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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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le point d’interruption
mardi 1er mars 2011
My Name is trouble (Keren Ann, ’101’, 2011)
Il faut mettre son cœur dans l’art, son esprit dans le commun du monde, son corps où il se trouve bien, sa bourse dans sa poche, son espoir nulle part.
Flaubert (Correspondance)
Réveil violent dressé dans le crâne et tout le jour à passer avec cette image mentale d’un corps autre assis sur le rebord du lit qui regarde sur mon visage.
Faire avec.
Faire sans la suite de ce rêve qui l’aurait achevé, et permis que je l’oublie. J’ai sur les bras cette position du corps penché sur moi, qui se penche encore et qui va parler. Mais je n’ai pas son visage ; évidemment, je n’ai pas le mot qui sort de sa bouche interrompu immédiatement par le réveil : interruption de l’interruption.
Je l’aurais bien déposé là.
Ou plus loin —
Dans la librairie où j’attends une amie qui ne viendra pas, je feuillette la correspondance de Flaubert : je commence par la fin. La dernière lettre adressée à Maupassant, traversée de références bibliques, prosaïques, mondaines, crachant sur la bêtise, écrite dans la vitesse de la pensée accordée comme "une poignée de main à vous décrocher l’épaule", donne un rendez-vous qu’il n’honorera pas — tout Flaubert sur dix lignes.
Avant ces dix lignes, il y a six cent pages de lettres qui disent la recherche de la phrase, du corps à corps avec ce qui est plus fort que soi. J’ai pris le téléphone et me cachant dans un recoin de la librairie : murmurer quelques lignes dans le répondeur — on me répondra qu’on entend que du silence pendant une minute trente. Tout Flaubert dans la voix donnée et déposée, et reçue ?
Je sors dans le froid de novembre, j’ai oublié tout du rêve du matin jusqu’à l’écrire ce soir.
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monocordes
lundi 28 février 2011
Adagio For TRON (Daft Punk, ’Tron : Legacy’, 2010)
MONOCORDE
(mo-no-kor-d’) s. m.1° Terme de musique dans l’antiquité. Instrument à une seule corde, en usage chez les Grecs, qui en jouaient en promenant sous la corde un chevalet mobile et pinçant la partie libre.
2° Instrument sur lequel il y a une seule corde tendue et divisée suivant certaines proportions pour connaître les différents intervalles des tons.
Les monocordes, appelés aussi clavicordes.... sont fort agréables quand on les joue tout seuls.... c’est dommage que ces sortes d’instruments ne soient pas connus en France ; on en fait d’excellents dans la haute Allemagne,
Dict. des arts et mét. 1767. Fact. de clavecin.3° Il se dit aussi d’un instrument composé de plusieurs cordes, mais toutes à l’unisson, qui sert à régler les tons des autres instruments.
Littré
Et presque chaque nuit, la même suie de cendres. Presque chaque nuit les sanglots sur les trottoirs, les mêmes : qui s’échappent — pour un jour de plus davantage recommencé.
Le froid de l’hiver ne me quitte pas. Quand on aura enfin atteint une longueur de jour raisonnable de nouveau raisonnable, on nous l’amputera d’une heure, évidemment.
L’univers est un œuf, ai-je dit : mais c’est quand on le voit de l’extérieur qu’il nous apparaît tel — et comment être de l’extérieur de la chose même qu’on habite, qui nous habite ? De l’intérieur de l’œuf, qui pour dire sa taille et sa forme ? Même chose pour ce jour, cette nuit, ces manteaux tellement échangés qu’ils n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre, et qu’on a, au crépuscule, abandonnés à la surface des choses comme sur un mort pour éviter qu’on le voit : et c’est alors qu’on sait qu’il s’agit d’un mort. Mais de quel mort ? On l’enjambe.
J’ai dit aussi, mais conversation lancée dans le hasard le plus beau, la supériorité de l’œuf sur tout autre chose, c’est ce en quoi il s’apparente à une toile d’araignée. Il n’y a pas deux œufs identiques, mais chaque œuf est également parfait. Comme une toile d’araignée. Mais essayez de laisser tomber un œuf sur une toile d’araignée — ai-je pensé —, il ne restera rien de tout cela. Beautés des choses fragiles, fragile en leurs beautés.
