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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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des restes de silence dont on ne sait que faire
jeudi 11 août 2011
Like Home (Syd Matters, La question humaine (BO), 2007)
back home / like houses / like homes / like leaving / like shoes / like running « Dans le bas de la mémoire, le ciel. Des restes.
Des restes de lumière dont on ne sait que faire. »Henri Michaux (Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions)
Garder le silence (comme le berger son troupeau, dit la Bible, quelque part, où je l’invente) – longtemps en soi, garder pour soi le silence, et même ne rien en dire, garder contre soi le silence pour, ensuite, le relâcher soudain, qu’il n’en reste rien, qu’un peu de peaux mortes qu’il suffira de mordre et cracher pour oublier.
C’était cela : d’abord, le silence imposé, éloignement, loin de l’écran, la terre, la mer, la pluie sur toutes choses, l’autre rythme du temps quand le travail cesse. Et puis, au retour, insensiblement, laisser le silence là où il est. Et c’est comme une discipline à l’envers : comme je m’étais imposé d’écrire ici tous les jours ou presque, s’imposer de ne plus écrire ici, tous les jours, ou presque. Ce n’était pas un silence muet – ils savent, ceux qui s’imposent des jours de silence, que ça parle en soi bien plus, et ce qui fait silence, c’est le dehors du monde soudain coupé, ou retranché, aux possibilités de soi.
Et puis – inévitable. Plus le temps du silence dure, plus le silence occupe la place, impose une sorte d’évidence pleine d’elle-même. Le premier mot qui viendrait pourrait alors rompre non seulement le silence, mais la parole même, et toute parole. Un jour suivant l’autre, après le temps passé sans écrire, vient celui du temps passant à l’écouter se taire en soi. Ne rien écrire, seulement attendre que le silence soit suffisamment fort pour le briser, briser en lui sa menace.
Comme on s’éveille, dans la nuit, que le noir de la chambre suffit à éblouir, il faudrait dire : ainsi le silence est passé sur moi et m’a arrêté, mais c’est plein de ce silence que je viens parler et dire ce qui demeure : les bavardages du monde passent, eux, dans le bruit ininterrompu, des crachats sales échangés de bouche en bouche. Il n’y a que sur des lèvres, intactes, que résiste l’essentiel. La langue devient étrangère, vraiment : comme on imagine une langue étrangère (crier). Et ce que je perçois, à l’écrire de nouveau, c’est comme elle est cette résistance même : « on est là où l’on ne peut être sans disparaître ». C’est cela.
Et si je me tiens à l’embrasure de cette porte, je sais bien que c’est parce que ces pages (écrire) ont pour elles ce statut de silence et de paroles qui résistent au silence : « le solitaire sera éclaboussé par tous ». C’est cela aussi. Dans le silence, on entend les paroles, mais dans les paroles, que retient-on du silence. Si j’écris, c’est pour briser et l’un et l’autre. Ce qu’il reste ? Peut-être des éclats d’un corps que je n’ai pas fini de peupler, une maison que je ne cesserai jamais d’habiter, de fuir.
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dans l’éloignement
lundi 25 juillet 2011
Le silence, c’est quand personne n’écoute, disait (à peu près) Réjean Ducharme (lecture de mes lointains) – et quand on est soi-même la personne qui parle et ne peut écouter ?
Je me maintiens dans l’éloignement maintenant – quelques jours ; revenir sans doute au prochain croisement, c’est ce que je me dis chaque jour : ce jour durera un peu plus.
Accablé de musique (lignes (aventure de) droites, effilées, les unes sous les autres), et de routes, cette semaine – alors, ces pages de mes carnets laissées derrière moi, que je retrouverai bien, devant moi, d’ici quelques jours.
Oui, d’ici là : dans l’éloignement – et le silence que ces heures préfèrent fuir.
Mots-clés
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Le ciel a fait son temps
jeudi 21 juillet 2011
Strange weather (Keren Ann, 2011)
Wake up slowly, there are blue skies
Cutting white lines in black matter !«
Ô saison
Le vide du cœur s’emplira-t-il
Parce que la pluie tiède d’un visage
Est apparue entre les feuilles ?
