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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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mes usines
jeudi 12 mai 2011
Aucun Express (Noir Désir (reprise de A. Bashung), ’Tels Alain Bashung’, 2001)
Les arbres sont responsables de plus de pollution aérienne que les usines.
Ronald Reagan
Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ?
Michel Foucault, Surveiller et punir
J’ai bâti pour moi seul une Règle — je suis lié à elle comme en liberté, chaque heure sonne pour moi la tâche à effectuer, je lui obéis comme à un Dieu auquel on a renoncé de croire, envers qui on vénère le renoncement à la foi même. Je réalise que la vie réglée ainsi est plus ample, nombreuse : en elle l’épaisseur étrange de toute une semaine — le soir, quand il faut allonger son corps, la fatigue mord sans effort sur la nuit ; oui, c’est la sensation même de la fin comme on dit en anglais, au dernier plan des films.
Cependant, il y a des angles morts. Dans l’organisation forcenée de mes jours, je réalise que la lecture n’occupe aucune place : impossible de lui accorder une heure. C’est parce que je sais que, lorsque je n’ai pas au moins deux ou trois heures devant moi, impossible de commencer à lire ; et jamais je n’ai, devant moi, deux ou trois heures, au moins.
Le train est devenu naturellement pour moi mon cabinet de lecture.
Alors, je ne compte plus les trajets en heures, mais en romans (ces derniers mois, redécouverte du roman : lutte sans fin avec cette forme, je ne suis pas réconcilié, mais on n’a pas encore rompu les pourparlers). C’est ainsi : mes arrangements plus ou moins avouables avec le temps.
Ma Règle n’a pas de nom, évidemment. C’est une usine avec ces tours, ces gardes chiourmes, ces pauses salvatrices, ces pointages — je pourrai donner l’impression d’une astreinte, mais c’est le contraire : cette règle est l’organisation joyeuse, effective, utopique, d’une réalité qui me devance toujours.
Évidemment, l’une des règles de ma Règle (l’une de ces premières Lois) est que chaque semaine, chaque jour, chaque heure, la règle se réajuste, et invente d’autres règles. Évidemment, cette règle aussi, le temps la devance ou l’anticipe. Évidemment, cette Règle m’échappe tout à fait dès la deuxième heure. Mais enfin : la joie utopique de mon ici et maintenant, elle, demeure. Le travail, quand il est livré à ses champs libres (magnétiques) doit s’ajuster au désir.
Étrangement : la seule Loi immuable reste les heures consacrées à la lecture, dans le train, dans la hâte, une page après l’autre, une gare après l’autre.
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Village des Batignolles
_Sarah Cillairevendredi 6 mai 2011
Au moins cette eau du puits glacée, bois-la : le ficus vit encore.
La façade a été ravalée.
Les jeux du square de nouveau en travaux : en 1998, le nouveau revêtement de sol, à l’aspect d’écorce, sur lequel rebondir en marchant.
Tu brunches à vingt euros.
Les bureaux de tabac tenus par des Asiatiques.
Trois enfants sont nés.
Dix mille le mètre carré.
Le mec du manège, ses converses, devenu bossu.
Les jours de brocante où il pleut.
Mon Franprix est ouvert le dimanche matin, on n’y trouve presque plus de produits Leader Price.
Dans l’autre Franprix, les caissières sont hindoues.
Retours à la ligne paresseux.
La mode des planches aux terrasses des cafés.
Le Stereorama a été remplacé par une boutique de fringues.
Les scientologues qui fument devant le Celebrity Center ne proposent plus leur test de stress gratuit.
Feu village olympique — village des Batignolles.
Parc Martin Luther King, les arbres font enfin de l’ombre.
On est Batignollais.
Ouverture de magasins bios et de librairies dont deux de mangas.
Les boulangeries affichent leurs prix aux concours de baguettes.
Je fais coucou aux trains depuis plus de dix ans, je vais voir les canards, mais, au troisième enfant, ne me tape plus guignol.
Un nouveau Picard.
La piscine ne vaut rien, alors qu’à Jaurès.
Les sushis livrés.
Le ficus survit aux histoires d’amour.
Le ficus, il y a de ça quatre ou cinq ans, je l’ai mis dans un coin de la cour, devant les grilles métalliques du traiteur italien, puis je l’ai oublié.
Récemment, en sortant les poubelles, à la place des branches sèches où pendaient encore ça et là quelques feuilles ternes bordées de marron, j’ai remarqué un feuillage, non pas luxuriant, mais bon, fourni.
C’est un ficus ordinaire, offert par un ami il y a très longtemps, je ne sais plus à quelle occasion, un ficus d’étudiant.
Quand j’avais dix-sept ans et cet ami vingt, j’avais tapé son mémoire d’esthétique sur Freaks de Tod Browning.
Il faisait des études de philo à la fac de Clermont-Ferrand et moi, déscolarisée depuis plus d’un an, j’écrivais de la poésie, les journées étaient longues, j’allais à la bibliothèque universitaire lire ce que je trouvais sur Rimbaud et Verlaine, ma sœur qui m’avait recueillie chez elle à Clermont me donnait rendez-vous à midi, je mangeais avec ses amis de philo, contenant mon mépris pour la vie estudiantine faite de pots et de ciné-clubs tandis que, mue par un mysticisme quasi cabalistique, je composais avec labeur une fresque hyper-moderne.
