tendresses du bourreau
18 mai 2011




Shadow Blues (Laura Veirs, ’Carbon Glacier’ 2004)

There’s a shadow beneath the sea
There’s a shadow between you and me


Prends ma main camarade, j’aurai besoin de toi
Et les tueurs de merveilleux courent toujours
Arrêtez-les ! Arrêtez-les !

On voudrait discuter, il nous manque un relais, un maillon de la chaîne, ou une catapulte…

Invention ! Invention ! On invente un trésor et pas un dépotoir ; encore que dans l’ordure poussent des #fleurs sacrées…

Bertrand Cantat Nous n’avons que fuir (p. 48)


Dans cette chaleur d’août, ces routes de novembre : on éventre tout ici, retourne chaque morceau de bitume — pour rejoindre le centre-ville, je dois passer par l’immense chantier que j’enjambe, presque : je ne manque pas de jeter un œil aux ventres de la ville ainsi mis-à-nus, souterrains qui apparaissent à découverts. Étrange anatomie qui ne semble réjouir que moi. Tous pestent sur les détours à faire et le bruit. Depuis un an, prolongation des voies piétonnes. En attendant, c’est de la pierre, des bruits de marteaux et de la terre partout. Une sorte d’exhibition sans chair ni sang d’un corps qu’on casse pour mieux le modeler. Je passe — regarde cela avec la tendresse du bourreau, la compassion de la victime. En regard de cette route, je suis l’un et l’autre à la fois, sans solution possible.

Vers Quatorze heures, quand l’ombre sous mes pas est la plus allongée, je sors — il le faut : séparation de la journée en deux, en son pli le plus strict. Frontière qui fait basculer l’écriture vers le travail d’écriture. Bref. Suis toujours surpris, comme un jeune enfant pleure l’absence répétée de sa mère, par cette présence diffuse de la foule dans cette ville à cette heure, foule immense chaque jour, plus immense à chaque jour. Un mardi, à Quatorze heures : que font-ils là, maintenant ? Personne dans cette ville n’est dans les bureaux, pour travailler ? Les rues du centre sont plus peuplées qu’un samedi en fin d’après-midi. Je dois passer entre les corps — que la chaleur et la lumière offrent sans vêtement, ou presque. La rue avait, au moins, dans son massacre, un peu de pudeur.

Quand, de retour à Quinze heures, je retourne à la page ouverte ici — mélange dans le crâne, comme après le rêve, d’images : la route, la terre qui déborde sous elle, les regards de ceux qui occupent la journée comme une position de tir, les regards de celles qui passent, sûres qu’on les regarde — et l’ombre agrandie de mon ombre, comme plus longue d’avoir marché là, d’avoir vu cela. Ou plus proche de rejoindre l’autre bout de la journée déjà entamée, par la faim (la soif) — et je réalise à peine qu’en notant cela, c’est ici que l’ombre s’allonge davantage, rejoint quelque chose qu’elle avait appelé, passe dans d’autres souterrains, affronte les beautés des foules libres et libérées, comme une épaule laissée nue sur la peau, et comme le regard s’y pose de biais, et l’écrit, le prolonge : foules qu’on finira bien, ici, oui, aussi, comme une route pour la franchir, ou comme mon ombre pour lui survivre, par éventrer.


arnaud maïsetti - 18 mai 2011

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