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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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au lendemain de revenir
lundi 19 octobre 2015
À la veille de ne jamais partir
du moins n’est-il besoin de faire sa valise
ou de jeter des plans sur le papier,
avec tout le cortège involontaire des oublis
pour le départ encore disponible du lendemain.F. Pessoa, Poésies d’Alvaro de Campos,
Traduit du portuguais par Armand Guibert
Partir. Dix jours loin, très loin. Le jour et la nuit renversés, la chaleur, les visages, les langues qui se crient, les rêves endormis, et la fatigue qui emporte, des villes inouïes, le sentiment d’avoir tout laissé derrière. Le Vietnam de toutes les saisons : y voir le soleil brûlant et la pluie des dernières moussons ; Hanoï folle et les montagnes du nord ; les rizières en crue dans l’odeur des pailles fumantes battues par les femmes ; la mer, Halong, les temples flottant dans l’eau secouée par les buffles ; tâcher de partir encore, même au loin, de retenir un peu du temps qui passe pour mieux s’en laisser traverser ; le partager surtout, si la beauté existe.
Escale à Hong-Kong, trois jours au milieu de la ville haute, délirante.
Revenir : on ne revient pas. Il y a le corps qui ne comprend rien aux heures qu’on lui inflige ; décalage horaire de chaque instant. Puis, Paris, c’est l’automne déjà qui assaille. Marseille le lendemain baigne encore dans son printemps sage, doux. Hong Kong est loin. Soi-même aussi. Le courrier s’est accumulé, l’ordinateur soigneusement dispose ses plis, il faut classer, ranger, répondre. Pas tout de suite. D’abord, il faut attendre un peu, le temps reprendra bien tout seul, attendre.
Ce journal. Avant de partir, volonté d’arrêter de le tenir. Trop irrégulier, trop intempestif. À quoi bon écrire le contretemps dans le contretemps ? Puis, dans ce qui a précédé le départ, ces envies de tout reprendre à zéro, et tout à vif recommencer. De retour, comme si la pensée du renouement insistait.
Le jour le jour, l’écrire pour repousser le temps et le produire — à Hong Kong, cette pensée : qu’on est contemporain de mille temps à la fois. Vers Lao Cai, cette vieille femme qui frappe la paille brûlée, et dans Central HK, ce jeune banquier en costume qui passe devant une affiche du Parti Démocrate Chinois ; dans Hanoï, ces milliers en motos qui s’échappent dans cinq heures du matin vers où, et dans quelles pensées ?
Ces prochains jours, il faudra bien en faire quelque chose, de toutes ces beautés impossibles. Sur la table, les feuillets d’une vie sont un double tombeau. L’ouvrir encore ? Remuer sa poussière, ma propre cendre mêlée ? Ou reprendre une route qui s’enfonce dans les dernières moussons de cette année, les premières pour moi.
Les pluies là-bas ont noyé mon téléphone portable et toutes les images que j’avais prises. Une allégorie, évidemment. (Heureusement, le Reflex a survécu). Allégorie, comme ce typhon qui nous laissa, passagers en transit, dix heures dans l’aéroport devenu une ville d’attente. Une allégorie aussi. Mais de pure énigme encore.
Ces images perdues, les écrire pour mieux garder leur secret ; en disperser la folie — traverser leur perte, et aller.
Image : autoportrait sur le départ, à l’arrivée, et peu importe dans quel ordre, et lequel, du voyageur ou de l’avion, est le reflet de l’autre.
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jusqu’où la mer échoue
vendredi 25 septembre 2015
La mer ne se retire pas, ici. Elle ne vient pas non plus. Quand elle bat, c’est sur elle-même. Leçon qu’il faut prendre. Dans les insomnies, penser à la mer réveille. Penser au ciel aussi, comme penser à tout ce qui s’échappe de soi entre la mer et le ciel.