L’année d’après, je pris un chien.
Martin, l’ami du ficus, pour me remercier d’avoir tapé son mémoire, m’offrit Rimbaud le fils.
Ce printemps-là, un dimanche après-midi, allongée sur un banc de la place Jaude, ma tête posée sur les genoux de ma sœur, je lis Un privé à Babylone, et je me souviens du rire joyeux, venu de l’enfance, qui nous secouait, elle et moi, et me soulagea, car, depuis que j’écrivais de la poésie, je ne riais plus très souvent. Dès le lendemain, avec tout le sérieux de mes dix-sept ans, je repris la pose de poète maudit, espérant toujours, néanmoins fleur bleue, qu’un homme (me) dorlote aussi (les rêves de ma sieste).
Freaks — Tod Browning (1932)
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.Pour les Vases communicants #23, j’accueille Sarah Cillaire — c’était un rendez-vous pris depuis le mois précédent, et décision prise d’évidence d’échanger sur (ou autour ?) des Batignolles. Alors que nous nous connaissons depuis quelques années maintenant — je date notre rencontre de l’hiver 2007, une lecture dans la galerie Mycroft pour la présentation de la collection Déplacements — nous nous sommes rendus compte seulement récemment que, lors de mes passages à Paris, nous étions voisins : nos immeubles à l’angle d’une même rue : les Batignolles, on aurait pu s’y croiser cent fois ; nous ne devions pas passer aux mêmes heures…
Sarah habite le quartier depuis plusieurs années maintenant — et évidemment son rapport à ce lieu et à la vie qui l’a fabriqué peu à peu diffère du mien, qui n’y suis que de passage, même si ce passage dure parfois sept jours la semaine.
De Sarah, je ne suis pas qu’un lecteur attentif, admiratif aussi : écriture si sensible, exigeant tant d’elle-même, tout peut-être, dans les liens qui traversent la vie et sa phrase, leur déprise l’une en l’autre ; si ce vase-communicant a un sens à mes yeux au-delà de cet échange croisé sur un même coin de rue, c’est qu’il dit aussi une part de l’amitié qui peut unir deux regards différents, dans le croisement desquels s’échangent les accords plaqués sur des espaces de partage, accords qu’on dit brisés aussi, et continus.Des vies nombreuses de Sarah Cillaire, en lire quelques lignes dans ses livres : Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?, et 10 fois en moyenne aux éditions Publie.net.
Merci aussi pour son accueil, chez elle.
Et suivre, via le groupe Facebook, d’autres vases communicants ce mois — tout cela sous la veille bienveillante et généreuse de Brigite Célérier…
- Les vases communicants de mai :
– G@rp http://lasuitesouspeu.net/ et Franck Thomas http://www.frth.fr/
– Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et Jérôme Wurtz http://aquelquepasdelusine.blogspot.com
– Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/ et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?rubrique1
– Louise Imagine http://louiseimagine.wordpress.com/ et KMS http://kmskma.free.fr/
– Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/
– Christopher Selac http://christopherselac.livreaucentre.fr et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/
– Isabelle Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et conte de Suzanne http://valetudinaire.net/
– Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/
– Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/ et Dominique Hasselmann http://dh68.wordpress.com/
– Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/ et Anita Navarrete-Berbel http://sauvageana.blogspot.com
– François Bon http://www.tierslivre.net et Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/
– Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/
– Morgan Riet http://cheminsbattus.wordpress.com/ et Marlène Tissot http://monnuage.free.fr
– Michèle Dujardin http://abadon.fr/ et Jacues Bon http://cafcom.free.fr/
– Murièle Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/ et Vincent Motard-Avargues http://jedelego.free.fr/plus.html
– Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Sandra Hinège http://ruelles.wordpress.com/
– Mariane Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Michel Sarnikov http://la.mauvaise.herbe.over-blog.com/
– Sarah Cillaire http://www.seriescillaire.com/ et Arnaud Maïsetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip/
– Christine Jeanney http://www.christinejeanney.fr et Jeanne http://babelibellus.free.fr/
– KtyZen http://ktyzen.posterous.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com
– Martine Rieffel http://lireaujardin.canalblog.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com -
faire boiter la réalité
lundi 2 mai 2011
Futile Devices (Sufjan Stevens, ’The Age Of Adz’, 2010)
L’endroit le plus utile dans une maison, ce sont les latrines.
T. Gautiers
Cette image, on pourrait la trouver n’importe où, sur n’importe quelle ligne de n’importe quel train — d’ailleurs, pas besoin de prendre le train pour voir cela : seulement, dans le train, la vitre passe plus rapidement à autre chose, alors je la supporte davantage. Ces cimetières de voitures qui attendent d’être remplies : non, pas cimetières, seulement des grandes plaines de béton plantées au milieu du monde par commodité essentielle, aucune autre préoccupation n’a présidé à leur conception (mais ces terrains vagues destinés aux voitures, est-ce qu’on les conçoit ?). Juste la nécessité de l’immédiateté la plus pratique, la plus utile.
