Saint-Just & des Poussières | part. III.
15 avril 2014




Texte de la lecture en scène à la médiathèque de Suresnes — ici troisième partie,
qui suit le prologue,
la première partie,
et la deuxième partie

avant la quatrième partie
et l’épilogue


C’est le 8 Thermidor, à midi — deux jours avant. Robespierre monte à la tribune de la Convention, il chiffonne dans sa main son discours et pose ses yeux sur les premiers mots avant de dévisager un an à un les Conventionnaires. L’heure est à la Grande Terreur. Désormais le Tribunal Révolutionnaire ne peut prononcer que deux mots : l’acquittement ou la mort ; souvent il ne sait prononcer que le second mot. Mais aux frontières, les menaces s’éloignent, et l’ennemi à l’intérieur semble vaincu — c’est la tragédie de Robespierre, qui ne trouvait plus aucun feu pour alimenter la Terreur.

« Les victoires s’acharnaient sur Robespierre comme des furies »

Barrère

Aujourd’hui, les rues font circuler ceux qui circulent, les journaux disent que le temps passe & son scandale. L’organisation du monde a échoué à organiser le monde, & le temps passe sur cela aussi, sur les rues fermées pour laisser passer les hommes qui décident et ne verront rien des foules. Et nous ne verrons rien d’eux.

Aujourd’hui, nous vivons & nous sommes des vivants dans l’ordre fatal de l’histoire, puisque nous sommes après, puisque nous sommes ceux qui vivent ici après ceux qui ont vécu. Ceux qui ont vécu possédaient ce privilège : qu’ils vivaient avant nous.

Aujourd’hui, nous habitons les ruines qu’ils ont levées pour nous dans la gloire du monde & le salut des hommes. Dans ces villes, les ruines ont remplacé peu à peu d’autres ruines & peu à peu nous croyons que ces ruines sont les murs que nous habitons. Nous cherchons à savoir quand tout cela a commencé, cette fin interminable des choses pour les siècles des siècles. Nous lisons les livres considérables de notre temps & les mots sont les mêmes pour écrire tous les autres livres, alors nous les repoussons dans un bruit de poussière et nous préférons ouvrir les fenêtres pour laisser les voix de la ville se tordre et venir jusqu’à nous porter la rumeur des voitures et des désolations.

C’est le 8 Thermidor, à midi. Robespierre est à la tribune de la Convention, il a chiffonné dans sa main son discours et a dévisagé un an à un les Conventionnaires. L’heure est à la Grande Terreur. Il va prononcer les mots inouïs qui sont un quitte ou double. Tous les discours à cette tribune sont un quitte ou double — personne ne peut prévoir s’ils vont déclencher la foudre des applaudissements ou le tonnerre des voix et les décrets d’accusation qui conduisent en deux jours à l’échafaud. Robespierre décide ce midi-là de prendre ses distances avec la Terreur qu’il sait sans lendemain. Il rejette l’accusation sur les commissaires — Fouché, les autres —, mais, c’est l’erreur, ne cite personne, aucun nom. On réclame des noms. Robespierre recule. Il en a trop dit et pas assez. Il attend la foudre ou le tonnerre, et il descend maintenant de la tribune dans un silence de mort.

Nous avons eu des moments historiques : oui, nous avons connu la grâce & l’éclat des moments historiques qui font date. Nous avons vécu de part & d’autre des dates, nous sommes là pour en témoigner. C’était des murs qui tombaient, c’était des statues de tyrans qui tombaient, c’étaient des immeubles hauts comme plusieurs immeubles qui tombaient. C’était en général toujours des chutes. Nous habitons dans les chutes de l’histoire. Nous sommes les restes d’une histoire qui tombe infiniment, qui n’en finit pas de tomber.

Les avions autrefois avaient été conçus pour arriver, atterrir ailleurs ; ensuite, ils atterrissaient mais face contre le verre d’immeubles qui seront désormais à jamais levés dans nos mémoires pour cela ; maintenant, ils disparaissent, sans histoire.