Tout réveille, et il faut garder la veille comme le sommeil : à poings fermés, comme une colère contre soi. Journal intérieur de ces nuits tenu en silence.
Reprendre la clarinette. Apprendre à écouter de nouveau son propre souffle. Percevoir que le corps échappe, mais qu’il a des souvenirs encore, les doigts trouvent seuls parfois le chemin. Recommencer à zéro, mais pas tout à fait. Une leçon aussi, de ces jours. Recommencer. Un verbe impossible : si on commence, c’est de zéro. Recommencer, mais derrière quoi ?
On me dit, clarinette en main, pense qu’il y a toujours une phrase qui te précède quand tu commences la première note. Pense qu’il faut souffler pour prolonger cette phrase. Leçon aussi.
Tout recommencer. C’était devant l’écran, ce que je m’étais dit, il y a dix jours. La barre sur la page clignote comme des néons dans les villes lointaines, au milieu de la nuit. On ne sait si la lumière va s’éteindre, ou si elle ne cesse de s’allumer. Il fallait recommencer, reprendre.
Pense qu’il y a une phrase qui te précède, et que tu la prolonges, pense qu’il y a une phrase qui est devant toi, et que tu vas rejoindre.
Pointe Rouge, cette image. Entre soi et la mer, ce mur de brique. On ne sait pas s’il sépare ou rend possible la jonction. L’enjamber permet de se tenir dans ce lieu qui n’appartient ni à la ville ni à la mer. La route vient s’échouer là où les vagues échouent. Dans cet échec, plonger les mains, les bras, le corps, respirer sous l’eau, chercher la surface, tendre les mains vers la profondeur du ciel, ne pas la trouver, et soudain
sentir au poignet sa main qui doucement me serre et me
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après l’épuisement
lundi 21 septembre 2015
Je m’enfoncerai dans la brume, comme un homme étranger à tout, îlot humain détaché du rêve de la mer, navire doté de trop d’être, à fleur d’eau de tout.
Pessoa , Livre de l’Intranquillité, Fragments 86
Au-delà de l’épuisement, quand dormir est impossible, ce ne peut-être que le sentiment du monde, entier, trouble, précis, insaisissable. Et se tenir comme au pied d’une falaise et avoir peur de tomber.
Devant la brume, toujours éprouvé la sensation d’une allégorie scellée. Quelque chose va se lever, mais on sait déjà qu’il y a déjà de la terre et des hommes enveloppés sous la brume, on sait déjà le nom du pays, du village, et des rues. On peut imaginer les dragons dont l’haleine peut-être danse sur le toit des maisons. On peut croire que le fleuve se soulève ; quand il se dissipera, il emportera tout. On peut croire qu’on est seul au-dessus du réel acharné des choses. Devant la brume, toujours senti la beauté des terreurs. Alors quand la vie se retire, ce qu’on croyait une part de la vie, devant cette brume, s’évanouit. Ce matin-là, devant cette brume, j’ai éprouvé la sensation de me tenir devant de la brume.
La mélancolie des soleils couchants. Il n’y a pas d’expression dans notre langue pour dire le contraire. Je sais pourquoi.
Sainte-Croix du Mont. Quelque part d’où on serait retiré. Regarder autour de moi comme après la marée ce qui vient et s’éloigne de moi pour toujours. Ce qu’on pourrait croire comme un continent qui n’est qu’un nuage dissipé. Ce qu’il faudrait de bois arraché à main nue pour de nouveau, avec les dents, nouer les cordes et inventer d’autres barques plus solides que la vie, et partir. La brume, plus tard, on s’y enfoncerait. C’était une part de nous, la voiture fendait son armure, on approchait de Bordeaux. Pendant ce temps, Marseille était quelque part à la dérive au bord de la mer. Des ruines mayas s’enfonçaient alors dans la jungle. On visitait sans doute Angkor. Je pensais à des choses comme : dormir est impossible.
