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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Une légéreté translucide_
Isabelle Pariente-Butterlinvendredi 2 septembre 2011
— On aurait pu, tout de même …
— Tu crois qu’on aurait pu … tu veux dire : faire quelque chose ?
— Oui, peut-être, au moins, on aurait pu essayer… parce que là, on n’a quand même vraiment rien fait pour arranger les choses.
— Ça tu peux l’dire. On n’a rien fait. Rien du tout. Alors là, rien de rien. Je confirme. C’est bien vu.
— Je sais que tu m’en veux.
— C’est pas la question.
La question, c’est celle de tous ces possibles qui basculent peu à peu dans l’impossible, qui se détachent de nous, se dissolvent dans hier comme dans une solution très acide, et qui ainsi deviennent des impossibles : insensiblement mais très certainement. La fossilisation des possibles les fait devenir impossibles, impossible de les reprendre de les rattraper de les retenir. Rien à faire : les possibles fossiles ne se laissent pas saisir.
Pendant ce temps, au dessus de ma tête, d’improbables lumières se balançaient, tournoyaient. Pendant ce temps, c’est-à-dire le temps qu’il faut pour ne même pas penser ces paroles échangées, au dessus de moi, c’est-à-dire au dessus de ce moi minuscule, réduit à n’être qu’un point de conscience (difficile d’imaginer qu’il en est ainsi pour tous, pour tous les autres, ces ponctuations de conscience dans l’espace géographique, je ne parviens pas à éviter cette idée dérisoire dans les longues files d’embouteillage sur le boulevard périphérique, les soirs d’hiver vers lesquels nous allons : chacun dans sa voiture croit sans doute être le seul point de conscience de la file, alors qu’il n’est d’abord que deux lumières blanches, puis deux lumières rouges), il me semblait que dans le ciel d’été nous essayions tous de disperser dans l’infini ponctué de lumières, nos regrets.
Nos regrets, et nos remords, et tous nos repentirs aussi, les repentirs par lesquels nous tentions de retoucher ce portrait de nous qui nous chagrine indiciblement lorsque, le matin, rendus à nos visages tels qu’ils sont, au sortir du sommeil, nous nous regardons dans le miroir éclaboussé et ruisselant de la salle de bain et que nous y voyons cela que nous cherchons à fuir avec obstination : nos visages, tels qu’ils sont. Mais dans l’air du soir, et le vacarme des hauts-parleurs, dans les bouffées de fritures et d’odeurs sucrés, les filles sont maquillées, les hommes dissipent des nuages d’après-rasage dans les odeurs de friture et de sucre entêtantes, tout va bien, le moi social, pour quelques heures encore, tient bien les choses. Et peut rire à gorge déployée, de son rire le plus strident et le plus hystériques et agiter les bras et vomir de la bière. Vomir de la bière est assurément un débordement du moi social qui ne parvient pas complètement à sauver les apparences.
— Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire.
— C’est pratique, au moins, comme ça, tu ne fais rien.
— Non, je ne dis pas ça, je dis seulement que c’est compliqué et qu’après ce qu’elle t’a dit, je ne vois pas ce qu’on pourrait encore faire, ni comment tu pourrais bien t’y prendre…
— C’est sûr : toi, tu ne dis jamais rien.Nos mois sont dérisoires. Je ne dis pas haïssables, notre siècle a perdu en certitudes métaphysiques. Il a raison. Nos mois sont dérisoires. Se balancent dans la nuit. Oscillent. Grimpent (vacillent) dans de dérisoires balançoires, au moins pour oublier jusqu’à la nausée, mais tant pis, les oscillations de ce qu’ils auraient dû faire, qu’ils n’ont pas fait, de ce qu’ils auraient dû de ne pas dire, qu’ils ont divulgué, et de tout ce fatras qu’ils traînent après eux : il n’y a qu’à les regarder, traversant les aéroports, désolants et désolés. C’est plus simple, après tout, plus efficace et tout ce qu’on voudra, de les installer dans des balançoires dérisoires et de les balancer d’avant en arrière, comment oublieraient-ils, sinon, les oscillations tristes de leurs déboires ? Il n’y a qu’à les regarder, soumis aux mouvements les plus mécaniques de distorsionscontrebalancementsextensionssdéplacementsinclinaisonsdétournementsélans :
ils ne parviennent jamais à retrouver la légèreté que donne au serpent sa simple mue translucide.