Nous avons oublié. Le bruit des têtes tranchées qui tombaient, elles aussi, dans le panier du Peuple, nous l’avons oublié. Nous avons oublié aussi, avec le craquement des os sous la nuque, les cris qu’ils jetaient au passage froid de la lame. Nous avons oublié la chute de tous ces visages, tranchés également, dans les paniers d’osier tressés par les femmes qui hurlaient sous l’échafaud.

Mais quand nous levons nos visages vers le ciel, c’est pour voir le visage de ceux qui regardent le ciel avec nous pour en partager la grâce et la beauté du temps déposé pour qu’en deux il soit rompu et donné et livré pour nous.

C’est le 8 Thermidor dans la nuit qui va vers le 9. Robespierre est aux Jacobins, il compte ses appuis : il les sait nombreux ; dans un jour à peine, quand il lui seront essentiels pour le sauver, ils manqueront tous. Dans trois jours, la plupart le suivront à l’échafaud. Pour l’heure, dans cette nuit, Saint-Just a fui les Jacobins et se trouve à la Convention : il écrit. Ou plutôt il est penché sur du papier froissé (je pense à cette image précise, de Saint-Just ce soir-là, écrivant), l’encre noircit entièrement la feuille, on ne sait pas si les mots sont devant ou derrière les ratures. Le manuscrit existe, allez vous y brûler les yeux, certains y ont trouvé des mots, demandez-leur. Saint-Just s’y brûle les yeux, et toute la nuit, il la passera sur ce papier froissé. Des Conventionnaires viendront lui demander le discours : il promettra : avant demain vous l’aurez, avant de monter à la Tribune, vous l’aurez ; ce papier froissé, la première fois qu’on le lira, ce sera un siècle plus tard, par hasard, retrouvé au milieu d’autres, on dira : à travers les ratures, Saint-Just ne cesse pas de ne pas arriver à achever ce texte.

Hier, à l’angle de la rue Pierre-Rebière au numéro 88, s’ouvre une rue large & peu longue qui longe le cimetière des Batignolles où s’entassent Verlaine, Breton, Cendrars, des russes, des enfants, des morts, je l’emprunte. C’est elle qui débouche sur la Porte du cimetière – avant de s’achever en impasse, évidemment. Je pense : c’est là. La rue n’était autrefois qu’une parcelle amputée de la rue Rouget-de-Lisle, à Clichy. Quand Paris a avalé Clichy, on avala aussi les rues alentour & il fallait tracer une nouvelle route vers les tombes. L’impasse, on lui donna bien sûr le seul nom qu’elle pouvait avoir, & Saint-Just baptisa ce lieu pour un temps qui est le mien où j’appuie de mes deux pieds mon corps sur cette ville, & Saint-Just baptisa aussi ce temps qui passe entre moi & les tombes, celui qui fait de moi un vivant parmi les murs, un vivant de ce côté-ci des murs qui séparent des morts, un vivant parmi les tombes & les vivants.

Le lendemain, après cette nuit blanche — mais sans doute Saint-Just ne dormira plus jusqu’à sa mort —, le 9 Thermidor, Saint-Just donc demande la parole à la Convention et l’obtient ; c’est lui soudain qui la possède, la parole. Il se penche sur son papier raturé, celui qu’il a noirci toute la nuit dernière et il dit :

Je ne suis d’aucune faction, je les combattrai toutes. […] Quelqu’un cette nuit a flétri mon cœur et je ne veux parler qu’à vous… »

Mouvement de foule.

Quelqu’un cette nuit a flétri mon cœur »

À ces mots, bruit, émotion, trouble. Le cœur de Saint-Just flétri — qui pourtant pourrait s’en émouvoir, celui qui a fait fusillé dix, vingt généraux sur le Front à l’est, et davantage, celui qui le premier réclama le visage arraché du Roi.