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et puis rentrer, mais d’où ?
lundi 14 septembre 2015
(jour et texte obsolètes)
Les heures, tel un chariot avançant dans la fin du jour, reviennent en grinçant parmi les ombres de mes pensées. Si je lève les yeux de ma méditation, je les sens brûlants du spectacle du monde.
Pessoa, Livre de l’Intranquilité, fragment 322
Que deviennent tous ces jours passés quand on ne les écrit pas ? Tous ces jours ensemble, oui, je le sais : une masse continue de matins et de soirs qui se confondent dans le crépuscule, celui qui les écrit lentement, maintenant. Une lumière diffuse qui se répand jusqu’à moi ce matin, mais. Que deviennent ces jours d’été ce matin où tout s’est terminé avec l’été et les brûlures de l’avoir écrit ?
D’avoir écrit silencieusement l’été entier sans rien ouvrir ce journal rend ces mois à l’oubli ou au secret. Deux mois traversés chaque jour lentement pour approcher une vie : tout réécrire ce que j’avais pendant cinq ans écrit, c’est la seule façon que j’ai trouvée. Et puis, fini, deux jours avant l’été : soudain, l’été devenait ces deux jours pleins qu’il fallait vivre dans le désœuvrement ; un jour pour chacun des deux mois.
Ce qu’on dépose de soi dans la vie d’un autre qu’on écrit appartient tout entier au secret (au serment) – secret qu’on puise sans doute à la certitude que toute vie reste inapprochable, et que l’écriture ne fera qu’attester les distances, mesurer l’énigme même qui rend cette vie à la fois désirable et impossible. Et puis, le deuil d’une vie. C’est ainsi.
Ce qui reste des jours happés dans ce long couloir d’écriture, sur mes pages et dans ce carnet : rien. On pourrait s’en croire préservé. C’est un autre journal tenu à bout portant d’une vie lointaine qui s’est écrit peut-être, sans aucune trace de mon présent – à part ce geste de remonter patiemment en soi la mémoire d’aucun jour vécu.
Et puis, la rentrée a hurlé ses ordres. Il fallait garder encore pour soi la lumière de ces jours et entrer dans une forme de nuit étrange faite d’attente maintenant que les pages quelque part reposent, et de bruit, où se mêler dans la vie sociale, la vie pleine, la vie idiote, la vie simple et sublime de la vivre, cette vie battue dans nos corps des jours ensemble, la vie fragile de sa propre vie qui recommence.
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Avignon, journal du silence : de sa fin
vendredi 24 juillet 2015
Dernier jour, dernier soir ; trois semaines qui s’abattent soudain toutes ensemble – ou comme après la mise aux baquets d’un repas une fois de plus ingurgité, ce sentiment d’une fin de dîner, avec la ville comme la table défaite, les restes dans les plats, et l’envie de remettre à demain le rangement.
Avignon ; partout est à l’heure du bilan – du passé, du passif. Mais ceux qui étaient venus ici chercher des expériences et la transformation, le devenir et l’action collective, intérieure et secrète, qui se partage silencieusement ? Mais ceux qui étaient venus là non pour les œuvres et les spectacles, mais pour les forces qui pourraient les traverser, peut-être, parfois ; non qu’on y déposait notre pécule de croyance, mais parce qu’on sait la vie rare et les lieux où elle se délivre fragiles.
Tout à l’heure, une dernière fois, je suis passé près de la grande place, et sous les murailles où la Cour d’Honneur peut-être vibre des mots qu’on y lance dans le plus grand hasard et la plus grande fougue, abstraite et stérile, j’ai pensé aux désœuvrements des foules ce soir, et j’ai voulu la croire sincère dans sa lenteur de ne rien attendre désormais que tout s’est accompli.
La fatigue l’emporte sur tout.