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.Pour les Vases communicants #27, j’accueille Isabelle Pariente-Butterlin - après avoir tenu un blog, Aedificavit, elle a ouvert un site – Aux Bords des Mondes, qui accueille nombreux textes en série (le dernier : Oublie X), et creuse fictions, réflexions, philosophie en mouvement et en récits, sur les limites du monde possible, et comment les pousser en dehors de soi encore : ce à quoi s’attache toute écriture, peut-être.
En retour, chez elle, et pour prolonger des échanges récents sur twitter, écrire tout d’un bloc, ce soir, le texte accueilli chez elle. Essayer de comprendre (non, pas comprendre, juste écrire) pourquoi et comment s’est toujours mêlée en moi la disposition de la vie et son récit (une en-allée) : la fiction d’une vie écrite à laquelle il faudrait croire, pour l’accepter, et continuer à l’avancer, à avancer en elle aussi, pour que soit confondue la vie et son écriture, pourquoi pas.
Merci de son accueil Aux bords des mondes.
D’autres vases communicants ce mois
 (merci encore à Brigitte Célérier pour le travail de veille) :– G@rp et Quentin
– Ana NB et François Bon
– L’autre je et Mel 13
– Jacques Bon et Daniel Bourrion
– Christophe Sanchez et Franck Queyraud
– Louise Imagine et Pierre Ménard
– Maryse Hache et Michel Brosseau
– Danielle Masson et Camille Philibert-Rossignol
– Caroline Gérard et Christopher Sélac
– Cécile Portier et Piero Cohen-Hadria
– Anne Savelli et Benoît Vincent
– Guillaume Le Vot et Chrstophe Grossi
– Josée Marcotte et Samuel Dixneuf et Xavier Fisselier
– Laurent Margantin et Francis Royo
– Murièle Modély et Anna Jouy
– Isabelle Pariente-Butterlin et Arnaud Maïsetti
– Jean et Brigitte Célérier -
dans les déchirures du ciel
mercredi 31 août 2011
Blue Skies (Lady & Bird, ‘The Ballad of Lady & Bird’, 2003)
Blue skies are in the middle of a winter storm /
While your blue eyes are looking at me like beforeEt le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel Blaise Cendrars (Prose du Transsibérien)
Parfois, la couleur passée des choses sur moi ; je pense : c’est ainsi que les choses meurent. Quand je ne me souviens plus d’un visage, je le remplace par un autre, que j’invente. Est-ce possible de faire cela avec sa propre vie. Sa propre voix. Sa propre écriture qu’on laisserait, sur le bord d’une aire d’autoroute, ou dans la chaleur d’une voiture mal garée – et on irait. Est-ce possible. On la retrouverait la peau sèche, vidée d’eau, dans la soif de la soif. On pencherait légèrement la tête sans la reconnaître, et on irait. Parfois, dans l’esprit, ces envies d’abandon – se laisser passer à cette couleur, qu’on en finisse enfin.
Et derrière les plaines sibériennes,
le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes qui montent et qui descendent
Rejoindre une fois pour toute les variations que commet le ciel, quelque part quand il s’efface, qu’il produit cette espèce de vie lointaine que je voudrais mienne tellement. Au pied des arcs-en-ciel, un peu d’argent, dit-on. Un billet de banque. Mais de quelle monnaie. Ici, ils ont réglé le problème : en changeant de monnaie. Pour quelle autre raison ont-ils changé de monnaie. Cette espèce de vie lointaine que je voudrais, tellement, mienne s’éloigne encore quand le jour tombe comme sous le rasoir les cheveux morts de la nuque, et que se lèvent quelque part d’autres vies que moi. J’ai ces colères, parfois.
Le ciel est comme la tente déchirée d’un cirque pauvre dans un petit village de pêcheurs
Oui, des envies d’abandon, non pas d’ailleurs seulement. Un soir, avancer vers tel arc-en-ciel, je sais bien que les lois de la physique et de l’optique sont contre moi, que je ne ferai, en avançant, que l’effacer, que je ne pourrais, en l’approchant, que le dissoudre, et que jamais ne me trouverai au pied de sa couleur et tendre la main pour le toucher. Mais je ne marche pas ici pour, tendre la main, toucher ; si je marche, c’est peut-être aussi pour dissoudre à chaque mètre la vision du réel en avant, et la fabriquer de mon propre pas : derrière moi, les couleurs passés d’une ville que je ne reconnais plus ; et le bruit du train qui va partir, qui m’attend.
Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie -
regards de Saint-Sébastien
lundi 29 août 2011
All Saints (David Bowie, ’Low’1977)
« Et les archers le frappèrent jusqu’à ce qu’il soit recouvert de flèches comme un hérisson est couvert d’épines »
Legenda Aurea
Des images de Calvaires, j’en compte près de trois cent. Au hasard, je trouve ce Saint-Sébastien, au visage qui transperce, le regard vide posé avec douceur sur la vieillesse du monde. Je m’arrête un peu devant lui, avec le sentiment incompréhensible que l’on se situe, ici, de l’autre côté de ce regard.
La vie de ce saint est manquante, comme toute vie de saint. Il ne reste que la répétition d’une même phrase qui vaut pour chacun d’eux – qui est l’imitation même de la vie du Christ. Le récit, pour ces auteurs qui racontaient ces vies, était une sorte de création à l’envers : un geste accompli seulement pour rejoindre la récitation d’une seule et même et parfaite vie, achevée dans sa perfection. Le regard du saint porte ces mille vies avec lui, et les dépose sur moi, qui ne crois en aucune d’elles.
On dit que les archers, qui avaient reçu l’ordre de l’abattre, évitèrent le cœur pour l’épargner, parce qu’ils s’étaient pris d’affection pour celui qui avait été leur capitaine. On dit qu’il en éprouva des souffrances plus profondes encore, puisqu’il survécut un temps à ces flèches. On dit qu’il protège de la peste, parce que jadis avant lui Apolon, le dieu-archer, préservait de la maladie. De l’archer à sa plaie, les talismans se transmettent, d’un dieu à l’autre – et à leurs pieds, la maladie qui nous touche reste la même, peut-être. Mais quand la peste a disparu, Saint-Sébastien porte le même regard sur nous, oui, le même que celui qu’il adressait quand on levait vers lui les prières des mourants.
Des images de Calvaires, pourquoi me reste-il celles-ci entre les doigts, ces statues fières, sans cheveux et sans yeux, qui regarde, comme un miroir sans tain, le dépôt de jours rapides sur eux. Combien d’hommes passés sur lui – et moi, je leur survis ; moi, je suis après eux. Des tâches fabriquées par le temps sur le visage le blessent davantage que les trous qui forment son corps. Moi, mes cheveux ne tombent pas – pas encore –, et je lève les yeux sur lui tout simplement parce que je suis vivant, encore.
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New-York, face au vent
samedi 27 août 2011
Blowing In The Wind (Live On TV, March 1963)
The answer, my friend, is blowin’ in the wind, / The answer is blowin’ in the wind.C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,
Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille
En l’an de paille sur leur erre... Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants !Saint-John Perse (Vents)
La ville, c’est ce monde lointain ; la ville, je ne l’ai jamais foulée. Quand je pose mon front sur la vitre, je la vois, elle est de l’autre côté. Je l’ai approchée quelques heures, c’est lorsque je me tenais sur la pointe Ouest du Raz, Finistère – jamais été si près : Pointe du Raz : dernière sortie avant New York. Déjà, le vent.
C’est Rome, ou Constantinople, c’est une manière de monde. C’est un rêve intérieur. C’est de la musique, et des images ; c’est une ville de fer, toute construite de plein pied avec le ciel ; verticale, comme une ville debout avant d’apprendre à marcher. C’est une ville qui appartient à ses habitants, et je ne l’habite pas. Elle est plus lointaine d’être en moi si proche. C’est une ville de vitesse, et il me faudrait une journée entière pour la rejoindre : je ne la rejoins pas.
Ce soir, pensées à elle qui fait face, dans le vent – j’imagine déjà le bruit des immeubles cent mètres au-dessus du sol, vibrer dans le vent ; le bruit du vent dans les avenues, toutes creusées droites et croisées sur une terre de remblais, et la mer autour. Le vent arrive en tournant. On a demandé à la population de partir : les habitants sont restés. Sans doute pour le seul désir étrange de voir : comment une ville fait pour tenir, ne pas s’éparpiller : comment une ville s’éparpille quelques heures, puis demeure.