Deux bouches en s’unissant pansèrent leur déchiruresaison d’orage
saison d’ombre»
Michel Leiris (’Présages’, in Haut Mal, ’’Failles’’)
Temps indéterminé, qui passe – de deuil, celui des jours qui tombent dans le jour qui raccourcit de plus en plus, des jours qui ne connaissent pas la terreur et le soulagement des morts violentes, ceux qui traversent le corps sans qu’il le sache. Temps qui changent si vite, d’une heure à l’autre, je veux dire : d’une vie à l’autre quand en une heure passent tant de vies, s’oublie ce qui va les oublier, bientôt, déjà. En une heure dans le ciel, c’est toutes les couleurs, et toutes les imminences : pas une qui n’arrive (mais toutes les autres viennent).
Cela donne des sujets de conversation– ça bavarde les châteaux qui tombent en ruines, qu’on croyait éternels, les saisons aussi, qu’on imaginait tout de même plus sûrs que cela. Qui croire désormais. Des tâches d’ombre partout, et de l’eau, tellement, plusieurs fois par jour ; je crois le mouvement de l’ombre sur la façade voisine, cadran solaire mouvant, sans raison, erratique, aberrant, toujours juste à sa propre justesse, sur son poignet sonne une heure qui tombe à chaque seconde sur ma seconde.
Quand on me demande comment cela avance, le travail (on me le demande de plus en plus, je ne sais pas pourquoi), je réponds : une ligne après l’autre ; parce que c’est vrai, et parce que je ne sais pas, comment cela avance, comment une ligne avance après une autre (se produit par l’autre). Je devrais répondre par la preuve, sans doute ; ou prendre exemple sur les nuages : comment ils avancent, là-haut, non pas comment ils naissent, mais comment ils vont, d’un bout à l’autre de la fenêtre, tandis qu’immobile ici, je les écris aussi, en un sens.
On me dira : le vent.
Mais on n’explique pas l’effet par la cause. Ni le mouvement, par un autre. Il y aura toujours un mouvement premier, et alors. Je cherche les trajectoires, je cherche les interceptions, je cherche les vitesses. Peu importe les causes, les effets.
Peu importe le temps qu’il fait, celui qui passe – aux correspondances qui se dessinent, sur la fenêtre, je cherche, moi, ce qui s’ajuste : je m’y livrerais bien entièrement, oui. Je suis le mouvement là-haut, cela suffit, cela suffira.
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cette lettre (dans la mouvance entière des choses)
vendredi 15 juillet 2011
Letters To The Metro (Mogwai, ‘Hardcore Will Never Die, But You Will’, 2011)
« Je suis tous les visages et j’ai peur des boîtes aux lettres
Les villes sont des ventres
Je ne suis plus les voies
Lignes
Câbles
Canaux
Ni les ponts suspendus ! »Blaise Cendrars (’Du Monde entier’ - ‘‘Le Panama, ou les aventures de mes sept oncles’’)
Ce n’est pas pour t’écrire que je t’écris cela, si je t’écris, c’est pour — comme au danseur on demande de danser pour sembler la chute, et ne l’approcher que pour mieux au contraire la défier, quelques secondes suffissent, tu le sais bien, et mieux que moi, qui danse parfois pour aller d’un bout à l’autre de la ville, pour le seul plaisir de la marcher : ni pour vivre ni pour mourir, ni même pour marcher, ni pour le dire, seulement, en retour, l’écrire dit le geste de vivre et de mourir en lui, et ce geste de marcher demeure seul encore dans le mouvement de l’écrire qui le met à mort pour mieux se donner naissance en lui, faire naître par lui ce qui rendra la marche suivante plus désirable encore : et je ne te parle ni de la marche ni de la danse, mais tout ce qui s’engouffre entre ces deux moments, du baiser avorté, du pas levé et du corps effondré sur le sol : cette vie qui s’anéantit en une seule vie, et qu’il faudra raconter – dans d’autres lettres.
Il y a cette porte sans porte et sans linteau, sans dehors et sans dedans, sans fonction, sans maison, seulement ce seuil à franchir, mais dans quel sens : là depuis toujours, ne marque pas de frontière (la terre de l’autre côté possède la même couleur, la même force de faire se dresser des vignes si bien alignées sur le coteau). Il y a cette porte qui dit tout ce que je t’écris, finalement — oui : je pourrais cesser d’écrire, cela ne changerait rien, ne rendrait le dedans ni moins ni davantage peuplé, la porte sans porte ni linteau sera toujours là, à attendre qu’un passe, cela ne changera rien à l’attente, à l’inutilité du passage. Mais qu’un passe — et j’ai voulu que ce soit moi, pour toujours — et la porte devient un passage, un endroit du monde devenu sa propre histoire, une porte qu’on franchit et dessine soudain, à travers le pas qui le franchit, une frontière fatale, propre à dire le dedans et le dehors de toute chose, et le sens de la marche, la rotation de la terre, la pulsation du désir aux tempes collées de sueur, les cheveux de vingt ans.