Évidemment, non : on ne conçoit pas ce genre de réalité. On la décide, c’est tout. Y consentir, est-ce un peu renoncer ? Seulement, dans la ville dressée ainsi tout en long, sans immeuble, parking devenus emblème (allégorie ?) de toute ville, on est devenu incapable de dire à quoi on a renoncé, au juste.
Je marche ce soir en boitant légèrement — toujours cette faiblesse à la cheville : nulle douleur véritable ; ma démarche l’accompagne, j’ai adopté le pas de cette douleur pour l’effacer sous la marche, elle dessine une sorte de chute calculée et permanente qui est la mienne désormais (je crois qu’elle n’est perçue par personne vraiment — sauf évidemment par ceux qu’un affaissement régulier est un signe, décelable entre tous.
Je marche ce soir dans l’organisation sans beauté de la vie, et rien ne me paraît plus insolite que cette présence déroulée des choses pour moi seul qui y assiste. Ce n’est pas l’agencement administratif du chaos qui me sidère, mais comment tout finit par lui échapper, et face aux lois pourtant prévues par lui, ces non-ajustements de la réalité qui le fait boiter, doucement, tendrement, avec la joie d’une blessure arrachée au plaisir.
Si la vie boite avec moi, je crois pour un peu que j’y participe : qu’elle ne boiterait pas sans que je l’y entraîne : et ce mensonge me fait sourire quand je rentre — dans la fatigue de la journée traversée dans l’euphorie d’après l’épuisement (dès huit heures du matin, je ne tenais plus debout : alors, après vingt trois heure : dans quel état je me trouve puisque j’ai finalement tenu, debout), je laisse l’haleine froide de cette ville mal fabriquée à nos désirs souffler sur moi. Je retiens sa respiration comme un baiser déposé maladroitement et dont le visage gardera, jusqu’au soir, l’empreinte d’une morsure imprécise, inadéquate, injuste : parfaite pour que ce baiser serve de talisman contre les laideurs du jour : y voir à travers lui la promesse d’une catastrophe qui sauverait.
Mots-clés
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le long couloir du jour
dimanche 1er mai 2011
Memory lane (Elliott Smith ’From a Basement on a Hill’ 2004)
Et pourtant, et pourtant
J’étais triste comme un enfant.
Les rythmes du train
La « moëlle chemin-de-fer » des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin d’or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté
L’épatante présence de Jeanne
L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et qui me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature !
Et derrière les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes qui montent et qui descendentCendrars, Prose du Transsibérien
Tu dis : ce long couloir qui entraîne ne commence pas, ne s’emprunte pas (à qui le rendre ?), ne débouche jamais. La seule lumière qu’on voit, c’est celle qui s’éteint, sur les façades bleues des étangs verticaux tendus comme des paravents, là. Tu fais une pause à ce moment-là, sur ce point : là (tu souffles, un temps : silence). Et tu reprends, comme pour toi-même : c’est ainsi.
Demain, ce sera avant l’aube que je me lèverai ; le train est à 5H02 (la précision : joie infime) : alors, quelque part entre Angoulême et Poitiers, il y aura soudain un peu de jour répandu, six heures trente huit fera basculer hier au maintenant arraché par la lumière : et je continuerai à lire (ce roman qui est davantage qu’un roman). À Paris vers huit heures et demi, je serai épuisé de la journée : elle ne sera pas commencée. C’est ainsi, dit la voix qui continue, mord sur sa propre pensée jusqu’à moi.
Le long du long couloir de la semaine — désirable, ô — il y a ce point de bascule de la fatigue qui organisera spatialement chacun de mes pas : comme les lumières tremblées des couloirs de l’Odéon, une lumière après l’autre effondrées, il y a aura la possibilité de la suite que je laisserai venir à moi pour m’y confondre.
Tu dis mais je ne t’entends plus, voix dans le crâne : la semaine qui t’attend sera la dernière avant d’avancer le long du long couloir de l’été que tu prépares comme un rendez-vous (déjà repéré le endroits du matin, de l’après-midi, du soir, dans la ville pas encore chaude de Bordeaux qui s’annonce en juin brûlante, de fièvre, oui, de fièvre (tu dis plusieurs fois le mot pour l’appeler déjà, un mois à distance), ce mois, dit la voix qui s’adresse à moi en hurlant maintenant, que tu inventes comme une femme, que tu construis comme une phrase. Tu dis cela et d’autres choses encore, mais je ne t’entends plus ; demain, dès l’aube, à l’heure où : il y a aura, du tram jusqu’au train, et du métro jusqu’à l’autre, un long couloir à traverser avant d’arriver jusqu’à la fatigue de la nuit qui recommencera tout.
Hâte du jour sale : hâte de le lever moi-même avec la force du corps, hâte de le porter jusqu’où il saignera sa dernière goutte, bue finalement avec toute ma tendresse à ses propres lèvres.
