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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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la nuit d’après (pour garder le chemin)
dimanche 21 octobre 2012
C’est d’avoir rangé tous les livres, toute la journée, qui a tout terminé. Ranger tous les livres a fait passer la journée, d’un bout à l’autre (il y avait beaucoup de livres partout, sur la table, sur le sol, aux moindres recoins de poussière : il a fini par y avoir plus de livres que de poussière, c’était une conquête de chaque jour). Ces trois derniers mois, un livre sorti ne pouvait revenir à sa place, il fallait le poser ici, près de l’écran ; parfois, ce n’était que pour une phrase (un mot (même pas : parfois, c’était simplement pour l’avoir auprès de moi, au sein de ce champ de forces que je dessinais dans le désordre le plus grand, la précision la plus sûre)).
Mais voilà : toute cette journée, ranger les livres a été une manière de clore ces trois mois aussi, de terminer d’écrire (je n’ai pas ouvert l’ordinateur pourtant aujourd’hui).
Je n’avais pas eu le temps de rêver beaucoup sur le jour d’après — quand on travaille sans lever les yeux, l’horizon de l’écran est le seul, il porte les mots qu’on dresse comme un voile. Ainsi, quand le jour d’après est venu, qu’il n’était pas un lendemain, lointain, mais ici et maintenant l’heure qu’il faisait au poignet, alors il n’y avait plus rien à faire que de ranger les livres comme on enterre un corps, qu’on jette sur lui de la terre avec les mains.
Je range même les couvertures de certains arrachées, aussi précautionneusement.
Je ne dirai rien sur mardi, qui a suivi samedi, dimanche et lundi (ces trois jours n’en ont formé qu’un seul, de veille affolée, de nuits blanches continues où pencher sur le travail, traquer les mots là où ils se cachaient) ; lundi midi (il était midi pile, oui), j’envoyais ces trois années à l’impression (le point de non-retour : j’aurais pu envoyer cela une heure après, la semaine prochaine, dans dix ans : le terme est arbitraire), c’était aussi cinq ans de travail, et sept années en tout (un travail qui commença de plus loin, aussi, est-ce qu’on peut le finir ? Oui, on le finit : c’était lundi, midi, précisément). J’ai alors pensé, en regardant par la fenêtre à ce moment-là, au geste de la main, répété deux fois, de la mère orpheline, et à la phrase qu’elle prononce au soleil.
Le prix que j’ai payé pour cela.
Toute la semaine, c’est ensuite tomber de si haut du fil tendu soigneusement depuis ces années pour qu’il soit ainsi tranché ; et c’est traverser ces jours avec des obligations (toutes ces aberrations sociales qui me dépassent) [1] , et jeudi et vendredi, loin de Paris, c’était aussi manière de continuer de terminer ce travail (il faudra que je redise, dans ces pages, comme il m’a fallu prononcer le nom de mama, comme j’ai entendu le nom de mama prononcé sur scène le soir aussi). J’imagine comme ces phrases doivent paraître obscures si on devait tomber sur ces pages — mais c’est parce que cela ne compte pas ; ce qui importe, c’est comment, ce matin, il a fallu se lever, et que c’était fini.
Les premiers gestes qu’il faut apprendre à faire, les gestes dont il faut se défaire ; tout ce qui commence quand la fin est arrivée. Je pourrais très bien dire : oh, faisons comme si une tâche avait été accomplie, un poids enlevé, un temps passé, et continuons. Mais c’est qu’il ne s’est agi ni d’une tâche, ni d’un poids (au contraire), ni d’un temps — plus simplement d’une part de la vie : en prendre mesure est une manière de lui rendre grâce, et de se ressaisir dans la part de la vie qui s’ouvre.
Marcher longtemps ce soir, et tourner autour de l’immeuble qui se construisait, à l’ombre duquel j’ai écrit, et qui s’élevait en même temps que la thèse. Lui est encore en construction, presque achevé, mais presque seulement. Est-ce que j’ai gagné cette course, au moins ? Je ne sais pas. Je souris en levant les yeux sur lui, et prenant la photo (en l’adressant). Voilà l’état de mon travail aussi : aussi inachevé que des ruines qui n’ont pas encore été habitées.
Quel livre je peux lire, ce soir ?