La même nuit est donc tombée (je pensais enfin), et le poids sur les épaules. Ce n’était alors pas la même nuit. Quelque chose de soyeux dans le frottement des étoffes. Longue robe coulée sur les lumières sales. En tournant le dos à la Place, le rire de Suze Rotolo que je n’ai jamais entendu, la musique de plusieurs cordes à la fois tendue sur une même note jouait un requiem de splendeur. Le deuil d’une certaine forme de nuit, tu le vois bien, si différente de tout ce que j’ai vécu : le manteau sur le sol est dressé à la verticale de chacun de nos pas — il est de la couleur de nos cheveux et nous y mêlons nos corps pour s’enfoncer chacun de notre côté dans une ville différente.
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Angoulême, fantômes de ville
dimanche 27 février 2011
J’Arrive À La Ville (Lhasa De Sela, ’The Living Road’, 2003)
Une femme qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas non plus d’avoir quitté Angoulême. Cette femme a raison de m’y jeter dans Paris en m’y abandonnant à mes propre forces. Ce pays est celui des écrivains, des penseurs, des poètes.
Balzac (Illusions perdues)
Combien de fois ai-je essayé ? À chaque retour vers Paris, je guette la ville, je sais le tunnel qui y conduit, l’heure précise où je passe devant elle ou pour mieux dire : à ses pieds. La ville est haute et droite posée sur sa colline, et ses maisons tombent à sa verticale en ricochets de pierre grise. C’est un long virage avant d’y accéder ; alors, la ville est toute là — et je la manque, toujours. Je n’ai pas le temps de la voir, Angoulême est derrière moi. J’ai combien de photos de cette ville ratée ? Plusieurs dizaines — mais jamais je ne l’ai, vraiment. Que des fantômes de ville, jamais de corps. C’est une image juste du trajet que je fais, depuis deux ans.
Angoulême, cela veut dire Paris — c’est la première étape vers la montée. Cela veut dire aussi : une autre organisation du temps, une autre manière de vie, de voir, de lire, d’autres visages. Enfin, cela veut dire : la ville. Angoulême, dès qu’on la franchit, c’est une fatigue qui tient éveillé ; c’est aussi une façon de quitter quelque chose, et de rejoindre sans atteindre jamais.
Pourquoi je la manque, sans cesse, fidèlement ? C’est question de surgissement peut-être, c’est question de virage, d’inclinaison du train. C’est question d’obturation, de vitesse : pas celle du train, le train ici ralentit, mais de l’appareil. Quand je regarde ensuite, la ville manque, on voit son allure tout autour d’elle, et des traits qui l’effacent ; on voit des masses informes de corps délavés ; rien d’elle, jamais. C’est question d’habileté, sans doute aussi — surtout.
Si j’insiste, je toucherai sans viser le tunnel avant la gare, et c’est le reflet de l’intérieur du train que j’obtiendrai. C’est peut-être Angoulême encore. C’est toujours pour moi l’image, la seule, d’Angoulême — la plus juste ? La seule qui demeure vivante entre mes mains trop lourdes en regard de cette coulée de ville que je suis incapable de voir.
Plus loin, il n’y a rien à voir de cette ville : la gare débouche sur des lignes fuyantes posées là pour mimer peut-être un horizon, mais je ne m’y trompe pas. Je sais que Angoulême passée, il n’y a pas d’autres horizons que la grande ville. Je prends quelques trains au passage — et je n’ai sur l’écran que de la vitesse, rien de plus : des trains qui arrivent ou repartent, peu importe. Jamais le train ne s’arrête, de toute manière, à Angoulême.