« Nul n’est roi innocemment »

Le cœur flétri de Saint-Just s’interrompt. Le trouble augmente et les injures pleuvent. Saint-Just a lâché la parole, il ne la possède plus, elle est partout dans la Convention maintenant, elle est répandue, comme un animal laché dans les tribunes de la Convention, et puisque Saint-Just a osé parlé en son nom, et non plus au nom du Comité, la parole circule désormais de nom en nom ; on rappelle les menaces voilées de Robespierre, qui possédait des noms mais ne voulaient les donner,

« Celui qui tremble est coupable »

Robespierre

on se souvient des têtes que Robespierre a obtenus et on s’imagine l’une d’elle, alors quelqu’un demande que le rideau soit entièrement déchiré (la phrase est exacte), que le rideau soit entièrement déchiré : il est midi, je crois, Saint-Just est toujours à la Tribune mais il se tait, Robespierre s’est approché de lui, et déjà les premiers à bas le tyran descendent de la Montagne, s’arrêtent dans la Plaine, reprennent de la vigueur ensuite, on invoque le sang de Danton, de Desmoulins, la salissure des crachats. Saint-Just demeure à la Tribune, et c’est le mystère, lui qui toujours est le premier à s’enflammer, là, à cette heure décisive, il regarde : immobile, impassible, il regarde et se tait.

Tallien hurle, Billaud aussi, on réclame des arrestations, des proches du Comité, Hanriot, Dumas, hommes de paille, mais le feu prend et comme la paille est sèche, le feu court vite et se répand. Robespierre cette fois demande la parole, on ne la lui laisse pas. On crie :

« à bas. »

il l’exige. On lui arrache la parole en la recouvrant.

« Pour la dernière fois, président d’assassins je te demande la parole. »


Il sait déjà, l’aveu perce sous la colère, et l’assassinat partout dans la parole qu’on s’arrache et donne, et prend. Saint-Just à la tribune regarde, il se tait, c’est le mystère.

Un député obscur sort de l’obscur pour entrer dans une lumière trop grande pour lui avant de replonger dans l’obscur. Il demande qu’on mette aux votes un décret d’arrestation contre Robespierre. Qui aurait cru qu’on oserait ?

Alors la trahison se jeta sur lui comme un ciel, dans la broussaille des flancs le bonheur des lèvres de la vulve une aurore.

Heiner Müller, La Mission

Personne n’aurait osé et il fallait être bien obscur pour dire les mots que tout le monde désirait : le décret est voté, les mains se lèvent sur le corps de Robespierre qui hurle encore et dont les hurlements sont recouverts. Saint-Just regarde, il est debout encore à la tribune, et il se tait. Quand on emporte Robespierre, les membres du Comité du Salut Public unanimes veulent l’accompagner et être eux aussi mis en accusation. Saint-Just sans mot l’accepte également. En partant, il dépose le papier froissé de son discours sur le pupitre du Président d’assassins.

Un siècle plus tard, on retrouvera le papier froissé, dans des archives, peu importe : le discours que ce jour-là Saint-Just avait prévu de prononcer est là, entièrement là. Tous les mots s’y trouvent : l’appel à la clémence, la demande de tempérance, les torts reconnus et partagés, l’apaisement, la Terreur amendée. Prononcé, ce discours aurait eu de grandes chances, par la voix de Saint-Just, d’être entendu. Mais d’avoir évoqué son cœur flétri était une faute politique, sans doute. Le cœur flétri rendait impossible de demeurer à la tribune — il avouait la faute de Robespierre, la flétrissure et la trahison de Robespierre envers la Révolution elle-même. Elle était une brèche dans le discours qui en interdisait sa suite. Saint-Just jamais ne chercha, lui qui l’avait tant réclamé, à reprendre la parole. Pourquoi ? C’est le mystère.

Je méprise la poussière qui me compose & qui vous parle. On pourra persécuter & faire mourir cette poussière ! Mais je défie qu’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles & dans les cieux.

Saint-Just, Fragments d’institutions républicaines

Le jour de l’exécution, le convoi des condamnés s’ouvre sur le corps de deux mourants (Robespierre le jeune et Hanriot) et un infirme (Georges Couthon), et se terminait par le cadavre de Philippe-François-Joseph Le Bas.

À 16 heures 30, les charrettes sortent de la cour du Mai et débouchent sur les quais. Arrivées devant la maison où logeait Robespierre, elles sont arrêtées, et l’on barbouille la façade de la maison avec du sang. À 18 heures 15 les charrettes arrivent place de la Révolution.


arnaud maïsetti - 15 avril 2014

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_écritures & résistances _Fiction _histoires & Histoire _lecture (enregistrée) _politiques & commune _rêves et terreurs _Saint Just