Et le souvenir blessé de ce qui n’a pas eu lieu. Un mois où l’évacuation du politique ou sa formulation abstraite se sont livrées comme si de rien n’était, comme si c’était important, tout cela, le chant jeté au théâtre lui-même comme s’il était une rédemption (un salut) mais pour quelle faute ? Quel malentendu… On lève des murs ici et on y met des théâtres pour n’avoir pas à parler de ce qui dehors bruit et hurle, ou ce qui en soi déchire ? Il faudrait être ailleurs. Ici, tout est prétexte à construire des théâtres : n’importe quelle église désormais fait l’affaire, n’importe quelle pierre où n’importe quelle amour s’est échoué.
Il y a des contrepoisons – en début de semaine, le si beau monologue de Mohamed El Khatib, et tout à l’heure, l’intense présence de la scène levée pour 81 avenue Victor Hugo.
Et ce soir, Brecht. La lecture de L’ABC de la guerre agit : chercher là matières pour des barricades et toutes les formes qu’elles pourraient prendre pour la vie : intercepter les énergies, fixer dans les espaces pour organiser le face-à-face. Je trouve cette phrase : La vérité est concrète. Contre toutes les vérités abstraites, reste cette injonction : si le théâtre pourrait agir c’est encore ici, et dans le corps et parce qu’il appelle ; ce serait parce qu’il a lieu, en présence même de notre présence.
La vérité est concrète, camarade, me disais-je en heurtant du pied les mauvais pavés de la rue de la Peyrolerie, entre cent passants qui traînent ici en attendant que quelque chose arrive peut-être (il n’arrivera rien que l’ivresse peut-être, et l’oubli le lendemain).
Je rentrerai en boitant un peu, et songeant : la vérité est concrète, et provisoire, et mouvante comme l’esprit de la barricade, et dressée haut comme le corps de la barricade, et belle et silencieuse, comme le désir de la barricade.
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Avignon, journal de l’épuisement : et du ravage
mardi 21 juillet 2015
Avignon est partout, une ville comme on voudrait la fuir et comme à chaque pas on la rencontre et sait lui appartenir pour relever d’elle : à la butée de ses murailles, trouver son ombre qui glisse contre elles et dessine sur leur peau l’inappartenance qui la fonde. Alors participer malgré soi de son absurde vacuité, de sa vitalité impossible – et puis partout depuis deux semaines maintenant une chaleur qui écrase et ralentit, rend le sommeil introuvable et le matin épuisé. On cherche les mots qui diraient après la fatigue, après l’épuisement, cette force qui demeure dans le corps qui tient encore debout et le corps et l’esprit, et fait écrire, et fait aller, et fait espérer, et cherche partout dans les rues comme dans les théâtres une puissance qui ravagerait.
Le ravage ne vient pas, alors on continue, et l’épuisement grandit.
Ce n’est pas la mort (elle n’est jamais douce), ce n’est pas la douleur. Ce n’est que de la vie en attente d’être conquise, et c’est chaque soir attendre que le lendemain renverse la table, qui chaque jour reste bien trop mise.
Cette phrase – cette injonction morale et physique – de Kantor, vitale : on ne joue pas pour le public, mais devant. Comme elle donne de courage. Dans ces rues, on est devant aussi, devant le temps et notre vie, devant les rues elles-mêmes, et devant les scènes qui ne s’acharnent à ne lever que des paroles qui s’effacent à force de ne faire que dresser elles-mêmes.
Tous les jours ou presque, les spectacles attristent et désarment ; dans un livre, c’est rare que je ressente ces déceptions : y trouver dans une phrase, un mot, deux pages, ou dix, ou cent, ce qui justifie d’avoir brûlé des heures. Mais c’est qu’au théâtre, on doit tout réclamer, la beauté ravageuse et indiscutable toujours ; et le ravage, toujours lui, est comme le vent ici : ce qu’en vain en traque et croit trouver à chaque coin de rue ; ce n’est que du souffle qui frôle le visage et s’effondre quand il vient nous trouver.
Que faire ?