Angoulême, villes immenses, pluriel, qui sait tenir dans le ciel, couvre l’espace de quelques secondes toute la fenêtre du train, et remplace — remplace quoi au juste ? Derrière, ce n’est que de la terre et des nuages. Derrière, c’est Paris aussi. « Angoulême, villes » : c’est le titre que j’aurais voulu donner à ce texte que j’ai de longtemps comploté. Mais ce soir (j’écris ce billet dans le train, une première), je n’ai pas réussi encore une fois à m’en saisir. Angoulême villes — et l’enchantement ne tient que dans ce trajet aller : au retour, c’est comme voir une femme de dos, je ne la reconnaîtrai pas. Je n’aurai pas cette hauteur de toits, cette verticalité de hasard, ces maisons qui ne laissent entre elles, vue d’ici, aucune rue : rêves de ville. Ne suis pas le seul, je crois, à me tenir devant cette ville comme devant un secret gardé depuis la fondation de ces couloirs de rapidité que sont nos trains. Pas le seul à enclencher au passage de la ville, pour mieux la voir. Mais c’est peut-être que je suis trop occupé à la voir pour la photographier. Énigme qui m’appartient, mais que nous sommes en grand nombre à porter, muets devant ces villes de passage.
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l’absence à l’histoire
mercredi 23 février 2011
The Greatest (Cat Power & Van Morrison [Live in Athens])
Comment se fait-il que, même dans l’immobilité la plus close, l’instant finisse par déboucher sur un autre instant et le temps, par passer, en sorte que l’absence à l’histoire soit elle-même toute une histoire ?
Claude- Louis-Combet (Blanc, 1980)
Rue étroite. Qui habiterait là ? Plus loin, il y a bien la rue de Bizerte : c’est un lieu possible où mourir. Et en haut, Nollet ; c’est un endroit où boire jusqu’à ne plus marcher. Mais ici, entre les deux ? Se tenir pourtant, dans cet entre deux des choses. J’y repense gravement quand défilent devant mes yeux les images prises là-bas (mais ni forme ni informe, là-bas est seulement cette suite d’images qui se forment dans la mémoire photographique). Une semaine éloignée de Paris — rue étroite qui termine toujours la journée. À distance, je ne la reconnais pas.
Par là s’avancent des mots avec leurs cadavres déjà formés entièrement de la peau des autres : ne rien écrire dans ce goulot d’étranglement. Seulement poser sur les yeux l’appareil et prendre des images en passant, sans bruit, dans la peur. On surprend des filles riant dans l’alcool, pas un regard. On croise des types au-dessus des scooters garés en file, qui se redressent au passage, nous laissent passer, et puis — puis la rue tourne, peu importe ce qu’ils font, on n’a pas voulu regarder dans les yeux ; on est passé en voleur (mais les mains vides et le corps davantage).
Il y a dans cette rue les numéros affichés au-dessus des portes, pas un ne manque (oh, s’il en manquait un, je m’y abriterais). Des bruits de pas plus loin, des talons — claquent sur le sol, et cessent avant que j’ose me retourner : sans doute entrée sous l’un de ces numéros, elle qui fait entendre tout le silence désormais ; le seul bruit ici est cause de mes pas, et je ne l’entends plus, plus jamais.
Quand j’avance, c’est comme dans le désir quand on va fermer les yeux, les couleurs nettes effondrées peu à peu — comme dans la morsure, quand on n’arrache que la pulpe de la langue et jamais de peau, jamais assez — jamais assez de mot non plus pour dire : l’étroitesse de la rue quand on s’y engage, ou le corps serré contre soi qui résiste, traverser sans regarder vraiment, aucune voiture à cette heure, encore moins à celle-ci où je les regarde de nouveau, coulées sur elle-même. Aucun souvenir d’avoir pris ces photos. Mais j’ai encore, dans la bouche, le goût de mes propres lèvres mordues, serrées contre tout ce qui manquait à cette lumière, cette ville, ces bruits qui s’éloignaient.
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fenêtre oubliée
samedi 19 février 2011
Foreign Window (Bob Dylan & Van Morrison [Live in Athens])
C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle mais au-dedans d’elle.
Marguerite Duras (Écrire, 1993)
Dehors cette fenêtre seule, non pas seule vraiment — dehors, cette fenêtre au milieu des centaines parmi l’immeuble dressé devant moi chaque jour que je suis à cette table pour lire, travailler, écrire.
Le jour, on ne les voit pas, les fenêtres — le jour fait écran, les rend semblables au dehors, l’immeuble confondu avec lui-même, c’est un ensemble qu’on voit de l’extérieur comme sa propre vie passée, déroulée sans à coup, toute entière là si bien qu’on ne les voit plus, la vie, l’immeuble et ses fenêtres.
Alors on lit, on travaille, on écrit ; c’est tout un.