Ici, le vent que je ressens sur le visage est une sorte de caresse lointaine de la ville : le vent est le même, d’un bout à l’autre du monde, le vent est cette secousse une et lente qui se répand sur cette terre, que l’on a en partage : le vent est ce partage. Entendue cette définition tout à l’heure : une droite est un cercle au rayon infini. Si la terre est cette droite, le vent est ce rayon. Mais tout aussi bien : si le vent est cette droite, la terre est ce rayon.
Je voudrai être celui qui, à main levée, dessine le cercle, et ne l’achève pas.
Pensées à New York, la ville sous le vent ce soir – la ville qui a toujours été pour moi image de ville intérieure : et dans cette semaine pour moi, souffle de vent qui participe encore de l’allégorie mentale. Pensées à New York, aux vitesses mesurées par le vent dans la ville-vitesse : à l’énergie des forces déplacées, aux litres de ciel déversés. De ce côté-ci de la vitre, pensées à la ville invisible, vibrante, et envolée sur toutes faces de vivants.
(Pointe du Raz – derrière la brume, New-York) -
orgueil du silence
jeudi 25 août 2011
Mary of Silence (Mazzy Star, ’So Tonight That I Might See’, 1993)
Help me walk with you, / To the sky that we see / Shuddering in myself, in-my-self Il n’y a pas de solitude orgueilleuse parce qu’il n’y a pas d’orgueil solitaire. L’orgueil ne peut vivre que s’il gît sous la présence (ou l’absence, qui est encore une présence tant que quelqu’un est là pour la constater, la nommer) de regards, même imaginaires ; ce sont les visages qui rendent orgueilleux et qui soulèvent le pauvre orgueil sur lequel on s’écroule de solitude.
n-a-m.
Certains jours, me rendre compte de n’avoir pas parlé – ou si intensément, dans mon propre silence, que lorsque je prononce à voix haute quelques mots, par hasard, je les vois prolonger une sorte de rêverie intérieure qui n’a ni commencement ni fin, mots confondus, comme des cheveux après la nuit, avec les cris de toute cette ville dehors. Je me retrouve à les noter, et je me tais. Dans mon carnet, je jette tout cela comme des corps lestés dans une mer morte. Le sel est si dense : les corps à la surface forment ce pont imaginaire que je chevauche certains jours de temps plus clair, quand je peux voir la rive, qu’elle recule, que les corps sous moi sont plus désirables encore.
Ce que j’imaginais : c’était qu’il n’y avait d’orgueil que seul ; que seul pouvait naître en soi le sentiment que cela pourrait suffire : soi. Se dire : oui, je suis à la mesure de cette ville. Oui, je peux traverser : j’ai assez de mots en moi pour le dire et nommer chaque mot, chaque endroit de la ville qui traverse chaque être pour rejoindre quelque chose qui soit comme – bien sûr, le mot se dérobe, mais seulement parce que le mouvement de rejoindre est premier sur tout, sur le but, sur la jonction ; dans cette solitude et cet orgueil : première la soif sur l’apaisement ; la morsure sur la pulpe mordue des choses qui coulent le long du corps pour dire : ce n’était que cela. Et je suffis pour le dire.
On n’écrirait pas si on n’était pas armé de cette folie du jour, celle qui dirait : si je ne nommais pas cette ville, cette ville cesse d’exister (et ces corps, en moi, si je ne les nommais pas, si je ne racontais pas un peu de leur désir, c’est la morsure du temps qui me lâche, et le temps continuerait de passer comme si personne n’était entre lui et la fin pour le dire). On n’écrirait que les mots des autres, si on n’avait pas cette prétention, celle qui fait éprouver si violemment qu’on est seul ici à pouvoir nommer cela : alors, j’accepte l’orgueil, et j’accepte la solitude.
Oui mais – oui mais il y a d’autres moments. Il y a des moments où la solitude est brisée, soudain : et c’est l’orgueil qui s’efface avec elle. La solitude brisée (je parle de la brisure véritable : marcher longtemps à côté de quelqu’un, partager même son silence : non, il n’y en a pas tant avec qui je marcherai le long de ce fleuve, si longtemps), la certitude que l’orgueil ne reviendra plus (oh, elle reviendra, évidemment), puisque je sais que je ne pourrai plus traverser seul, cette route, et que les corps que j’ai lancés pour former ce pont [1] se tournent et se retournent, comme des crocodiles, et mes pas se dérobent sous eux.