C’est la question du camarade Malte qu’inlassablement il pose dans ses critiques sur l’Insensé, et qui pourrait être la nôtre. On ne partage pas tout ce qu’on réclame des formes que le théâtre pourrait prendre, on sait pourtant posséder en commun cette exigence : que le théâtre soit cette expérience qui renouvelle tout autour de lui et en soi. Si cette expérience n’a pas lieu, comment ne pas crier à la lâcheté des scènes ?
On n’oublie jamais que le théâtre est cette futilité s’il ne devait dire que lui-même : mais ouvre à ce ravage qui seul est essentiel ; ce qui importe dans la beauté n’est pas sa forme, mais ce qu’elle traverse et renverse, conteste et renouvelle.
Réclamer au théâtre le ravage n’est pas un caprice d’esthète ou de critique, ni la revendication syndicaliste d’amateurs de joliesse, simplement, et uniquement, le cri poussé devant le monde parce qu’il ne suffit pas, et qu’ici et maintenant les espaces qui prétendent le dire ne font qu’en réduire les forces, quand tout demande, désormais et plus que jamais, de trouver des territoires qui sauraient l’agrandir au risque de sa destruction, le produire puisqu’il voudrait cesser. C’est ce cri qu’on pousse comme des mots et des corps.
Du ravage, nous voudrions en être à la fois source puisque nous savons que nous en sommes issues, et l’issue puisqu’en dehors de cela, comment le monde serait possible.
Alors nous retournons au théâtre, parce qu’on sait aussi qu’ici seulement peut-être aura lieu ce champ de force qui rendra possible le ravage qu’on porte, et qu’on appelle.
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Avignon, journal du soir : tristes critiques
dimanche 19 juillet 2015

Une semaine déjà à Avignon et c’est comme depuis des mois, un rythme immuable : le soir au théâtre, la nuit passée à l’écrire, le matin relire, et l’après-midi échapper à la chaleur avant le soir de nouveau les gradins, et le spectacle qui ouvre à la nuit toute une nuit à écrire : entre le soir et la nuit, les échanges avec les camarades critiques de l’Insensé – et tout cela dans le tourbillon, la ville dévastée par toute une ville à l’intérieur d’elle-même, hystérisée, « épileptique » ; et les hurlements des grillons.
La critique, ce n’est pour moi qu’une façon de cartographier intérieurement les territoires où aller plus intensément ; nommer ce qui appelle, ce qu’il me faudrait rejoindre – il n’y a d’expérience de l’œuvre pour moi qu’en l’écrivant, et cette expérience ne tient pas vraiment pour moi du jugement ni de l’évaluation technique, simplement façon de se brancher à des énergies vives ; alors quand il me faut constater que ces énergies manquent, qu’elles sont détournées à son propre profit, théâtre qui ne se nourrit que d’émotions fournies par le théâtre et ravi de lui-même, protester n’est qu’une façon aussi de chercher des intensités ailleurs, constater dans ce qui manque ces appels d’air qui lancent.
Et puis, depuis une semaine, à force d’assister à ces débâcles de la pensée et de la joie, de brûler des heures et des heures devant des scènes tristes et contentes d’elle-mêmes où paraît évacuer tout souci politique, du monde et du dehors – quand il est convoqué, ce serait toujours pour s’en donner bonne conscience et vite occulté –, c’est d’autant plus douloureux.
Cette tristesse de spectacles qui se dérobent et laissent voir le théâtre dans sa machinerie tournée à vide, oui, contamine, m’atteint davantage que je ne le pensais, et me gagne, comment le nier ?
Mais écrire ces critiques, défendre ensemble, pied à pied, et dans une certaine violence peut-être, des formes qui nous semblent encore vitales, c’est nécessairement écrire contre ces formes qui nous semblent en regard stériles au nom même de la vitalité absente. Non, il n’y a aucun plaisir à se placer contre ; nous ne nous plaçons pas contre – mais toujours du côté des forces et de la joie : et c’est au nom de la joie que ces jours nous paraissent tristes – et ces nuits où nous échangeons ensemble, joies. Plutôt la vie.