Incapable d’en ouvrir un, ce soir — mais ces phrases de la Genèse (livre 2). Je me demande comment, puisqu’il n’y a que deux arbres, l’un des deux peut se trouver au milieu. S’il y avait trois arbres, il y aurait un arbre du milieu, mais avec deux arbres (à moins que le Livre ne parle du milieu du jardin ? Mais le milieu est toujours où l’on se trouve, dans le jardin, puisqu’il n’a ni bord, ni terme, ni dehors). Je comprends : si sur une page, on dit que l’arbre de vie est au milieu, sur l’autre, ce sera l’arbre de la connaissance — les deux arbres se trouvent au milieu l’un et l’autre, mais jamais confondus (sauf quand, au moment de la Chute, ils s’assemblent pour former l’objet de la quête désormais qui commence).
« pour garder le chemin de l’arbre de vie » Je pense à Eurydice qui marche derrière Adam, à la nuit qu’il fait autour d’elle, comme peut-être ils se tiennent la main tous deux, sans se voir (ce geste qu’on lance derrière soi quand on traverse la route au feu rouge et qu’il faut se presser, qu’on tend la main derrière pour dire : viens, vite, traverse avec moi — mais cette fois la route est longue comme des larmes) ; je pense à Eurydice, au bruit de ses pas qui sont les miens ; je pense à sa voix, qui ne sait nommer Orphée d’un autre nom qu’Adam, et prononce d’autres noms encore : oui, c’est ainsi qu’elle lui parle, juste en disant son nom, son nom à lui qui se trouve ainsi nommé tandis qu’elle porte le mien, et lui, devant, porte celui que ses cheveux lui donnent.
Je pense aussi, maintenant que la table de travail est nette, qu’aucun livre n’est plus reposé, à la nuit qui tombe ou qui se lève, au poids du rideau rouge comme le désir, aux corps qui, derrière, commencent à bouger déjà, sans que je sache si ces mouvements appartiennent au théâtre ou à la vie.
Je pense : demain, la lumière qui viendra se poser est à cet instant sur le visage d’un autre de l’autre côté du monde — elle m’appartient déjà.
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la roue du temps (shalom shabbat)
vendredi 5 octobre 2012
Une chance de naître LA CHEVELURE
La chance du jour de la nuit
tient à un cheveu Ah Combien
d’épreuves cycles confondus
pour une chevelure épriseEdmond Jabès
il fait encore nuit, dehors comme toujours, la nuit répandue en désordre, et moi debout, à peine, moi marchant, à peine, moi avec mes mains minuscules frappant tous les mots, comme s’ils devaient ouvrir des portes (et la clé, où est-elle), je me retourne et tout autour la ville est restée là, et pourtant, oh ; le carrousel du manège est vide, à mes pieds la nuit que je relève encore, l’effondrement
hier aussi, mais davantage ; alors quand je me suis couché hier, il a fait tout seul, j’ai laissé la lumière allumée pour que la peine soit moins grande et que la solitude ne me laisse pas quelque part où je ne verrai même plus mon ombre
au réveil, il faisait jour, et la lumière de la lampe, je ne la voyais plus, confondue dans le jour, inutile ; je me suis levé, la douche chaude et les yeux fermés sur l’oubli du rêve déjà emporté dans la ville pour écrire encore, comme moi, écrire les mots qu’il reste avant qu’on n’en parle plus
toute la journée il n’a pas plu, pas une seule goutte dehors, et pourtant le ruissellement sur la vitre comme un visage que je porte ; dans le café, personne. Au fond, qui pour me voir, j’aurais pu partir sans payer. Il faut que je prenne mesure de mon propre silence aussi
ce soir, je m’effondre plus lourd encore de ce que j’ai abandonné comme ces phrases derrière moi, et j’ouvre ce livre parce qu’il le faut, que tout brûle en moi de cela, Jabès, lire cinq minutes me console de l’inconsolable : cette vie commence quelque chose de neuf comme jamais
LA BOUCHE Merveille des minutes
que les lèvres colorent
Nous sommes deux à vivre
le désir des parolesE. J.