Les nuages continueront de passer — qui pour dire leur vitesse. J’ai sous la main l’instrument de mesure, et leur dictionnaire : et les hommes qui dessous passent (font de l’ombre aux nuages là-haut, ces passants, ces merveilleux passant qui vont, en bas) n’iront jamais quelque part s’il n’y a pas de franchissement, et de frontière à traverser (la frontière est comme un silence : quand on la garde longtemps, on finit par oublier ce qu’on voulait en faire et ce qu’on devait dire), et de peuples à inventer, et de races à chanter comme un chant de race sans fin jusqu’au soir, hurlé avec la colère parce que cela ne suffit pas, la porte ne suffit pas, et c’est pourquoi on la franchit, et un jour j’irai l’écrire, abattre son ombre quelque part, pour le seul désir de te l’envoyer, dans une lettre pas plus grande que celle-ci, qui dira : de l’autre côté de la porte, quand je me suis retourné, il y avait, de l’autre côté, tout ce dehors qui m’attend, où je vais.
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pour couper les ailes de l’aigle
jeudi 14 juillet 2011
Fear Of Flying After Murder Park, 1995)
« Parce que la tortue a le pied sûr, est-ce une raison pour couper les ailes de l’aigle ? »
Edgar Allan Poe
C’était il y a deux ans, rue proche Champs Élysées, ces grandes allées d’arbres, ombres portées trop faiblement pour la chaleur qui passe, et la sueur, et l’attente. Juste deux ans aujourd’hui, les allées sont les mêmes, je crois, à cette heure, et la musique descendue en cadence du haut jusqu’en bas de l’avenue, résonne encore dans la fausseté.
Je me tourne ; de là, vue superbe sur les Invalides découpés dans la lumière verticale. Je m’approche, avec l’appareil, saisis tout ce qui tombe du ciel, cette lumière, ou sa verticalité, l’ombre passée, les hommes dans leur chute, le temps qui vient vers moi pourquoi pas, et l’oiseau, je ne l’avais pas vu. Ce n’est qu’au développement de l’image sur l’écran que je le verrai - peu importe. L’appareil l’avait vu pour moi, avant moi.
Dès lors : il y a ce qui vient en travers de l’image, sans que je l’aie voulu, seule chose que je peux désormais voir, trace sur l’image qui a empêché le réel derrière : et qui est, désormais, le réel advenu. Il y a cet oiseau qui entrave, et compose à mes yeux l’allure de ces deux ans, désormais — l’image parfaite, et en cours. Il n’y a pas de flou, seulement un peu de vitesse emparé malgré moi, malgré lui. Et derrière, ce qui tombe, un par un, comme à son tour, jours de chaque mois ensuite, les hommes qui scandent l’attente, l’avancée du jour.
Quand l’oiseau passe, l’image continue, il y manque quelque chose – comme il manque les jours à venir, comme il manque les écrivains morts à vingt ans sans une ligne avec eux, comme il manque ici la peur de là-bas ; il y a sur l’image la part manquante qui fait tenir droit l’image, et le réel, les Invalides, les mois passées, à venir, et le présent en fuite, sans qu’on n’en sache rien.
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horizons battus
mardi 12 juillet 2011
Camden Road (Shack, « … Here’s Tom with the weather », 2003)
« Mais dans cette étrange période de l’amour, l’individuel prend quelque chose de si profond, que cette curiosité qu’il sentait s’éveiller en lui à l’égard des moindres occupations d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autrefois pour l’Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espionner devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des témoignages et l’interprétation des monuments, que des méthodes d’investigation scientifique d’une véritable valeur intellectuelle et appropriées à la recherche de la vérité. » »
Marcel Proust (’À La Recherche du temps perdu’)
Au loin, la route possible — je ne vois pas que je suis déjà emporté sur elle, que je suis, déjà, en elle, une part d’elle, et sa possibilité présente, sa croissance à chaque pas qui la provoque, la repousse et me la rend davantage possible, et croissante.