Mais dehors, ce soir, cette fenêtre soudain seule dans le noir qui l’entoure, cette fenêtre allumée seule, surgie dans tout ce noir révélé par sa lumière intérieure : et le roman qu’on pourrait faire si on en avait l’imagination, la force, l’audace, si on se permettait de s’abaisser à la vulgarité du roman, gratuit ou arbitraire — quelqu’un en sortant aura oublié d’éteindre, et tout le week-end la fenêtre allumée (demain soir, même pas besoin de vérifier, elle sera là), ou quelqu’un aura fait du zèle et travaillera toute la nuit ce samedi, pour un dossier en retard ou pour prendre de l’avance sur le retard qui viendra inéluctablement (demain soir, si la fenêtre aura disparu, noire dans le noir autour d’elle, je le saurai).
De l’intérieur, on voit peu de choses : l’angle d’une étagère, un morceau d’horloge, une porte ouverte au fond sur un couloir qui conduit à d’autres bureaux semblables dans leur simplicité sans doute, dans leur laideur et leur efficacité. Je réalise alors que là, où je suis, parti pris de cette chose carrée qui découpe dans cette nuit un oubli ou un mensonge, je suis dévisagé.
Car de dehors on verrait ma chambre, oui, la même chose : un rectangle de lumière, des livres posés sur un bureau, une tête penchée qui reste muette au-dessus du jour traversé de l’écran de l’ordinateur, au-dessus de mains qui écriraient la lumière coulée de la fenêtre là-haut sans savoir ce qu’elle contient du geste qui l’écrit aussi, en retour, jusqu’à extinction des feux.
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il n’est pas bien organisé le temps
vendredi 18 février 2011
Codex (Radiohead, ’The King of Limbs’, 2011)
David Christoffel — Le temps ?
Christophe Tarkos — Le temps ? Il n’est pas bien organisé le temps, il est même désorganisé ; alors, d’un côté, on va voir très lentement nos cheveux qui blanchissent et nos dents qui noircissent, mais, à part ce mouvement qui est très lent, le temps lui-même est de façon flagrante désorganisé, c’est-à-dire qu’il n’avance pas d’un seul côté mais on peut voir qu’il nous prend de revers, il nous prend de travers, il traverse, il part dans un sens et puis dans l’autre, il a plusieurs sortes de montées et de descente, il y a plusieurs directions à la fois et on le re-recontre souvent, le temps.
C. Tarkos (Entretiens avec David Christoffel, in Écrits Poétiques (posth.)
Dans le paysage qui s’effondre autour de moi au passage du train, pensées qui me viennent, que je fixe via twitter, et m’échappe immédiatement.
17h03
Apres deux semaines à traverser de tous côtés la ville, dormir quatre heures par nuit et sans écrire, s’en va rejoindre un peu de silence.17h09
Dans le train, en profiter pour dresser liste projets à faire. Paris appelle à l’écrire, mais impossible d’écrire dans Paris. Pourquoi ?17h11
Peut-être que c’est à cause des visages, leur nombre dans les métros - impossible de s’en souvenir, ils sont toujours là - peut-être.17h13
Mais dans la ville où je vais, les visages, je ne les croise pas. Alors, on peut les écrire ? Ce sera dix jours. Ensuite, je reviendrai, oui17h16
Dans dix jours, de nouveau faire provision de visages. Mouvement étrange. Ce qui se dépose, ce qui appelle - et toutes ces fatigues vives.17h19
Les gares qu’on franchit, qu’elle porte nom de Poitiers, Ruffec, ou Angoulême, autant d’étapes qu’on franchit intérieurement pour rejoindre.17h22
Tu dis que c’est parce que l’écriture ne conduit pas quelque part, alors que Paris, si. Je ne sais pas. D’écrire conduit aussi vers Paris.17h25
Quand on se déplace plus vite que le soleil qui tombe, c’est là que je sais que je suis dans un train qui s’enfonce (2 fois par semaine)17h26
C’est qu’écrire a toujours autre but que lui même, mais intensifier visages croisés, à croiser, rêve de croisements aux visages détournés.17h28
Et si cela doit se faire dans le silence, ce n’est pas dans le calme non plus, au contraire, froissements, effrois, des continents de soi.17h33
Injonction de délirer le monde - tu dis ça, mais ensuite, tes doigts courent seuls dans le vent, il fait froid, et alors ? Noir sur cela.17h39
Ce n’est pas la ville, le besoin, c’est ce qui la peuple. Ces champs de force qui nous font atteindre des territoires neufs de chairs vives.Dix jours à Paris et j’aurai délaissé d’autant ou presque mes carnets — dans le flux de ces rues, je ne sais plus où me situer dans la langue ; comme besoin de m’en détourner pour mieux les saisir ?