j’aurais voulu laisser les pages de mon journal contretemps encore vierges comme un scorpion sous les dunes, dans la nuit qui attend que la chaleur revienne et la lumière du jour pour aller vite vite déposer ces traces infinies sur le sable comme on écrit avec le désir d’être ailleurs et qu’on s’éloigne pour rejoindre une autre nuit, et l’amour des dunes emportées sous le pas, j’aurais voulu revenir ici avec le sac déposé, le chemin accompli ; mais non : cela aurait été triché - peut-être que je laisserai ces pages vierges jusqu’au sac déposé, mais ce soir, il faut écrire, parce que la nuit dehors est là, que mes cheveux poussent, que le désir est profond et le jour à venir une promesse
et que cette promesse tient de la lumière et des marches de scorpion qu’on rêve, oui, qui ne vont nulle part, des marches comme auprès de qui ils sont le ciel même ; j’ai en souvenir la morsure du sable, quand on veut porter aux lèvres le pain laissé sur le sol, et le bruit de verre, et la joie surtout
la roue du temps n’est pas passée ce soir ; et pourtant si : c’est naître qu’il faut, à cela aussi
ce soir encore, mes pas d’animaux légers sur le sable, ici, pour dire : le chemin est le désert même, ce sont nos pas qui le dessinent, comme à la surface du corps quand les mains l’inventent de pur désir dans la lenteur, ou sur la page, quand ils disent, c’est par là.
MIROIR
Les réverbères dorment
allongés dans l’espaceSi faible pour le passant
est la lumière du songeAh la crue
belle nuit
qui débordeE. J.
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sarcophage (que l’on referme)
mercredi 12 septembre 2012
jour après jour, après jour, le chantier accomplit sa fin, on commence seulement à voir à quel immeuble il ressemblera jusqu’à sa destruction.
ils ont posé les vitres, la semaine dernière, ou hier, et encore aujourd’hui, comme sur un tombeau, mais pour qu’on puisse voir à travers : comme pour un tombeau pourtant.
une vitre après l’autre, j’imagine le travail, à bout de bras, montés sur les épaules des autres, j’imagine, la pesanteur (et j’imagine aussi : le bruit que cela ferait, si on lâche une seule vitre de verre pur sur le sol depuis là-haut)
travail de précision, mais qui le verra ; l’ouvrier dans sa solitude tire les fils, qui resteront invisibles. ceux qui allumeront la lumière ne verront même pas la lumière, mais l’objet à prendre, dans l’insomnie, pour la calmer. c’est tout.
c’est une vitre après l’autre, que l’on pose sur le vide, pour conjurer quelque chose qui tiendrait de la catastrophe et du retard. Babel si proche qu’on ne croit plus en elle. Moi, je crois en elle.
quand ils ont creusé les fondations, j’étais là pour les voir, ces trous que la pluie recouvrait, et j’aurais voulu planter quelque chose, jeter des cheveux, déposer tendrement des crachats moi aussi comme la pluie sur le trou. je n’ai rien fait.
quand ils fermeront la dernière porte, je serai où.
et quand tout s’effondrera, Babel encore.
cet immeuble s’est dressé comme mon désir, une page après l’autre, a pris forme du désir plus grand de le rejoindre, de bâtir avec lui un sarcophage de verre où tout serait de précision, et d’inutilité — inventer le monde comme on fait un enfant pour le marcher enfin plus longtemps, et croire au miracle, puisqu’on l’aura ainsi produit. être l’enfant de cette pensée, à jamais.
sauvagerie joyeuse de mordre dans la blessure.
je me suis coupé tant de fois aux vitres de verre, ceux que j’ai moi-même montées de mes mains, et installées aux fenêtres donnant sur le vide, que je n’ai plus peur de tomber, seulement hâte que la chute épargne mon corps.
au fond du sarcophage, corps de poussière, qu’on prendra pour de la poussière (moi, je verrai le corps, et le sourire)
pupille de cendre.
éclat rouge, sang écoulé comme du temps, sous le ventre.
œuf noir.
ciel ouvert, vue sur le vertige.