Memory lane (Elliott Smith ’ Live Detroit Bar’)
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rentrer, déblayer, écrire
mercredi 27 avril 2011
Little Deschutes (Laura Veirs, ’July Flame’, 2010)
Tous les soirs je me plaisais à imaginer cette lettre, je croyais la lire, je m’en récitais chaque phrase. Tout d’un coup je m’arrêtais effrayé. Je comprenais que si je devais recevoir une lettre de Gilberte, ce ne pourrait pas en tous cas être celle-là puisque c’était moi qui venais de la composer. Et dès lors, je m’efforçais de détourner ma pensée des mots que j’aurais aimé qu’elle m’écrivît, par peur en les énonçant, d’exclure justement ceux-là,—les plus chers, les plus désirés—, du champ des réalisations possibles. Même si par une invraisemblable coïncidence, c’eût été justement la lettre que j’avais inventée que de son côté m’eût adressée Gilberte, y reconnaissant mon œuvre je n’eusse pas eu l’impression de recevoir quelque chose qui ne vînt pas de moi, quelque chose de réel, de nouveau, un bonheur extérieur à mon esprit, indépendant de ma volonté, vraiment donné par l’amour.
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, "Du Côté de chez Swann" — ’Noms de Pays : le nom’
Défaire les valises, ce n’est pas le plus long — mais réorganiser le temps, reprendre pied dans l’habitude : oui, interminable. Balayer fermer partir, à l’envers, cela ne fait que rentrer, mais ce seul mot prend davantage de place que trois verbes ensemble. Il y a ensuite écrire : mais voilà — écrire vient ensuite, parce que avant, il y a tout ce qui prend la place de ce mot : rentrer.
Avant écrire, il y a écrire à : des lettres en attente, de l’attente qui n’attend plus ; des attentes qui ne peuvent s’écrire que dans l’instant du retour : dans le noir, quand il faut fermer les volets pour ne pas être aveuglé. Les lettres qui se forment au hasard prennent la forme de ce noir, s’entrechoquent un peu, trouvent la sortie malgré tout, on l’espère.
Désormais, je sais que devant moi, il y a plusieurs mois qui ne formeront qu’une seule journée vaste et large (mais qui ne suffira pas.) L’été, décider de le passer d’un seul tenant devant la table de travail : cela ne suffira pas, non : mais enfin. Je fermerai les volets, les deux mois d’été seront une seule nuit, dans le manteau de laquelle je me cacherai.
Mais d’abord, les lettres, donc : écrire à, c’est retrouver dans le poignet la douleur d’écrire sur : ce papier blanc sans ligne, s’affronter à la raideur de la main, faire face à des lettres qui m’échappent, qui ne sont jamais (assez) les mêmes, la difficulté de se relire alors que sur l’écran le mot ne résiste pas : tout le contraire sur papier. Aucune lettre n’a la même forme (et pourtant, je sais que mon écriture est reconnaissable : dans le fait que je ne sais pas écrire une seule lettre de la même manière ?).
Toujours en reprenant la plume cette pensée à Michaux : le bras droit cassé, il apprend à écrire de la main gauche : émerveillement du corps qui résiste, qui forme des lettres à soi-même inconnues. Ce serait là une belle image de l’écriture : quand soudain le corps fait barrage à la volonté, et qu’on assiste à la naissance d’un autre corps, excroissance folle, sauvage (de quels fonds venus ?). Volonté mort de l’art. Préférer l’aquarelle à la gouache pour sa propriété de fabriquer des formes seules coulantes sur la surface du papier selon le grain. Même chose pour l’écriture : dépend d’un si grand nombre de choses comme le poids du sang dans le corps, le rythme du cœur qui bat (à chaque changement d’une pulsation, tout bascule : de là les basculements incessants.)
Écriture manuscrite trop associée à mes yeux (à mon poignet) aux écritures scolaires ; je veux dire, surtout, de concours : longue dissertation harassante (mais cela ne va pas sans quelque joie, aussi, de la pensée gratuite traversée comme essentielle), soumise à lecture, soupèsement, jugement de Dieu.
Toute différente désormais : les lettres écrites, dans la folie des lignes absentes, délivrées des choses à dire (enfin, on peut dire le reste, tout le reste, quand on n’a pas quelque chose à dire) : toute livrée à sa pure morsure sur la page qui avale et avance, se fait dans le recouvrement de toute trace.
Il ne restera de la page posée en support que le mélange des lettres : c’est un juste retour des choses.
Désormais, je suis rentré.
Demain, je reprends le train de l’aube — mais ce ne sera pas partir, car tout recommence — demain, je reprends le train et la ville sera là : oui, toute prête à l’écrire.
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aux reflets des villes
mercredi 20 avril 2011
Reflections (Daft Punk, ’Tron : Legacy’ (BO)
REFLET
(re-flè ; le t ne se lie pas dans le parier ordinaire ; au pluriel, l’s se lie : des re-flè-z argentés) s. m.1° Réflexion de la lumière ou de la couleur d’un corps sur un autre.
Les reflets des nuages sur les champs.Tous deux ont la tête garnie de petites plumes à demi relevées en huppe noire, à reflets verts et violets, BUFF. Ois. t. VIII, p. 325.
Ce sont ces reflets infinis des ombres et des corps qui engendrent l’harmonie, DIDER. Essai sur la peint. ch. 3.
Nos pensées sont susceptibles de différents coloris : séparées, chacune a une couleur qui lui est propre ; rapprochées, elles se prêtent mutuellement des nuances, et l’art consiste à peindre ces reflets, CONDIL. Art d’écr. II, 6.