Repoussée la chute à chaque pas, au moindre virage, cette menace : force centripète qui m’expulse, mais la route me retient, et la chute, repoussée à plus tard, plus loin, tant que je marche — si je parle de la route, je ne sais pas si je devrais dire plutôt : la ville, ou bien : les corps qui la forment et qui dans le souvenir fabriquent à mesure cette masse compacte de temps qu’il faudrait nommer peut-être le désir. Pourtant, cela est là : la possibilité jamais atteinte de ce territoire de langue, de corps, de ville que je ne cesse de rejoindre.
Ce que je note, dans ces carnets sans relire, ce n’est pas écrire — c’est rejoindre cette langue de sable et d’eau qui forme la jonction avec la possibilité de rejoindre : c’est, écouter aux portes, voler (voler tout), disperser la vérité dans sa recherche inquiète, poser le doigt sur la tempe, et m’inscrire dans la mesure qui bat, un mot, après l’autre, la vie, qui s’éteint, et se dilate comme elle se forme, avant de se répandre sans ordre sur les draps avec le cri et le plaisir ou la douleur mêlée — cheveux soudain répandus dans le désordre du visage, cette lenteur de foudre.
Oui, ce que je note, ici, sur ces pages, c’est : à la jonction du doigt et du sang battu, la morsure de ce sable sur l’eau, du pas sur le chemin qui l’entraîne — et derrière, oh, l’estrand retiré du désir quand il a été accompli, achevé, laissé, perdu pour toujours : c’est aussi une part de la route que je suis, emporte dans le pas le plus pressé qui dit : au loin, un horizon, cette route est encore possible.
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pour décrire la fatigue
samedi 9 juillet 2011
« Il y a un fatigué qui arrive chez un autre fatigué, et il lui dit d’entrer, il reste près de la porte, il est fatigué et c’est aussi un homme fatigué qu’il accueille. La fatigue qui leur est commune ne les rapproche pas, comme si la fatigue devait nous proposer la forme de vérité par excellence, celle que nous avons poursuivie sans relâche nous donne vie, mais que nous manquons nécessairement le jour où elle s’offre précisément parce que nous sommes trop fatigués. »
Maurice Blanchot (’L’Entretien infini’)
Suite No. 5 in C Minor : Sarabande (Jean-Sébastien Bach — suites pour violoncelle)
Cette espèce de fatigue, d’insomnie continuelle, celle qui saisit le matin après la nuit blanche, celle qui empêche de dormir, ce miracle de ne pas dormir malgré tout — ce serait cela, franchir : écrire, passer comme d’un côté à l’autre, non pas seulement passer de l’autre côté, mais envisager les circulations : ce serait cela, oui, qui tiendrait debout, verticalité de vivants, fatigue qui lancerait la main, celle qui va écrire quand l’autre, reposée sur ton visage, viendrait arracher ce qu’il faut pour le dire, juste ce qu’il faut, le reste m’appartient, tu viendras fermer les yeux sur cela, et dehors les toits de la ville nous dévisagent, seulement eux.
C’est toujours dans ces états de fatigue que je sens le poids de mon corps, celui que je possède et non celui que j’habite, celui qui m’encombre bien souvent ; oh ! comme allongé je ne l’éprouverais pas (seulement l’herbe sous la tête, l’ombre de l’ombre par dessus les nuages qui ne passeront plus), la fatigue tire à moi l’ensemble des forces qu’il nous reste pour passer, franchir, écrire, lentement passer d’un corps à l’autre, pour seulement dire : ceci, qui reste à dire, encore.
Alors, est-ce bien ainsi — je suis seulement un fragment épars de cette fatigue qui me tue, lentement jusqu’au dernier jour — dans l’espace ouvert, toute cette vie qu’elle permet cependant : suis-je assez fatigué pour l’être et m’y livrer ; me convaincre que je suis, pour un peu, sa source — dans la chambre noire, quand les corps se frôlent, c’est de fermer les yeux —, je pense une dernière fois à ce qu’il aurait fallu écrire pour décrire la fatigue, celle qui seule donne l’incitation d’écrire (le manque, le désir).
Il y a quelques cheveux sur le clavier, sur lesquels je frappe, tendrement, avec toute la violence possible qu’exige en moi cette fatigue noire et blanche en laquelle j’entre peu à peu pour ces prochaines semaines, en laquelle j’entre comme un corps dans l’eau froide, eau qui vient me rejoindre et que je rejoins jusqu’au centre de la mer où les eaux se partagent —
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devant cette porte
mercredi 6 juillet 2011
Back door man (The Doors)
Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible.