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la ville est un sas (et la lumière)
samedi 8 septembre 2012
Entre le bureau et le bureau, la ville est ce sas. Tous les matins, vers 9h, puis le soir, quand le soleil tombe, il est 19h, être seulement dehors celui qui croit qu’il n’est plus dedans. On a comme cela, de ces ruses. Pour tromper qui ? Quand je me retournerai sur ces mois (cela finira bien par arriver), il me restera peut-être ces marches par dessus tout, quand il s’agit de faire le vide : en fait, le vide se fait tout seul. Même plus besoin de musique. Sortir dans le vide de soi. Voir seulement se lever puis tomber la lumière. Il restera seulement de la ville dressée entre moi et le temps pour la rejoindre ; sur la table ce qui repose, et en moi ce qui se dresse puis retombe, se redresse encore,
c’est par exemple ce fragment de ville allongée avec au loin la ville levée ; pourquoi ces souvenirs de Montréal soudain ? La brique rouge, peut-être, la lumière et tout ce ciel sans doute, l’allure lente de la ville ici (le désir d’y retourner),
c’est toute cette hauteur des choses qui semble infranchissable, et y aller pourtant à mains nues ; parfois je regarde derrière l’épaule, en bas, je ne vois plus le sol ; mais je ne vois pas la hauteur du ciel non plus, seulement mes mains détruites sur la pierre, que je lève encore, trace les lignes droites sur fond penché ou est-ce l’inverse, je prend exemple sur l’avion, une ligne après l’autre,
c’est la lumière que j’intercepte, je la recueille sur telle pierre, qui elle-même la recueille sur tel immeuble là-bas, qui lui-même l’a prise à un autre, et l’origine ainsi dégradée de la lumière finit par se perdre, on ne sait plus si elle existe vraiment, seul importe le geste de celui qui va la prendre, là, ici ; je veux bien être celui-là,
c’est parfois le soleil en face, quand c’est insoutenable, et que je soutiens le regard, il est si tard, les yeux pourraient fondre, c’est le soleil qui cède le premier,
c’est l’ombre coulée de la vie jusqu’à moi (ou est-ce mon ombre à moi, coulée, jusqu’à elle),
c’est le sexe du soleil,
c’est le sang perlé du soleil à la coupure de la ville,
c’est tout cela que la lumière rend invisible, sauf elle,
c’est tout ce chantier que j’ai élaboré comme s’il pouvait tenir droit, une maison que j’ai habité près de cinq ans, les trois dernières chaque heure de chaque minute, un rêve que j’ai fabriqué, percé de fenêtres, pas assez peut-être, et la porte, oui, où la porte (je sais les pièces secrètes),
un seul mot pour accéder à tout, mais ce mot, oh, combien il a besoin de milliers d’autres,
c’est the trees of life là-bas.
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le maître est là (et il t’appelle)
dimanche 2 septembre 2012
le maître est là, et il t’appelle : je me retourne, il n’y a pourtant personne que moi.
il t’appelle et la porte est fermée. je frappe, j’entends le vide qu’il fait à l’intérieur, et puis beaucoup de silence.
le maître t’appelle encore : quand on viendra répondre présent, il répétera le nom, dans tout le vide qui s’est bâti depuis le temps qu’il lance ton nom, ton nom qui lui revient dans le vent, qui a fini par creuser ce lieu de toutes nos absences.
il faudrait peut-être croire en dieu pour cette raison seule : faire taire son appel. on viendrait là, dans le silence, on s’allongerait sur l’herbe poussée entre les dalles, on aurait le ciel au-dessus de la tête qui passerait dans les murs bleus des verrières, on fermerait les yeux enfin.
le monde, c’était le nom qu’on donnerait à tout cela ; quand le temps finit, ce qui commence n’aura pas de fin. on se retournerait : tu serais là avec ton nom, tu me donnerais le mien.
plus loin, l’eau passerait. on ne s’y noierait pas, on tendrait les mains pour la soif.
là, des enfants lâchent des ballons gonflés à l’hélium : sur chacun un nom : manon, erich, ethan, victor. quand ils se poseront plus loin, dans des milliers de kilomètres peut-être, le nom portera le secret de celui qui l’aura confié au hasard. chaque enfant est dieu soudain.
le maître t’appelle, il demande de ses propres nouvelles : personne ne comprend, on s’éloigne ; moi, je pleure lentement dans les feuilles de l’arbre.
il t’appelle par mon nom, tu me regardes, j’ai tant sommeil que je ne peux pas dormir ; mon visage me brûle, je demande un autre nom.
dans mes cheveux la grâce de mes plus belles années, je m’y entortille les doigts — puis, quand je les pose sur le clavier pour écrire, j’en ai encore enroulés, alors je frappe les phrases sur la racine de mon être, à la racine de tout ce qui pousse en moi, ce corps.
du désir j’en suis plein, comme un manque : plus loin, on appelle, mais la rue est si déserte que le nom se perd, entre dans une maison au hasard, ce n’est pas la mienne.
le maître est là, qui t’appelle, moi, je te regarderai entrer, je n’attendrai pas.
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pourquoi vous prenez les voitures en photos
vendredi 31 août 2012
— Pourquoi vous prenez les voitures en photo ?
— je ne prends pas les voitures en photo, je prends ces feuilles-là, sur le trottoir,
— C’est pas ce que j’ai vu. J’ai bien vu, de l’autre côté du trottoir, sous l’abri bus où j’essayais dormir, que vous preniez des photos des voitures : pourquoi, pourquoi ?