Non. C’est autre chose. Je ne sais pas.
Ce n’est pas la ville le besoin, c’est ce qui la peuple — j’ai noté cela à toute vitesse, le train laissait Angoulême sur sa gauche, il s’arrêtera à peine à Bordeaux au milieu d’une phrase pour m’éjecter. Ce n’est pas la ville : c’est tout ce qui m’y conduit dans le sens déréglé du temps que je ne saurai jamais, définitivement, apprivoiser, m’en faire pour un peu maître et possesseur.
Ce matin, j’ai noté ça, encore :
Balayer, fermer, partir — mais à l’envers.
Manière de dire : aménager le temps à l’envers de ces dix jours, se trouver de nouveau loin des énergies à vif de la grande ville et l’habiter en retour de tout ce que je n’ai pas su voir et habiter là-bas ?
Manière de dire : recommencer à revenir, à apprendre à parler : à désorganiser le temps à l’envers de lui. Ne plus se laisser traverser, mais à mon tour, se mettre en travers. Projet pour mes prochains siècles.
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anyone
lundi 14 février 2011
Anyone and Everyone (Lhasa De Sela, ’Lhasa’, 2009)
Kafka nous parle d’un vieux marchand qui ne se soulevait plus qu’en rassemblant toutes ses forces. C’est la nuit. « Diable, crie-t-il, sauve-moi de l’environnement des ténèbres. » On frappe sourdement à la porte. « Vous, tout le dehors, entrez, entrez ! »L’écrivain d’aujourd’hui, ce vieux marchand sans forces, jadis l’homme des échanges et du commerce heureux, est celui qui, pour se délivrer de la nuit, ne peut en appeler qu’à la nuit. Chose merveilleuse, voici qu’en effet le dehors, à son appel, s’ébranle, et joyeusement, dans l’innocence et la jubilation de la détresse, l’écrivain fait un dernier effort pour ouvrir toute grande la littérature à cet ébranlement de l’immense dehors. Qu’en résulte-t-il pour lui et pour elle, qu’arrive-t-il ensuite au vieux marchand ? C’est ce que le récit, interrompu, ne dit pas, à moins qu’il ne s’interrompe pour le dire.
Maurice Blanchot (Où va la littérature ?, in La Condition critique)
Juste un effacement, quelque chose qui s’en va, s’éloigne quand on veut s’en emparer — ce n’est pas le rêve au matin, ni la réalité quand le sommeil l’emporte et la nuit, ce n’est pas non plus son corps, offert et nu au désir, retourné dans son désir déjà bu, déjà consommé, délité, ni le pouvoir qu’on voit passer loin devant, sur tourelle d’argent pivotante d’un char, voiture rapide, armes aux poings : non. Mais seulement un mot quand le métro ferme les portes, un seul mot qui s’éloigne.
On ne braquerait jamais l’appareil photo moins lentement : mais rien à faire, ce n’est que la vitesse qu’on prend et jamais l’image de la vie immobilisée dans sa diction juste. Ce qui me reste entre les mains, sur l’écran de l’appareil, c’est la trace de doigts sur le tableau effaçant d’une secousse le mot trop vite posée, ou est-ce plutôt le geste, ou l’effacement ? En tout cas, ce n’est jamais ni le mot, ni ce qu’il dit.
Ou alors : peut-être que dans le mouvement, j’aurais saisi la manière dont il s’est dit, quand quelqu’un ici l’a écrit : et le regard dans le dos, dans la peur qu’on le voit écrire sur le mur, les tôles de chantiers (réaction incompréhensible : y-a-t-il mot plus inoffensif que celui-ci ? Y-a-t-il cependant mot pour lequel on aurait davantage peur ?). Écrit si rapidement qu’à chaque fois que quelqu’un voudrait le prendre en photo, il ne prendrait que cette sorte de mouvement rapide qui l’efface en le produisant, qui l’épuise en le disant, emportant avec lui un fantôme de mot et sa prononciation évanouie.