Peut-être suis-je un de ces corps. Peut-être un soir, un soir comme ce matin, je découvrirai mon visage parmi eux. Ce soir-là, il faudra tout brûler. Trouver une autre ville, d’autres fleuves. Si je n’avais pas cet orgueil – la certitude de dire : oui, je trouverai cette ville, sinon, je l’inventerai –, je n’écrirai pas cela. Je sais bien que le prix à payer, de solitude et de silence, m’endette jusqu’à la fin. Qu’il n’y a personne d’autres que moi pour réclamer cette dette. Seul, je sais que je pourrais nommer chaque mot s’il le fallait.
Quand soudain je marche à côté de qui veux bien marcher le long du fleuve, avec moi, il n’y a plus à vouloir traverser : il y a : s’échanger le silence qu’on aurait allongé comme deux corps, et l’orgueil effondre avec lui chaque mot et le silence intérieur. Les mots qu’on prononce interrompent l’interruption même de la solitude. Les mots qu’on prononce racontent soudain autre chose, c’est une autre phrase que la mienne, un autre sujet, des corps dans le désir desquels je suis à la fois soudain la morsure et sa blessure, où étancher la soif, boire longtemps.
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chemin de cairns
mardi 23 août 2011
Sea Of Love (Cat Power)
Celui qui peint l’amer au front des plus hauts caps,
Celui qui marque d’une croix blanche la face des ré
Saint-John Perse (Amer)
Sur les champs des cairns, les directions multiples. Mais sur le sol, pas de chemin. Et de l’autre côté de la ligne de crête, l’horizon n’est que du ciel, éparpillé. C’est le temps incertain, celui des nouveaux projets, des rentrées par centaines, des routes qui s’ouvrent. Comment s’orienter.
Amer, c’est le long de la côte le sommet des églises blanches qu’on peint en noir pour être vu de la mer, par gros temps. Un phare rudimentaire, planté au point haut de la terre. L’amertume, ce goût de sel sur les lèvres quand les vagues sont trop hautes, et que d’amer, on ne voit que la blancheur des vagues, qui entraînent droit sur les rochers.
Ces prochaines semaines : sur le champ des cairns innombrables. Il faudra prendre le risque de ne pas trop suivre les pistes – derrière, le nuage est fabriqué de vide, la chute de l’autre côté me paraîtrait presque désirable, un long corps blanc. Avancer là, peut-être, confondre les pierres avec les directions. Il y en a autant que des poussières. J’ai ramassé un caillou au hasard, l’ai posé sur un autre, c’est comme une ligne après l’autre – c’est comme un désir après l’autre, embrassé d’un regard. Je m’éloignerai bien, laissant seulement derrière moi le bruit de pierre qui heurte la surface vive de l’eau.
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terrifiance
mercredi 17 août 2011
Fear Of Flying (The Auteurs, ’After Murder Park’, 1995)
You may be wary of ghosts of the past / Sexless and incorrigible in the dark / They’re making an ariel map of abuse / All of the a-roads leading to home
Et en même temps le regard de Minos, Éaque et Rhadamante (regard dans lequel je plongeai mon âme dépouillée, comme dans un inconnu où plus rien ne la protégeait) me fut jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés peut-être dans l’art de « recevoir », portaient le titre de « chefs de réception » ; plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m’aurait fallu choisir dans le Dante, tour à tour les couleurs qu’il prête au Paradis et à l’Enfer, selon que je pensais au bonheur des élus qui avaient le droit d’y lire en toute tranquillité, ou à la terreur que m’eût causée ma grand’mère si dans son insouci de ce genre d’impressions elle m’eût ordonné d’y pénétrer.
Marcel Proust (À la recherche du temps perdu)
Il faudrait inventer des mots pour de telles images – des images qui n’existent pas, qu’on ne rêve pas même dans l’oubli de nos rêves. Utiliser les mots vieux d’avoir été usés ne suffit pas : l’image passe, est-ce qu’on la verrait – est-ce qu’on l’éprouve comme un sentiment de seconde main, comme ces acteurs qui voudraient jouer la mort, et ne font que tomber en fermant les yeux et retenant leur respiration.