Ce n’est pas la critique qui est triste, ni la chair, mais ces heures brûlées à dresser pour l’art lui-même des tréteaux à sa seule fin (long rêve cette nuit d’échafaud, rideau tombé comme une guillotine) [1].
Nous n’avons pas encore renoncé à penser qu’au théâtre peut se jouer quelque chose de plus vital que le théâtre – pas une question de vie ou de mort, mais de beaucoup plus important que cela.
Nous n’avons pas encore renoncé à placer dans le théâtre ce qui excède les forces du théâtre – l’illimitation du langage, le renouvellement des énergies, l’interception du monde, une levée.
Ce soir, un autre spectacle, il y aura une autre nuit à l’écrire, et un autre jour qui recommencera la nuit, peut-être. Nous n’avons pas renoncé.
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Avignon, journal du débord : l’arrivée
samedi 18 juillet 2015

Lundi dernier, arrivée à Avignon écrasé de chaleur ; cinq jours après, trouver le temps de poser en soi les images de la ville – on a beau s’y attendre, savoir à l’avance les rues pleines et les murs couverts, les cris, les ahurissements des foules devant tout ce qui fait spectacle en hurlant davantage ou plus doucement, les heures creuses comme avant la curée, et la ville partout débordée comme un ventre trop plein, c’est toujours l’épuisement immédiat, l’écœurement vague, la distance radicale et parfois, malgré soi la tendresse devant ceux qui deux ou trois semaines durant, côté acteurs ou côté spectateurs, font comme si le théâtre était d’importance, à accomplir comme si la ville et cette vie étaient faites pour cela.
Le théâtre me semble chose fragile, un territoire impossible ; que des milliers viennent là pour s’en repaître m’est difficilement compréhensible. Le premier soir, un couple qui dînerait à la table à côté de la mienne me raconte qu’ils prennent cinq jours, tous les ans, sans les enfants (le fait est souligné plusieurs fois, je suppose qu’il est signe d’un sacrifice héroïque, ou d’un soulagement sans mesure : d’une vacance à la fois honteuse et souveraine), pour voir ici des spectacles chaque soir. Seul moment dans l’année où ils vont au théâtre : alors pendant une semaine, ce sera un soir Cour d’honneur et l’emphase shakespearienne, et le lendemain performance contemporaine, et après vaudeville amateur, one man show comique, cirque, danse approximative, ou d’avant-garde : ce qui se présentera. Vous comprenez : on aime le théâtre.
Cet amour qui déborde les rues ces jours de canicule, je sais ne pas le partager. Les spectacles que je verrai les jours suivants (le journal intempestif de mes semaines avignonnaises le dira peut-être), ne feront que confirmer une certaine perplexité devant des formes qui ne font qu’accomplir la grâce (ou la lourdeur) de leur propre forme, pendant qu’à Syntagma, ou sur d’autres fronts, plus minuscules mais pas moins précieux, le monde ne recule pas ; mais comment faire pour s’en saisir, l’intercepter et le renouveler ?
Depuis que le théâtre n’insulte plus le public, personne ne le fait, me dit avec mélancolie et raison un camarade du projet L’Insensé. Que le théâtre en vienne à tourner le dos à tout ce dehors qui n’attend que cela pour nous échapper, alors tout sera consommé. Pour l’heure, il y a encore des forces, rares, et des espaces, infimes, qui appellent.
Être là pour cela ; dans les rues, tout ce qui déborde s’évacue dans les ruelles, un mince dépôt de vie parfois se laisse voir, qu’il faut recueillir, boire, et boire longtemps ; et puis rejoindre ce qui autour bat encore la force et la peine de s’y affronter.