Tels, dans l’airain brillant où flotte une eau tremblante, Le soleil..., croise son jeu mobile.... Et des murs aux lambris rapidement promène Des reflets vagabonds la lueur incertaine, DELILLE, Én. VIII.
Le perfide reflet [de la lune sur les armes] les a trahis tous deux, DELILLE, ib. IX.
Le reflet c’est la lumière renvoyée frappant dans la demi-teinte un corps solide, et il ne faut pas que le jour ait l’air de passer à travers la toile, TH. GAUTIER, Feuilleton, Moniteur universel, 9 mai 1868.Fig.
Saisir, dans les caractères, tous les reflets des vertus sur les vices, et des vices sur les vertus, MARMONTEL, Oeuv. t. IV, p. 411.
La littérature, qui n’est que le reflet des moeurs, LAHARPE, Cours de lit. t. VII, Introd. p. 54, dans POUGENS.
Le siècle de la reine Anne ne fut qu’une espèce de prolongement ou de reflet [du siècle de Louis XIV], CHATEAUB. Génie, II, III, 5.Littré
Il y a une autre ville dans la ville — non : pas en elle vraiment, mais comme sur elle, posée comme une strate supplémentaire qui la multiplie, la contient et l’épaissit. Sur elle se pose cette ville, une main positive qui laisse ses traces de doigts, de sang, de tout ce qui pourrait la signer avant son départ. On ne voit jamais de geste, seulement sa trace. Un dépôt de ville sur la ville qui se laisse voir, parfois, à quelques passants plus en retard encore que les autres qui courent manquer leur train. Ces passants en retard lèvent les yeux au ciel et ne rencontrent que de la ville traversée par elle-même. C’est pourquoi (mais pour d’autres raisons encore, plus opaques) ces passants ont la haine de la ville — ignorent combien leur haine accroit le désir que la ville leur porte.
Quand ces passants veulent la saisir, ils n’ont entre leurs mains que ce dépôt de désir qui leur restera entre les doigts, spectre de la ville, cadavre de la ville, fantôme hantée par la ville, et hantise de la ville qui continue sur eux.On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.
Lautréamont, Maldoror, Chant II
Géométrie ininterrompue de la ville, angles durs, droits, sévères, définitifs, certains, indubitables — précis de vocabulaire absolu de lignes incontournables qui finissent, dans les intersections qu’elles découpent, par dessiner (non : par invoquer) une ville de fer et d’os noirs, sans terre (il n’y a pas de terre dans cette ville) : ainsi, qu’on se plonge dans les reflets de la ville, on ne verra qu’une vérification de ses lois, une justification, et une élaboration recommencée de son espace. Les théorèmes qui la fabriquent nous restent inconnus. On sait qu’ils sont justes cependant, plus justes que dix, ou cent, ou mille commandements divins, puisque la ville tient droite, elle.
La terre ne montre que des illusions et des fantasmagories morales ; mais vous, ô mathématiques concises, par l’enchaînement rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de vos lois de fer, vous faites luire, aux yeux éblouis, un reflet puissant de cette vérité suprême dont on remarque l’empreinte dans l’ordre de l’univers.
Lautréamont, Maldoror, Chant II
Reflets donnés et échangés comme des caresses au-dessus du lit : et lit lui-même qui donne le change des caresses, explicite les équivalences d’or pour chaque morsure et baiser (ce sont les mêmes), et à chaque cheveu arraché dans le désir, le reflet au centuple. On se dresse dans la nuit soudain : c’est la nuit soudaine — on devrait être rassuré que tous ces corps mélangés sur soi (en soi) n’étaient que de la matière évanouie du cauchemar : on est plus épouvanté encore d’avoir fait naître pour de faux ces images qui nous manquent alors comme notre première enfance ; nous manqueront pour toujours.
Ô lampe poétique ! toi qui serais mon amie si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des églises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu à briller d’une manière qui, je l’avoue, me parait extraordinaire ? Tes reflets se colorent, alors, des nuances blanches de la lumière électrique ; l’œil ne peut pas te fixer ; et tu éclaires d’une flamme nouvelle et puissante les moindres détails du chenil du Créateur, comme si tu étais en proie à une sainte colère.
Lautréamont, Maldoror, Chant II
De quel cadavre Maldoror est-il le reflet ? De la ville — que je porte. Qui se porte partout, en moi, hors moi que le jour défait. Et le fleuve qui passe, devant tous sans que personne ne voit ce qu’il transporte d’une rive à l’autre et sans passeur, moi je le vois sur chaque reflet que la ville construit à mesure que je l’invente (là, puis là.) Sais-tu que je pourrais répondre, un jour, d’autres reflets ? Il faudrait d’autres murs, et d’autres corps mélangés (me dis-tu) et d’autres cadavres que tous les livres du monde n’y suffiront pas, peut-être. Mais il faudrait. Aux reflets des villes, on graverait avec nos mains emmêlées des villes inconnues aux longs cheveux de pluie qui descendraient jusqu’aux fleuves, se confondant avec les rues, rouges écarlates comme de la colère, puis noires, bien noires comme des lettres nues.
Quand vous passez sur un pont, pendant la nuit, faites bien attention ; vous êtes sûr de voir briller la lampe, ici ou là ; mais, on dit qu’elle ne se montre pas à tout le monde. Quand il passe sur les ponts un être humain qui a quelque chose sur la conscience, elle éteint subitement ses reflets, et le passant, épouvanté, fouille en vain, d’un regard désespéré, la surface et le limon du fleuve.