Je cherche dans mes images pour donner corps au mot : je trouve celle-ci, cadrage débordé : parce qu’elle dit bien sur la pointe de quoi on se tient quand on va tomber (l’impression qu’on ressent dans le mot : qu’on va tomber, que la chute n’aura pas de fin). Il y a quelque part un soleil, on s’en approche, c’est au moment où se sait le plus proche, qu’on trébuche, le vide n’attend que cela – on ne suffira pas à le remplir.
Une phrase de Gracq, lisant dans deux passages de Shakespeare un moment où l’on pressent tout, un autre où l’on ne pressent rien : c’est là tout le théâtre, dit-il. N’est-ce pas là précisément tout ce qui n’est pas cette vie, où tout se déroule ainsi que le jour le dit, il y a un soir, il y aura un matin. Sans rien d’autre que de la chaleur où rien n’attend, rien ne rejoint. Rien d’autre qu’une peur sans objet et qui rassure ; l’équilibre des choses quand tout est ajusté, mais que rien ne se produit sans affermir encore l’équilibre. C’est que l’équilibre n’était pas si sûr.
On pourrait faire le ménage dix fois sur ces poussières, il n’y aurait qu’un peu de poussière en plus à chaque fois, celle que dépose le geste qui voulait les effacer ; dans ce ménage, tout est l’immobilité de l’immobilité. Une espèce d’instinct de vie qui annule la pulsion de vie. Il faut qu’il y ait une route pour que la poussière ne soit que celle du pas qui la rejette derrière elle, à chaque pas.
J’ai ce mot pour cette terreur tranquille, rassurante, présente à chaque instant : au bord de laquelle se tenir de plus en plus : terrifiance, ce fatalisme joyeux, incapable d’image, ce goût de noces impassibles qui me fiancent à la terreur.
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racines mouvantes
mardi 16 août 2011
Funeral Canticle (John Tavener - repris dans The Tree Of Life )
Toute théorie est grise, mais vert florissant est l’arbre de la vie.
Johann Wolfgang von Goethe
Racines mouvantes – indémaillables.
C’est une vision d’origine et pourtant : rien qui ne soit passé, achevé, impossible à rejoindre. Une radicalité immobile devant laquelle aucun signe, aucun mot, seulement tenir face, et baisser la garde. Seulement tenir, seulement : et demeurer ainsi, désarmé.
Un je ne sois quoi d’ailleurs, sur lequel je pose la main – j’écoute. Je sens enfin mon cœur ne plus battre avec moi. L’instant est proche. L’instant fuit pourtant. Je me retourne : c’est un rêve.
Superposition des formes : la forêt est la forêt est la forêt est la forêt. Moi, je ne suis pas elle. Je suis le seul qui n’est pas elle, ni d’elle émanant ; un homme qui a soif : seul ici à avoir soif.
Plonger sa main dans le corps de l’arbre : et tout le corps ensuite, s’y confondre. Non, ce désir là naît au réveil. Pour le moment, seulement une répulsion qui m’immobilise. Les racines continuent de se mouvoir pour toujours dans l’entièreté des choses. Je garde la main sur le tronc, touche une part de l’effroi qui m’envahit.
J’ai soif de villes, soudain ; d’une route qui y plongerait droit. Dans la soif de la ville, il y a d’autres soifs, et des corps : il y a des draps défaits, et des corps ensevelis sous eux ; et dans le pli du cou, d’autres défaites encore, d’autres soifs qui ne peuvent se dire. La ville reviendra, je le sais bien : mais le reste. Je bute contre une racine plus morte que les autres. Je suis sur le sol, quand je me relève, j’ouvre les yeux dans ma chambre.
Le corps battu, rompu comme après une marche de sept heures. La chambre ouvre sur la pièce, où je travaille. Il n’y a pas de chemin. Il n’y a pas de route. Je n’ai pas de billet de train, et beaucoup de pages encore, blanches, tout ce blanc qui s’épaissit : tracer des lignes qui formeraient des chemins : ça ne suffira pas mais c’est partir aussi, une manière de. Et sur la page, s’inventer ailleurs, où naître ensuite. Préparer le terrain.
Quelque part, un arbre possède des racines qui ne sont pas les siennes : quelque part, un endroit qui pourrait être cette forêt l’habite ; je brûlerais tout de mes mains si je le pouvais.