Du mot, que dire de plus que son évidence même, dans l’absence qu’il désigne au lieu même de son énonciation ? Une signature, comme une main négative trace la présence au signe de sa disparition.
Les révolutions qui là haut, au-dessus des parois du métro, battent la mesure de l’histoire comme sur la coque du bateau l’immobilité de l’eau toujours balancée, ne rien en dire qui puisse les interrompre quand leur en allée tient ainsi de l’effacement autant que de la signature tremblé sur le bougé du réel.
Car peut-être que je rêve l’histoire signée de ce nom même, celui qui endosse l’anonymat de tous pour les nommer, celui qui produit le verbe en-deçà de toute singularité, celui qui, prenant le contre-pied de la littérature, dresse sur le mur son nom de personne qui défigure celui qui porte sur lui son regard, l’obligeant à devenir pour un temps, le temps de l’effacement, celui qui le produit, et l’efface.
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entr’ouvert
vendredi 11 février 2011
A Wolf At The Door (Radiohead, ’Hail To The Theif’, 2003)
Je dévie. Le bon chemin passe par un fil qui n’est cependant pas tendu en hauteur mais ras du sol. ll semble plus destiné à faire trébucher qu’à être emprunté.Franz Kafka (Journal, Cahier G., 19 octobre 1917)
Longtemps qu’au proverbe vieilli et de bon sens, celui qui veut qu’une porte soit ouverte ou fermée, j’oppose les aberrations intimes qui le démente : tout ce mouvement des choses autour de moi cette semaine (sans doute la suivante aussi) — certitude que la porte toujours sur le point de claquer n’est ni ouverte ni fermée, seulement entr’ouverte au vent, à mon corps si le vent l’accepte quitte à ce que se referme derrière moi toute la vue du réel, mais qu’en levant la tête devant moi s’ouvre d’autres rues.
Il faut l’accepter — et que le temps d’écriture se réduise alors, mais combien le temps qui l’éprouve en amont se densifie d’autant, et les croisements au feu, les ouvertures possibles, les fermetures toujours en instance : je pose un pied sur le pas de cette porte, et je regarde. Je vais entrer.
Dans cette précipitation des jours, rien d’autres à suivre que les lieux, Paris écartelé, les heures après les autres, sans pouvoir m’arrêter. J’écris précipitation, je veux dire accélération — les heures sont les mêmes cependant, durent autant de minutes que toutes les autres. Oui : mais cependant.
Je ne sais pas pourquoi — je n’ai jamais autant pris de photos que ces derniers jours où je n’ai le temps de ne rien faire : seulement sauter dans le premier métro qui passe pour rejoindre le retard. Comme si je ne pouvais voir le monde autour de moi qu’à la volée, toujours précédé du manque. Et tout ce corps de femme de la ville, ouverte ; toute cette palpitation des choses qui respirent et s’essoufflent, croissent et s’effacent quand je tends la main, reviennent, et que je foule aux pieds les plus pressés d’en finir pour recommencer le jour suivant.
De cette semaine, tant à écrire : la pièce de théâtre somptueuse vue mercredi ; le travail qui s’ouvre ; les photographies de ces Batignolles noires la nuit ; la violence politique dans les rues partout jamais ressentie aussi forte.
Hier n’a pas encore passé — à dormir quatre heures par nuit pendant une semaine, on sait bien que le plus dur à passer est le milieu de la journée, vers quatorze heures, mais que dans l’entrebâillement de minuit, on est plus aiguisé, plus féroce pour mordre la langue qui bat dans le temps mort des villes. Moi, je suis là.
La porte claque. Je suis passé — mais de quel côté ?
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mouvements de foule
samedi 5 février 2011
Spiracle (Soap & Skin, ’Lovetune For Vacuum’, 2009)
Chacun ses pieds
dans ses paschacun ses larmes
au large des yeuxchacun sa main
dans l’aumônedans le trois-mâts
chacun ses rêvesson mal de poudrerie
dans ses désirsson mal de nébuleuse
dans ses penséesGaston Miron (L’homme rapaillé, ’Influences’)
Foule nombreuse dans le crâne quand on marche pour aller nulle part vraiment, ni pressé, ni là, seulement d’être là, seulement foule, et puis.