Lautréamont, Maldoror, Chant II
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enfer de la soif (partir)
samedi 16 avril 2011
Prends-y garde, ô ma vie absente !
Rimb.
« et le bruit neuf » : départ — rails, rides sur la main, toutes droites comme jamais le sont les départs ; et les affections : cette odeur de chaleur propre et ventilée des intérieurs (et pourquoi cette pensée sans douleur ni nostalgie, cette pensée toute là, immédiatement là quand j’entre dans le train, adressée à la brume de cendre qu’on traversait jadis dans les compartiments fumeurs du train vers Metz, l’odeur terrible du tabac sec jamais sorti d’ici, la nausée soudaine, âcre, qui demeure) — ici, dans l’attente sous l’horloge géante de Saint-Jean, rien que du départ, partout, partout et rien qui n’arrive que des trains qui partent.
Sur les bas-côtés, qu’on se penche un peu (encore un peu, oui : encore — on ne tombe jamais) : c’est toute cette nourriture qu’on jette aux rails : des cigarettes terminées dans l’attente et la hâte, et la soif de fumer maintenant qu’il est interdit (mais il est interdit aussi de fumer là, dehors : tant pis : il y a des degrés dans l’interdit), mégots qui s’allongent sur le bord du métal ; et autres déchets vifs : vois le courant du fossé, autour. Aller où boivent les vaches : toutes alignés au passage des trains, et soif, soif toujours de partir, mais sur le billet, destination écrite, on n’y échappera pas : JAMAIS.
Peut-être un Soir m’attend où je partirai tranquille — sans savoir où, et même sachant où mais, ignorant de toutes les solitudes qui m’attendent, aller, dans le pas qui précède tout : non, on ne part pas quand on va, d’un lieu à un autre, donné : non, ni Nord choisi, ni Vignes des pays noirs : nulle part aller sans s’y retrouver — alors : où ?
Si songer est indigne, partir, comme boire, dans la soif jamais atteinte d’une gare qui toujours recule à celui qui tend le bras (il y a, là-bas, je sais, des étangs dans lesquels passe le ciel rapidement, et pourrissent des corps de vingt ans qui toujours espèrent ; et moi, devant : qui regarde, compte les arbres et les gibiers qui dorment).
Haine des étapes qui ne donnent du sommeil qu’en échange d’un repas — au dort dîne des auberges vertes, préférer m’en aller où le pas gagné m’entraîne ; mais toi qui mens, parfois, quand le soir s’ouvre comme un sac et se répand, que tu regardes le soleil tomber tomber (tomber), et qui ne dis rien, plus jamais rien, à part l’insulte crachée soufflant que la plaine est trop grande et que la jambe manque où mordre la terre de poussière levée sous le vent, oui, toi qui pourris aussi, dans la Ville déserte : oh, qui dira désormais le nom de la mer, où aller loin, et où moi j’irai bien (mourir peut-être : rêver), sans date, sans lointain, et de n’être appelé que par de la soif — me pencher sur les fleuves des Pays de langue inconnue : et boire, boire longtemps jusqu’à ne plus me voir dans les reflets des eaux noires, les rails de tous mes passés.
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un dépli — dans la chambre du mort
vendredi 15 avril 2011
Chorus - Since by man came death (Georg-Friedrich Haendel, ’Messiah’)
Texte écrit en écho, réponse, appel, à la séance 18 des ateliers d’écriture de la BU d’Angers proposée par François Bon.
Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé.
Marguerite Duras, La mort du jeune aviateur anglais
On est dans la chambre du mort, on y est peut-être depuis quelques minutes. Mais le mort ne l’est pas, mort — il respire, respire le plus lentement du monde, et c’est sans doute à ce moment là que le souvenir commence, quand je comprends que le mort est seulement mourant. Ma main est posée dans celle d’un adulte, serrée, tous autour parlent dans la langue étrangère de ce pays ; je ne comprends rien. On ne parle pas, on murmure, et ces mots sont plus étrangers encore. De lourds rideaux jaunes et rouges sont tirés contre la fenêtre, mais laissent passer un peu de lumière, c’est-à-dire : un peu de poussière. Plus on s’éloigne de la fenêtre, plus il fait sombre. Et le lit est posé à l’endroit le plus éloigné de la fenêtre. On reste combien de temps ? Le temps de saluer le mort (celui qui va mourir.) On sort soudain lentement. Je descends les escaliers et part en courant respirer la chaleur dehors.
Des années plus tard, l’image revient — mais comme altérée par autre chose qui lui fait écran. Désormais, je sais bien ce que c’est, veiller un mort. La veille d’un mort, dans ces régions du sud qui vivent encore la liturgie de leur terre, c’est chose banale. Il y a un mystère qui ne se résoudra jamais, c’est le lieu où je suis, et le nom du mort. Le visage est invisible aussi, mais c’est celui de tout les morts ; il n’y a pas d’énigme autour de lui. Il a le visage de qui va mourir, exactement comme on se le représente — un masque de peau tendue, des lèvres gercées, des yeux clos, sans terreur. Si je reviens sur l’image, il n’y aura que la chaleur, et la noirceur du lieu qu’on tient à distance de la lumière au-dehors pure, transparente, assoiffée. Et moi, au milieu, qui ne reconnais personne ; un oncle, une tante, un père. Peut-être ; je ne revois rien. Moi au milieu, retrouvé ici sans me souvenir de l’heure précédente ni du soir qui a suivi — l’annonce de la mort peut-être. Impossible de retrouver. Je reste avec la soif et ce silence étouffé.