Gérard de Nerval (’Aurélia’)
Devant cette porte, apeuré, frappant, de toutes forces appelant comme dans tes rêves quand la voix ne sort pas, puis de colère, de pure colère crachant sur la porte, arrachant avec les doigts, griffant d’ongles absents désormais les contours de la porte de sorte qu’impossible de reconnaître la première porte de la porte dessinée avec le sang des doigts, pleurant alors, sans larme, déchirant les cheveux, sans tristesse, et toujours devant cette porte haute comme un immeuble, large comme toute une ville étalée, élargie, devant cette porte le cœur battant comme une porte, et rien entre la porte et le corps qui voudrait la franchir (seulement un mur), rien entre le mur et le corps qui saurait le traverser (seulement la porte),
dehors sans dedans, dehors exposé à aucun autre dehors que les yeux qui le cernent, dedans dérobé, surface plane sans profondeur, ou profondeur ultime alors, profonde jusqu’au dedans du corps refoulé, lutte à mort, anéanti de fatigue continuer à frapper la porte, derrière, il y a quelqu’un qui attend, ou soi-même qui habite, une femme qui dira : ce qu’il faudrait dire ; oh, c’est juste derrière la porte, s’affranchir de l’extériorité qui blesse, frapper encore jusqu’à devancer les échos de ses propres coups sur le mur dressé, là, partout, dans le crâne, porte qui est le crâne même, recèle tous les secrets, et soudain, dans le mur, porte qui s’abat —
après une seconde, fuir ; trouver une autre porte.
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d’une vie bâtie comme un hôtel
lundi 4 juillet 2011
Written On The Sky (Max Richeter, ‘The Blue Notebooks’, 2004)
Quand nous voulons vous voir avec des regards vides
Quand nous ne voulons plus sourire
Ni sangloter dans le ventre céleste
Nos bras tournent grinçants dans les chambres de plomb
La nuit de vérité nous coupe la paroleRené Daumal (’Le Contre-Ciel’)
C’est une maison possible. Accrochée à trente mètres, on y vivrait peut-être. S’endormir, prier, manger quand on a le temps. Quand Marie Madeleine (dit la légende) a fini d’errer la solitude, c’est là qu’elle a vécu, creusé avec ses doigts la roche pour se construire une maison, un lit, et dormir, s’endormir, prier davantage encore dans le vide accroché à sa maison, au ciel plus loin, mais pas beaucoup plus haut. Non, c’est vraiment la maison que je refuse.
Il faudrait pour cela abandonner les rues ou renoncer au désir qui font leurs circulations – dans cette maison, la porte d’entrée donne sur le vide ; condamnée, sans doute ; et pas de boîte aux lettres. Alors non. Il faudrait mieux construire – construire quoi ?
L’hôtel en face de chez moi est un immense chantier depuis une semaine : chantier de pierres qu’on abat et qu’on réduit en pierres plus minuscules. Le bruit interrompue, et relancée sans cesse, des travaux, des marteaux, des cris sur les gravats qu’on accumule remplit toute la rue. Je prendrai des photos tout à l’heure. Peut-être qu’on reconstruit toute une ville dans cet hôtel. Peut-être. Je rêve à ma vie bâtie comme un hôtel.
Oui, un hôtel, que j’habiterais comme ma vie - en allers retours successifs, une chambre par tâche, une pièce par an, un étage par projet. Il monterait à mesure que la vieillesse gagnerait le corps. Tout en bas, il y aurait une petite cuisine, avec vue sur la terre. Aux balcons, des escaliers qui mèneraient au hasard sur d’autres étages. Des escaliers en colimaçon, comme ceux qui étourdissent dans les phares de l’Atlantique. Des boucles de cheveux accrochés aux portes toujours ouvertes de chaque chambre. Un livre par pièce. Un seul, réécrit dans ses marges, chaque jour.
