Saint-Just & des Poussières | épilogue
15 avril 2014


Texte de la lecture en scène à la médiathèque de Suresnes — ici la fin,
qui suit le prologue,
la première partie,
la deuxième partie,
la troisième partie
la quatrième partie


Hypothèse : supposition d’une chose possible ou non de laquelle on tire une conséquence.

Il resterait quelques noms pour rendre possible la conséquence d’une vie, où chaque pas posé poserait en même temps l’hypothèse qu’ici où nous sommes est l’histoire emportée, qu’invente chaque jour ce qui la crée.

Le 13 mars 1794 qu’on a cessé d’appeler 23 ventôse, Saint-Just écrit en pleine Terreur : « il n’y a pas encore eu de révolution : il n’y a ni bonheur ni vertu à espérer sur la terre » sans elle — quelques jours plus tard, avec son corps meurt dans sa voix quelque chose qui n’appartenait qu’à cette voix, le reste est tombé quelque part autour de nous et parfois nous ramassons des fragments épars que nous nommons des hypothèses, et nous les lançons au devant de nous pour avancer guider par ces bruits de pierres frappés sur le sol.

La Terreur est le nom que donna l’histoire à l’hypothèse du bonheur : mais entre nos mains, nous avons ce nom de Terreur alors nous le lançons avec les autres.

De l’amour, nous n’avons pas de nom, usé qu’il est par ceux qui organisent les bals sur les cimetières de l’histoire.

De l’histoire, nous ne possédons plus qu’un présent, et puisqu’il est la seule chose qui nous reste du temps et de nos vies, nous lui confions les cendres et le sang, et ce mot d’amour rendu impossible qu’il faudra bien renommer pour nous seuls, et auprès de lui nous allongeons notre corps, veillons toute la nuit pour ne pas qu’elle passe, et la consoler de n’être pas l’aube dressée sur des ruines consacrées aux dieux morts ;
nous racontons, pour mieux appartenir à ce présent, les histoires qui sont là pour l’insomnie et lui résister, et nous appelons l’aube à nous pour lui appartenir enfin, nous levons autour de nous des voix pour n’être pas seuls ; nous ne sommes pas seuls ;

et des hypothèses formulées lentement sous les visages aux cheveux noirs dans les paniers d’osiers, le présent qui s’accorde au présent qui s’échange, secrètement, raconte la seule histoire qui nous servira d’armes quand il faudra prendre possession des villes, bientôt, et bientôt, quand les villes tomberont, on nous demandera : comment les relever ? — nous ne dirons rien, nous ferons un geste, et soulèverons dans la poussière le nom de Saint-Just et de l’hypothèse amoureuse qu’il portait avec lui, au poignet ;

alors dans l’histoire inventée pour nos vies seules dès lors possibles, l’amour qu’on leur accordera au prix de leur croyance serait le nom que dans l’écho de sa voix Saint-Just avait appelé de ses vœux, comme une levée de corps, comme on lève l’histoire devant soi pour en traverser les rêves, comme on lève un nom pour en assembler d’autres, comme on se lève lentement pour parler en elles, comme on lève une hypothèse pour y confier sa vie.


arnaud maïsetti - 15 avril 2014

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