ils ne le font jamais. Ils ont tourné leurs yeux vers des fossiles d’arbres et forgé un désir : et si l’arbre avait conservé dans sa pierre les traces de la lumière ? On remonterait jusqu’au temps où les hommes ne lisaient pas, et on lirait, dans ces pierres, le temps qu’il faisait.

On ne sait pas encore ce qu’on fera de ces prévisions météorologiques du passé. Cela ne change rien : et n’empêchera pas le geste de poser les yeux sur la lumière du soleil qui tombait sur la Dordogne il y a quatorze mille ans et sur les yeux et les mains de ceux qui, pour s’abriter du feu, l’ont dessiné du bout de leurs doigts.


arnaud maïsetti - 9 mai 2021

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