Longtemps que je remets en cause cette image — un rêve, peut-être, ce ne peut être qu’un rêve, ou la fabrication d’un souvenir à partir d’autres images. Mais non. La précision du décor (j’ai encore dans la bouche la soif, et devant moi le tissu de ces rideaux, je peux en mesurer le poids rien qu’en fermant les yeux), et le souffle d’un mourant (est-ce que cela s’invente ?), la densité du silence qu’on chuchote. Quand il faut s’endormir et qu’il est impossible, humainement, de lutter contre la veille, enfant mais plus âgé, cette image revient, elle dure. Elle prend l’espace de toute une nuit. Et quand il faut la creuser, savoir qui, où, quand — non ; un mur. Toujours ce qui fait écran, et que j’ignore.
Il faudrait écrire, maintenant, puisque je sais que commence là le souvenir ; je veux dire : non les autres, mais la faculté de se souvenir, rendue possible, imminente, là — et pour être plus précis : juste après. Il faudrait écrire, mais non pas le mort lui-même, lui compte si peu dans le souvenir : non, ce qu’il faudrait dire, c’est ce qui a fait écran longtemps et qui s’impose désormais à moi comme la condition même de ce souvenir, et celle de l’écriture, de toute. Ce serait cette langue bruissante autour qui ne cesse pas, plane au-dessus du mourant. Comme un chant (ce n’en est pas un, mais c’est ainsi que la langue Corse m’apparaît, toujours, et peut-être cela vient-il de là) — une sorte de prière mais toutes tissées dans les banalités. Non, il y avait de la gravité, mais pas de tristesse, dans cette chambre et ces voix, une tâche à faire, veiller le mort, et on pouvait le faire en se donnant des nouvelles : celle du temps qu’il fait, la santé des enfants. Cette chambre du mort, est-ce qu’elle n’est pas devenue, pour moi, ensuite (mais déjà) la chambre d’écriture — et ces voix, les échos de ce que le livre viendrait recueillir, tendues au-dessus du corps immobile et encore chaud de celui qu’on veille sans le voir ? Silence parlé de l’intérieur de lui-même, en lequel il faut se tenir pour écrire, je veux dire : profondément. Ce qui commence après n’est pas seulement la suite de ce lieu, il est aussi sa reformulation, et tous les récits que je serai capable de rejoindre ne pourront aller que vers là, d’où ils viennent.
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le rêve comme un visage ; un livre
jeudi 14 avril 2011
Where Dreams Go To Die (John Grant, ’Queen Of Denmark’, 2010)Puisant je ne sais quoi ; au fond de ses yeux jetant le panier tressé de mon désir, je n’ai pas obtenu le jappement de l’eau pure et profonde.
Main sur main, pesant la corde écailleuse, me déchirant les paumes, je n’ai levé pas même une goutte de l’eau pure et profonde :
Ou que le panier fut lâchement tressé, ou la corde brève ; ou s’il n’y avait rien au fond.
Victor Ségalen, Stèles, ’Visage dans les yeux’
ces images qui sont là, devant toi, et qui pour une fois ne t’imposent rien — sauf d’ouvrir ton esprit : c’est comme un livre sacré : ces images auxquelles lesquelles s’adonner, ou devant lesquelles s’accorder : paranoïa critique jusqu’à perdre raison dans les détails des arbres, et la folie, ô qu’on l’a trouve partout, ici et là, toute, si belle comme.
du rêve j’oublie tout dès le premier pas posé sur le sol de la chambre — allongé, j’ai chaque détail, possède chaque mot et les accents dans chaque lèvre posée sur son cou, les phrases traversées dans toutes les langues, ces immeubles que je découvre à mesure que je les invente, haut de mille pieds, sans savoir même l’échelle d’un pied, mais j’avance, et tout est net.
premier pas posé sur le sol de la chambre au réveil anéantit dans la seconde dix heures de sommeil qu’on ne me rendra jamais, et ses récits et ses peurs apprivoisées si lentement qu’au bout de dix heures à peine je les dompte : qui la nuit prochaine seront de nouveau terrifiantes, comme aux premières heures d’un premier jour, un visage.
Inabreuvé, toujours penché, j’ai vu, oh ! soudain, un visage : monstrueux comme chien de Fô au mufle rond aux yeux de boules.
Inabreuvé, je m’en suis allé ; sans colère ni rancune, mais anxieux de savoir d’où vient la fausse image et le mensonge :
De ses yeux ? — Des miens ?