De marcher dans la rue mais en file indienne, en piétinant, comme s’il fallait faire la queue pour accéder à quelque chose ; alors on s’attendrait presque à payer à la fin de la rue et pourtant il n’y a rien — que la rue qui continue mais soudain vide et pourquoi là.
La même foule nombreuse en soi est dehors alors ça ne choque pas, on s’étonne juste de la trouver là, étalée, immobile presque ; c’est insupportable à s’enfuir ; quand j’irai me réfugier dans le cimetière pour me dépeupler intérieurement, il y aura toute une autre foule, de silence et de terre, et dans le vent, des phrases qui tombent, que je viendrai ramasser et noter à la volée lorsque je serai de retour chez moi.
john bonham dans la tête, et rien qui appelle au dehors
ou bien
lautréamont dans les mains, qu’est-ce qui saigne dans la bouche quand ça parle
et encore
la pérouse dans la jambe, mais quand reviendra-t-il, mais au moins le veut-il
mais aussi
soleil dans le dos qui gratte mais ne livre que ma peau morte
et donc
koltès dans la bouche, réciter cela comme du racine : et sa mort, à mes yeux dérobant la clarté rend au jour qu’ils souillaient (toute sa pureté)
puis, enfin :
michaux respirait, et de la même manière que tous, mais l’air qu’il soufflait a disparu dans les plantes
Des foules que je ramènerai à moi, dans la soif des carnages (impossible de ne pas penser au bruit des corps qui tomberaient), je dirai le mouvement qui bat et me déporte : y mordre profondément pour ne pas avoir à y rester.
Quand je me dégage de tout ce flux de corps comme inertes, je saisis combien mon appartenance aux êtres est fragile, menaçante, arrachée de justesse à la violence des villes.
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Il n’y pas si longtemps que j’ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux
lundi 31 janvier 2011
I Swam out to Sea - Return (Max Richter, ’Waltz With Bashir (BO), 2008)
Alors les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches ; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons, la perte, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas.
De ce qui vient et revient à même hauteur, du jour, cette lumière qui passe la fenêtre pour me montrer mes mains tapant à la surface des touches ce qui saurait dire la hauteur et la force de cette lumière, vient et s’en va le rythme aussi lent que profond d’une respiration qu’on dirait extérieur à mon corps même, ainsi je suis devant la mer, devant l’écran et la ville.
Tempêtes, sœurs des ouragans ; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté ; mer hypocrite, image de mon cœur ; terre, au sein mystérieux ; habitants des sphères ; univers entier ; Dieu, qui l’as créé avec magnificience, c’est toi que j’invoque : montre moi un homme qui soit bon !
Des semaines que je n’ai pas pris de photos, et quand je me penche sur le calendrier de la machine, dans l’ordre des choses étalées par la suite des photographies qui sont pour moi une mémoire sûre, à la date du 31 janvier, je trouve cette série prise au Cap, neuf photos à même place lancées sur une même minute ou presque, et disant ou cherchant ou accompagnant le battement irrégulier des vagues : et je suis devant elles comme à ce jour.
Laisse moi partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n’y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes, qui ne me méprisent pas.
Ignorant des traces qui me demeurent et me figent dans la reconnaissance de ceux que je croise, de ceux que je vois de temps en temps mais me savent et m’appellent par le même nom depuis toujours, c’est bien que quelque chose demeure oui ; mais ce n’est pas ce visage, ni ces mains, ni le prolongement du corps dans le corps, c’est autre chose, qui tient au regard (peut-être) et je me tiens peut-être devant la vague ainsi que devant moi, toutes ces années qui me restent, ou qui me suffisent, qui m’attendent ; et cette lumière qui ne part pas de mes mains : ô, être Lady Macbeth les deux poignets plongés dans une bassine d’eau chaude et frottant frottant le sang qui ne partira plus.