Je rêve à cet hôtel qui est en moi, aujourd’hui où j’ai fini, je crois, définitivement, d’habiter un de ces étages. Je regarde par la fenêtre, au-dessus de moi : le ciel s’est éloigné encore, oui (je tends les doigts, il se recule encore). Alors, je gravis un étage : là, une suite de chambres sans numéro. J’ouvre la porte, la première que je vois. La pièce est vide. Il y a un lit, peut-être un corps allongé, et sur le côté, une table, une chaise, un écran allumé. Un livre. Je ferme avec précaution cette chambre, et avant de l’habiter, pour le temps qu’elle voudra, je descends d’abord dehors, au jour grand ouvert sur le désir. Puis, quand je serai épuisé de cette vie en bas, je viendrai le recueillir pour la vivre de nouveau dans cette chambre qui m’a choisi, oui, dans la fatigue élevée à la puissance de l’écriture qui mettra à mort cette vie des rues arrachée, de sang et d’ocre sur les doigts rongés. Et une chambre après l’autre, un étage après l’autre fabriquera au fur et à mesure cet hôtel intérieur.
Oui : ainsi de suite – jusqu’à ce que la chambre où je viendrai me reposer une dernière fois soit à égale distance de la terre et du ciel là-haut.
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de grands incendies
samedi 2 juillet 2011
Breathless (Cat Power (reprise de Nick Cave), ’The Jukebox’, 1998)
« It’s up in the morning and on the downs
Little white clouds like gambolling lambs
And I am breathless over you
»Plus tu auras réussi à écrire (si tu écris), plus éloigné tu seras de l’accomplissement du pur, fort, originel désir, celui, fondamental, de ne pas laisser de trace.
Quelle satisfaction la vaudrait ? Écrivain, tu fais tout le contraire, laborieusement le contraire !Henri Michaux, (’Poteaux d’angle’)
Temps de grande densité – chaque heure de chaque jour, exige : oh, ce n’est pas faute de vouloir leur échapper : mais enfin (j’allais écrire : de vouloir en réchapper). Cela exige, oui : quelque chose qu’il faudrait appeler un dû, non ? Je leur donne, à toutes les heures de tous les jours. Temps d’écriture – même pas (même pas vraiment : même si : ce travail est aussi de l’écriture). S’ouvre la dernière d’année d’un travail de cinq ans : temps où tout jeter sur quelques pages (trois cent, il paraît) : ce temps commence vraiment. J’ai moins d’un an, il paraît, pour cela : alors tout jeter.
J’ai bien pensé abandonner ces carnets, pour un temps. En fait, non : j’ai pensé qu’il me faudrait, en toute logique, et si j’obéissais vraiment aux contraintes, si je devais jouer le jeu, oui, abandonner mon site et me consacrer entièrement au travail utile : faire de cette année, une année utile, comme on dit. Mais comme je n’ai jamais pris ces notes éparpillées ici comme du temps à côté, comme un exercice de plus, comme un temps consacré ailleurs (il faudrait être ailleurs, pour toujours, de toute manière), je ne comprends pas très bien ce que j’aurais dû abandonner, ni à quoi renoncer.
L’écriture comme exercice qui occupe du temps, cela m’est si étranger. L’amour est une occupation de l’espace : dit le poète. Oui - occupation que je cherche, qui est précisément l’inverse de l’occupation du temps : moi, je cherche de l’espace pour – alors je l’écris ; je veux dire : je l’invente ; comme je voudrais le creuser encore, en moi : ici.
Le temps passé sur ces pages sera pris sur le travail ? N’est-ce pas le contraire ? Pas de temps pris l’un sur l’autre (seulement un contretemps battu aux tempes, encore).
Tout à l’heure, vers Lacanau, circulation bloquée par un incendie gigantesque : au-dessus de la voiture, ballet magnifique, réglé à la minute, des canadairs si lourds et si légers : leur amerrissage, puis les largages à trente mètres : on voyait l’incendie presque rouge depuis la route, et la fumée qui montait. La déviation imposée nous a pris l’après-midi. On a fait le tour du lac à la place, découvert toute cette lande de terre inconnue jusqu’à alors, si loin de la route droite de la terre jusqu’à la mer, embouteillée à ses deux termes.
En travers de moi, il y aurait comme un incendie qui brûlerait ses derniers feux : la folie a perdu d’avance : les canadairs sont trop nombreux, c’est une bataille déséquilibrée. Mais pourtant. Alors que je devrai, je le sais bien, chaque minute, au travail de rédaction, j’ai ainsi commencé cette pièce – idée depuis longtemps, et avec le titre, le reste s’écrit si rapidement – impossible à achever sans. Sans quoi ? C’est l’écriture qui le dira. Ne pas laisser de trace, dit le poète.
En moi, j’ai de grandes brûlures sans cicatrice, large comme une vie ; de grandes brûlures assoiffées qu’aucune eau n’apaise : alors, accepter les déviations, aller.