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quel passeur – pour quelles rives ?
dimanche 14 août 2011
Apres Moi (Regina Spektor, ‘Begin To Hope Rock’)
Be afraid of the lame / They’ll inherit your legs / Be afraid of the old / They’ll inherit your soul XLII And they are gone : ay, ages long ago
These lovers fled away into the storm.
That night the Baron dreamt of many a woe,
And all his warrior-guests, with shade and form
Of witch, and demon, and large coffin-worm,
Were long be-nightmar’d. Angela the old
Died palsy-twitch’d, with meagre face deform ;
The Beadsman, after thousand aves told,
For aye unsought for slept among his ashes cold [2]John Keats (The Eve of St. Agnes)
Lire Keats ne guérit de rien, je le sais : n’admet aucune réponse. C’est tout un folklore de figures qui s’effacent pour moi derrière le vague récit qui s’échappe, malgré elles, de leurs lèvres pour dire : ce monde est mort, depuis toujours.
Et puisque cela n’est pas une réponse, ni le remède, je continue de lire ; comme ce dimanche de cendres passé en quelques heures sur la journée. Moi, je ne chercherai plus les mots, seulement la forme de la buée qu’ils forment quand ils s’échappent, dessinent sur la vitre de ma conscience ces silhouettes étranges qui fabriquent les rêves, certains rêves, ceux qui permettent de recommencer à veiller le lendemain.
Quelle est l’expression juste ? J’avais en tête : sortir la tête de l’eau, mais je n’en suis plus sûr. Est-ce que ce n’est pas aussi (ou à la place) : avoir les pieds hors de l’eau. Et une barque portée à bout de bras, de crâne ; pour éviter quel naufrage. La statue qu’on a déposée au fond de ce fleuve (ce n’est même pas un fleuve) a bien une signification : laquelle. On la voit à marée basse, uniquement à marée basse. À marée haute, on voit le reste, sans doute.
Quel passeur ? Pour quelles rives ? Quelle obole lui accorder ? Les prix changent si vite.
Ceux qui ont bâti cette statue, comme celui qui a écrit le poème, sans doute cherchaient-ils à nous dire : ce qui nous déborde, ce qu’il faut d’aveuglement pour se tenir, debout. Le marin, dans sa barque, les pieds dans l’eau à marée basse, l’eau jusqu’aux cheveux à marée haute – et par cheveux, je veux dire : la barque –, quel part de nous représente-t-il : ou plutôt : quand je me tiens sur la rive, qu’est-ce que l’image dit de mon propre regard.
Il faudrait combien de dimanche comme celui-ci, de cendres dans les nuages, et dans l’absence de vent, combien de vers encore pour dire : ce qui continue après le déluge, ce n’est pas moi, moi, je ne suis qu’un peu de déluge, ses dernières traces minuscules, une lame de fond à l’échelle de mon corps ; moi, je ne suis que les dernières gouttes de sueur d’un déluge qui ne cesse de tout recouvrir, et de repartir, avant de revenir. Flux et reflux d’un monde en cru et décru perpétuels : face à cela, pas d’autres armes qu’une barque portée sur le crâne, peut-être ; et quelques vers brisés.
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mes fantômes, plus désirables
vendredi 12 août 2011
Back Of Your Head (Cat Power, ‘Moon Pix’, 1998)
Stands alone in most walks of life / Walks alone in most walks in life … devant cette photographie jaunie dans son cadre de peluche ai-je jamais pu me glisser, tarot mêlé au jeu du rêve, entre les feuillets de mon lit sans songer au jour où — sans âge comme un roi de cartes — familier comme le double gracieux des bas-reliefs d’Égypte — plat comme l’aïeul sur fond de mine de plomb, à la belle chemise de guillotiné, des albums de famille — désossé comme ces beaux morts des voitures de course dont le cœur se brise de se réveiller trop vite au creux d’un rêve splendide de lévitation — je retournerai hanter ma parfaite image. »
Julien Gracq (’Written in Water’, de Liberté Grande)
Dans le dos, toute cette masse inanimée du monde lourd de chaleur d’avoir été porté d’une année sur l’autre, d’une saison, et déposé ici même : ma propre rue où vient s’agréger quelque chose comme – des sacs de plâtre et de ciment et de béton : mais je laisse tout cela dans le dos comme je laisse, dans mon dos, partir ce train sans moi qui emporte avec lui un fantôme, cheveux pas même attachés, fantôme de moi plus désirable encore que mon corps, ce corps laissé là, laissé en grande partie pour seul.