C’est pourquoi, ô peuples, quand vous
entendrez le vent d’hiver gémir sur la mer et près de ses
bords, ou au-dessus des grandes villes, qui, depuis longtemps,
ont pris le deuil pour moi, ou à travers les froides
régions polaires, dites : « Ce n’est pas l’esprit de Dieu qui
passe : ce n’est que le soupir aigu de la prostitution, uni
avec les gémissements graves du Montévidéen. »Appartenir à ce siècle qui ne se terminera pas, qui ne commencera jamais qu’en finissant l’histoire qu’il n’a pas accomplie : jours morts comme autant de récits qu’il suffirait de cracher, mais dans la bouche, est-ce que je possède la salive pour dire le récit du monde qui l’achèvera : je le veux pourtant, je le veux : et dans la mer, l’écume que ça formera, et dans la mer, l’écume qui la fera disparaître : je suis, dans le sable, une trace de pas que je recouvre.
Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits
isolés des campagnes, l’on voit, plongé dans d’amères réflexions, toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L’ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en
s’aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j’étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me paraissait étrange ; maintenant, j’y suis habitué.Relever dans les Chants de Maldoror ce simple mot de mer ; à la page 40 sur près de 400, j’en ai autant que de photographies : ce n’était donc pas suffisant. J’aurais pu tenir encore, le pas gagné sur ce banc de sable, et prendre et prendre encore, comme aux dernières secondes d’un acte de chair inavouable, au désir arraché dans la violence quelque chose qui aurait continué le temps, ce soir : plusieurs autres minutes qui auraient formées une heure, aurait suffit à scander le mot de mer, et voir à chaque image combien la photo aurait nommé en retour le mot : comme elle l’aurait sauvé.
Nul, n’a encore vu les
rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure
maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou au
rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes
montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand
j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur.Des vagues, l’une après l’autre, qui donc, oui, qui dira la fascination de l’incessant qui toujours déplace les lignes ; la mer au milieu de la mer, quelque chose qui ne commence et ne s’arrêtera pas tant qu’au milieu on adopte le point de vue d’un point fixe ; mais qu’on se tienne dans le milieu, et on devient le mouvement, soudain et pour toujours — d’un trente et un janvier à l’autre, qu’est-ce qui s’est déplacé du monde ou de moi pour que je ne parvienne pas à mesurer la distance qui me sépare de l’amer, comment savoir si j’en suis éloigné, ou si je l’ai dépassé ?
Assez sur ce sujet. Il n’y pas si longtemps que j’ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l’avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu’est le cœur humain. Ô poulpe, au regard de soie !
Ce toit tranquille : de la mer-cimetière de Valéry, ou de la mer-forêt de Gracq, avec sa chevelure de femme qu’on envelopperait dans des draps pour faire tomber la fièvre — où suis-je allé ? et toute cette blancheur de bave répandue, alors sur mes plaies, seulement y répandre du sel, quoi faire d’autre : ainsi comme écrire est traverser dans le souvenir vécu les douleurs éprouvés pour en mettre à mort sa vie et pour en s’y plongeant lui survivre enfin, lui survivre peut-être : comme écrire et s’y affronter, longer la verticalité des choses, suivre la latéralité de l’horizon qui devient la surface entraînante une seconde après les autres les vagues jusqu’à la dernière et que tout cesse.
Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse, ou debout sur la montagne… les yeux en haut, non : je sais que mon anéantissement sera complet. [1]
Et tu m’as dit comment c’est pour toi de descendre dans l’eau tu sens aux tempes les battements s’affoler à mesure que la pression dans la poitrine augmente et que chaque seconde le souffle manque et manque encore : et dans le manque grandi, ce désir de fermer les yeux comme dans le corps de l’autre, et la jouissance au bord de ne plus respirer tu dis la jouissance où l’eau reflue sur la peau hérissée de froid et soudain, avec la libération en surface, tu dis aussi le regret de la mort ; non, pas le regret : sa nostalgie : et tu dis alors ignorer si c’est la lumière ou l’air qui te fait respirer finalement ; mais la mer, la mer toujours recommencée quand tu te dresses ; le monde basculé roule sur lui-même à force de mer, et la main qui écrit, cette main qui écrit cela, le fait dans le mouvement de poignet qui obéit en tout à chaque soubresaut de mer, puisque chaque mot en émane, chaque mot lui revient.
[1] _Lautréamont, Chants de Maldoror.