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Loin d’Avignon, chronique anachronique
mardi 7 juillet 2015

Une chambre d’hôtel bon marché dans la zone commerciale sinistre d’une commune sinistre des Alpes Maritimes dans laquelle je suis rappelé par la République à mes devoirs de fonctionnaire. Trois jours ici me tiennent loin d’Avignon. Deux heures du matin brûle dehors dans l’air inexistant qui entoure le Campanile vide (un bar à yaourts fait la réputation de l’établissement.) Sur le mauvais écran de la télévision, le service public fait rejouer l’Orlando de l’an dernier, par Olivier Py. L’éloignement redouble. Ce qu’on perçoit d’Avignon à distance – quelques centaines de kilomètres, mais trois ou quatre heures de route –, me rend contemporain d’un passé déjà frappé d’obsolescence. Un décalage horaire de tous les instants. Le sentiment d’être loin, on le perçoit surtout quand nous parviennent les nouvelles du présent : le collectif Insensé a pris place dans les salles d’Avignon 2015 ; être ici rend difficilement pensable que du présent quelque part puisse avoir lieu. Les acteurs de l’Orlando possèdent même statut et même aura qu’un enregistrement sale d’un spectacle de Jouvet ou d’un vaudeville du Splendid. Lettre de Koltès, été 1977, en plein cœur du festival où il présente La Nuit juste avant les forêts devant dix spectateurs chaque soir : « Avignon est sinistre - Saint-Germain-des-Prés épileptique - effrayant de sottise, de frime, d’absurde et de laideur dans les spectacles (je n’y mets plus les pieds) ». Je cherche un mot qui dirait le contraire de l’épilepsie qu’à ce moment pathologiquement j’envie : la médecine possède bien le terme catatonie. Peut-être convient-il à cette ville que je visitai en soirée. Sur une place au pied d’un collège qui semble une Maison d’Arrêt du début du siècle (le précédent), ils ont ici levé des gradins : sous le cagnard de huit heures, rien de plus vide que des gradins vides face à l’inexistant. D’ailleurs, la ville est vide et semble bâti pour l’être. Partout des affiches annoncent le départ ici du Tour de France dans quelques jours (mais de quelle année ?) C’est une parabole sublime et désastreuse sans doute. Avignon existe alors comme un lieu où se fabriquerait cette qualité du temps qu’on nomme la beauté, et son envers radical, qui désespère d’en être contemporain. Mais ce désespoir parfois soulève, je le sais bien – et rend aigu le fait d’être au présent celui qui en refuse le poids de tristesse et d’inanité. Face au désastre, du moins est-on face. Ici, dans cette chambre d’hôtel du bout du monde de la Provence, je ne suis que devant un écran qui passe - comme le supporte-t-il ? - les gesticulations consternantes d’acteurs qui hurlaient l’année 2014 passée pour toujours : contemporain, je ne le suis de rien. Peu d’événements dans une vie d’un homme vous donnent l’impression d’être le contraire de contemporain. Peut-être cette minute où, à deux heures du matin, ce lundi 6 juillet 2015, dans votre chambre 26 du Campanile de XXXX, vous allumez par désœuvrement la télévision française et que vous tombez sur Orlando, festival d’Avignon 2014, et qu’au dehors trois chats rodent lentement et sont la seule trace de vie possible.
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Le désastre de Bataille arraché aux murs de Marseille
samedi 4 juillet 2015
Je m’étais promis de passer par cette rue ; je savais la phrase posée là-bas [2], et il fallait le soir (non, pas le soir : la nuit comme elle existe ici : noire comme le sol). Certaines avenues de Marseille ne sont pas éclairées – Boulevard Baille par exemple, quand on monte vers La Conception : c’est comme des grottes plus ou moins profondes, et les voitures sont des sondes qui permettent d’en mesurer le danger et les promesses. Mais d’autres rues se laissent recouvrir de lumières qui les obscurcissent davantage. Par exemple : Rue Château-Payan.