Oui, cet été comme tous les autres, j’ai cherché les images justes de ma mise en demeure ; je n’ai pas cherché longtemps. L’an dernier, c’était cette route qu’on détruisait – les deux voies, on les remplaçait par un sens unique et on pavait. On pave encore. Un soir, je passai devant cette route (je l’ai dit : cette route ne mène vraiment nulle part, elle ne sert qu’à joindre deux axes qui n’ont pas besoin d’elle pour se joindre de toute manière plus bas, dans la ville), j’ai vu qu’on éventrait le centre de la voie pour la pose des pavées. Et sous la surface lisse de l’asphalte, on retirait, enfoncés dans la profondeur, des pavés plus anciens – sans doute mémoire d’un autre temps de la ville : d’une autre ville. En passant, un peu écœuré, un peu trahi : jeter un dernier regard à ce qu’on enlevait et remplaçait à l’identique, mais neufs et plus taillés, et qu’on ira poser dans la régularité du géomètre, avec le fil à plomb ou d’autres vulgarités. Il me fallait donc une autre image.
C’est plus proche encore de chez moi : cet hôtel qu’on refait entièrement : pas seulement les façades mais les intérieurs – les meubles ont été vendus durant des semaines dans une petite salle au rez-de-chaussée – tout doit disparaître et tout a disparu. À l’intérieur, c’est un sarcophage vide. Je regrette de n’avoir pas pu prendre de photos quand, de la rue, je pouvais encore voir les murs à nu avec les câbles, la grande dalle grise et de poussière qui sert de plancher.
Dans le dos tout ça : je n’ai, de là où je travaille, dans cette pièce où j’écris, que le bruit de fond des travaux qui me parviennent : des coups irréguliers, forts, dès l’aube jusqu’à la nuit tombée. La nuit tombe ici comme la Maison Usher. Mais au ralenti. Chaque jour apporte son lot de cailloux, il en vient des tonnes. D’autres tonnes suivent rapidement. Des sacs arrivent on ne sait d’où, se vident, se remplissent, repartent ailleurs, plus loin, se vider (mais où ? un cimetière pour les cailloux ? Pour quel Pardon ?) ; acharnés, on creuse dans la pierre pour renouveler l’hôtel. Viendra le moment où on retirera les échafaudages. Toujours le même paradoxe depuis la barque de Thésée sans doute : est-ce que ce sera le même hôtel puisqu’on aura tout remplacé. Le nom ne suffira pas. Est-ce que ce sera le même lieu.
Bien sûr, je ne sais pas qui de l’hôtel, des ouvriers, de la route qui y conduit, du bruit, de la chaleur, (et du train) je suis, moi, dans ce jeu de tarot infini battu contre moi (je suis la soif, évidemment), ce jeu qui raconte mon histoire telle que je ne saurais la dire, ni la comprendre – c’est pourquoi sans doute je l’écris. On ne saura jamais qui a été raconté par qui ; le tarot n’admet pas de vainqueur, de vaincu (ou de triche) – et pourtant, je sais bien que je suis, moi, le vainqueur et le vaincu de cette triche.
J’ai en moi la lourdeur de la journée, le poids de ce train qui quitte la gare, tire à lui, toute la ville et davantage – tandis que, ici, immobile, je demeure.
[1] je n’ai plus aucun scrupule (j’aime ce mot, d’où il vient : le caillou dans la chaussure) à piller ma vie pour l’écrire désormais : au contraire
[2] _Et ils sont partis — oui, il y a bien longtemps
Que ces amants s’enfuirent dans la tempête.
Cette nuit-là, le baron rêva de malheurs sans nombre
Et ses hôtes, les guerriers, torturés par des ombres et des formes
De sorciers, de démons, de grandes larves de cimetières
Se débattirent dans des cauchemars. Angèle, la vieille,
Mourut tordue par une attaque, sa maigre face déformée.
Le diseur de chapelets, après son millième Ave
Pour toujours oublié s’endormit dans ses cendres glacées.