Victor Ségalen, Stèles, ’Visage dans les yeux’
mais ce matin, discipliné je suis et demeure ; allongé de toute la nuit écoulée sur moi jusqu’à l’épuisement du matin, et les yeux plissés dans le noir à la recherche du noir plus intense qui vient de passer devant moi : je regarde.
c’est une maison immense d’une seule pièce coulée dans la profondeur du sol, sans toit ; mais qu’on lève les yeux au ciel et c’est les murs qu’on continuera de voir : aux murs, des tableaux qu’on ne ne peut admirer qu’au Louvre quand on passe en courant d’une salle à l’autre et que les toiles se confondent et s’ignorent : c’est une maison posée à mille kilomètres de la ville la plus proche, maison toute entourée de vignes de barbelées.
il n’y a pas d’énigme, il n’y a pas d’intériorité à interroger, il n’y a pas de regret, il n’y a pas de projection, il n’y a pas de morsure (sauf sur les murs rongés par une lèpre centenaire), il n’y a pas de — pas de : je suis comme un étranger dans ce rêve, et d’ailleurs, il ne dure pas ; je m’éveille, préfère l’inventer quand je l’écris (à l’arrière de la maison, ce pont immense qui voit défiler des voitures par millions, en silence : qui s’en vont là où on ne voit pas, tant le soleil) ; il n’y a rien que moi dans cette maison, sans toit, ni fenêtre, mais sans dehors.
peut-être cette maison : ce livre que je ne cesse d’écrire et que j’habite autant que lui me peuple, toutes ces verticalités de désir dans lesquelles je me vautre, ne cessant de visiter une seule pièce vaste comme le monde et comme la clarté, dans lequel je me perds pour toujours, dans la sueur et la terreur d’un écho qui ne renvoie que mes pas, et au loin (mais si près qu’elle me semble sur la nuque) la voix de quelqu’un m’appelle, m’appelle encore quand je me redresse ; et vite poser le pied sur le sol de la chambre, partir.
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pour être purs quelque part
mercredi 13 avril 2011
In My Room (The Last Shadow Puppets, ’The Age Of The Understatement’, 2008)
Écrire, et comme respirer ta vieille odeur insipide de gouffre, surprendre l’étincelle dans ta fourrure horripilée de louve… écrire l’aigreur de la soif… nous récoltons la fange, ici, la fange basse, pour être purs quelque part. une écriture initiale, obscène, agonique — qui se précipite, sans hâte, à sa seule sauvagerie…
Jacques Dupin, Ballast (extrait de ’Fragmes’, in Échancré, 1991)
Le rythme, cela commence au troisième coup — le deuxième quand il est encore second n’est qu’une répétition ; le premier coup, lui, n’est là que de rompre, déchirant quelque chose de tendu au-dessus du bruit de fond inaudible qu’il fait entendre soudain, et voilà tout. Non, le rythme, c’est au troisième coup qu’il naît, rendant en arrière de lui les deux premiers coups essentiels, irrévocables, lancés pour toujours jusqu’à moi.
Le troisième jour donc, ce mercredi, chaque heure à sa place — depuis lundi, apprentissage d’un nouveau rythme et ce besoin de hiérarchiser les minutes : la liturgie de mon travail sur le temps. Tout l’exige dans le travail et la vie qui s’y ajuste (c’est le contraire aussi). Heure de lever fixe, et les rituels, précis, se constituent ; rituels que j’invente pour scander les autres heures, immuables, qui m’attendent, le savent, chacune à son rôle, chacune son office. La table de travail : la première heure consacrée à cela, écrire : récolter la fange, basse. Puis lire. Les livres sont déjà prêts. Puis le labeur de la lecture quand on l’écrit : puis, le reste : un assez long travail s’ensuivit.
Heure une : Sauvagerie des écritures premières, celles que je ne montre pas, que je ne place pas ici, dans ces carnets qui les refuseraient — sauvageries gagnées sur le vide de la nuit prolongée : combien j’en ai besoin pour seulement continuer (encore).
Heure deuxième : Écritures secondes, dans ces carnets directement : trouver l’image, le bruit qui la précède, la phrase qui lance la mienne. Aller, appeler ça aller. Ensuite, cela peut-être possible. Seulement ensuite.
Heure troisième : Elle dure jusqu’au soir, de dix heures à vingt heures, c’est directement le travail qu’on dit rédaction (de thèse, ce prétexte) — quand il n’est simplement qu’apprentissage de la lecture, et comment elle met en mouvement sa propre langue.
(Hier, j’ai rompu la journée par un sacrilège. Deux heures, j’ai repris une lettre commencée la veille, manuscrite — je pensais qu’il ne faudrait que la terminer, achever la phrase, mais non : continuer la lettre jusqu’à mordre sur l’après-midi. Le rite ne s’est pas trouvé interrompu pour autant, au contraire. Mais accompli ?)
Chambre basse aux rites de peu, qui me soutiennent comme l’air le vol d’une plume. Un coup de vent, bien sûr — on n’est jamais à l’abri dans le ciel, nulle part — fait tout effondrer (et c’est pourquoi je travaille fenêtre ouverte aux bruits de cette ville qui n’en est pas vraiment une). Ce peut être une lettre, un cri dans le crâne, l’appel du dehors. Mais cela tient ma journée ensemble, une sorte de lutte pour tenir chaque heure dans sa tâche.
Cela fait bien une journée : demain, le quatrième coup — le rythme s’accélère, ne pas rompre.