C’est une très longue rue qui se lance depuis le boulevard Chave, en coupant à travers Notre Dame du Mont, jusque Castellane. Étroite, elles descend à pente douce, coupée tous les cent mètres par des rues plus étroites encore, qui descendent plus raides.
Je longe la rue, évite un peu les scooters ; les yeux posés sur les parois qui, c’est sûr, un mètre plus loin, vont délivrer la phrase. Les tags et les insultes, les lettres rageuses ; non, ce n’est pas cela, pas tout à fait : cela y ressemble, cela la prépare, mais il manque tout ce qui autour des lettres fabrique des images, et avec elles, l’atrocité, et le désir. Il manque le chaos plus grand que le désordre des lettres et l’illisibilité, il manque ce chaos du sens quand la phrase est raisonnable et qu’elle est incompréhensible.
C’est un labyrinthe formé d’une longue ligne droite ; je bute à chaque immeuble, et chaque immeuble est marqué de cette absence. Pour sortir du labyrinthe, il faut poser les mains sur la paroi et avancer : alors j’avance.
Autour les ombres dansent, secourables ; la douceur de l’amour.
Et puis, et puis.
La phrase est là, évidemment là.
L’œuvre de George Bataille est suffisamment secrète et terrible, et lourde à porter en soi, pour qu’on sache le partage essentiel. Savoir qu’un parmi tous est venu ici écrire cette phrase, aussi soigneusement que possible et aussi rapidement que souhaitable, est chose douce qui rend le monde plus vivable soudain.
De Madame Edwarda, récit infâme et sublime, je garde le souvenir d’une férocité qui met à sac la civilisation – la véritable guerre contre elle, et pas de prisonnier –, pour garder seulement ce qui rend les êtres à nu, leur fragilité infinie, leur immense besoin non de consolation, mais de désolation. Et après la désolation, la solitude qui devient un partage, intérieur, des plus belles façons de vivre et de choisir de vivre cela. Le contraire du suicide.
Celui ou celle qui est venu(e) griffer les mots est loin maintenant.
Dans cet angle de rue (puisque c’est d’un angle de rue qu’il s’agit, évidemment), ne reste que la trace, c’est-à-dire l’absence ; et le signe : la présence même de ce qui manque.
Et puis, d’une autre main, un autre mot : le h de l’Histoire manque au prénom du poète bégayant la langue – qu’un z barre au lieu du S comme une cicatrice : immense Gherasim Luca, légende posée sous l’image fabriquée par Bataille et ses frères ; étrange conjuration des morts et des vivants, des vivants par dessus ces morts qui demeurent en nous la force de ne pas en rester là.
Marseille est cette ville où on arracherait à Bataille son nom, et sur les dépouilles duquel on viendrait déposer ses mots, avec la signature massacrée d’un poète d’ici et d’ailleurs, à la voix coupée au couteau, et au souvenir intenable.
Passant ici, que faire d’autre que de prendre l’image et de partir ? Et que faire ensuite, le soir, et le lendemain soir, sachant que dans cette ville, sur un de ces murs devant lesquels personne ne passe, la phrase est là désormais, qu’elle continue d’être là, appelant au désastre, et le réalisant peut-être ?
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[1] Tandis que j’écris ces notes jetées au hasard sur cette page, un homme à dix mètres, sur la place des Halles, seul sur la place, hurle un texte que je n’entends pas – le vent et les grillons s’allient contre lui. Il est rouge d’effort et d’épuisement, crache les mots avec la folie du désespoir. Autour les cafés sont pleins déjà ; sous les affiches en lambeaux il dit son texte devant un chapeau vide, et personne ne le regarde que moi, qui ne l’entends pas ; immense violence. Il vient de finir et s’éloigne, déjà s’arrête devant un autre café, et recommence.
[2] Emmanuel Roy l’avait repérée : merci à lui…