— non, vous vous trompez, madame, regardez,
— c’est ce que vous dites. Moi, en Loire-Atlantique, j’ai jamais vu ça, quelqu’un qui prend en photo les voitures, pourquoi ?
— non, non vous vous trompez : c’est de loin j’ai vu ces feuilles-là, depuis le coin de la rue, dispersées : voyez ; c’est parce qu’elles formaient ce chemin triste, et c’est parce qu’elles conduisent jusqu’à ma porte, qui est juste là, où est la dernière feuille ; des feuilles d’école la veille de la rentrée (je crois que c’est la veille de la rentrée, je ne sais pas vraiment, je crois, d’ailleurs, il a plu aujourd’hui pour la première fois depuis des mois), je crois que c’est une fille, je me suis penché sur l’écriture pour la voir, il y a des schémas, des calculs, sans doute très savants, un secret peut-être, comment savoir, avec la pluie, et les pas de ceux qui passent sans les voir, oh, comment ne pas les voir,
— mais pourquoi vous prenez en photos les voitures, vraiment pourquoi ?
— ce sont les feuilles, madame, parce que je suis sorti ce soir, il fait tard, dans le froid, la fatigue plus grande que moi, que je voulais trouver quelque chose qui m’aurait dit : c’est par là que la vie passe en toi, et je n’ai rien trouvé, mais juste à dix mètres de la porte, car c’est là mon immeuble madame, j’ai trouvé ces feuilles, j’ai reconnu l’écriture et j’ai regardé longuement les schémas, j’ai pris les photos pour qu’un soir je puisse écrire que je n’ai pas renoncé à voir les chemins, pour qu’en les regardant je me dise non, je n’ai pas inventé ce chemin de feuilles répandues dans le noir pour que je puisse le voir, et le suivre, et m’envelopper de lui, et qu’un autre soir comme celui-là, je puisse le prendre aussi ; mais je vais remonter, ce soir, le travail m’attend, il n’attendra pas plus longtemps, et je vous souhaite une belle nuit, madame,
— pourquoi vous me dites pas pourquoi vous prenez les voitures en photo ?
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car, (s’éloigner)
mardi 21 août 2012
« on peut voyager longtemps dans le désert à condition d’avoir un point d’attache quelque part ».
pour le voyage, celui qui s’accomplit en soi brûle plus que tous les visages brûlés, dans mes rêves,
pour le désert, je m’y enfonce désormais jusqu’aux cheveux, je lève les mains au ciel et ne touche que du sol et du sable filé entre les doigts de novembre,
et quant au point d’attache, il finira bien par apparaître, quelque part, à force de pas et de désir de les rejoindre.
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recommencer les murs (passage)
dimanche 19 août 2012
« Je ne peux pas me reposer, ma vie est une insomnie, je ne travaille pas, je ne dors pas, je fais de l’insomnie,
ces mois comme un mur que je remplirai de mes doigts, et je ne sais pas qui du mur ou de moi sera le plus blessé, le plus couvert, c’est peut-être pour le savoir que les murs se dressent et recommencent ; il y a cette nuit que je n’ai pas passée, parce que la chaleur plus étouffante que le jour, et les rêves qui dans l’insomnie se forment ne sauvent pas d’elle, l’approfondissent, on voudrait les abattre et on a assez de force que pour se retourner dans le lit et se retourner chercher le sommeil qui est déjà si loin, perdu au fond de soi où la fatigue creuse —
tantôt mon âme est debout sur mon corps couché, tantôt mon âme couchée sur mon corps debout, mais jamais il n’y a sommeil pour moi, ma colonne vertébrale a sa veilleuse, impossible de l’éteindre.
dans ce café où je me suis réfugié, sous les pâles des ventilateurs qui ne chassent que de la chaleur encore, je recommence les murs, je traquerai avec mes ongles le passage qui me fera passer de l’autre côté, il y en a plus que trente-et-un, à partir d’un certain chiffre je ne compte plus, et l’insomnie de ce soir m’épuise déjà, il faudra aller derrière elle ; j’allongerai mon corps un soir prochain contre tout cela, les cheveux morts entre mes doigts en sang, et je ne dirai pas par où je suis passé, mais chercherai d’autres murs, je le sais déjà.
Ne serait-ce pas la prudence qui me tient éveillé, car cherchant, cherchant et cherchant, c’est dans tout indifféremment que j’ai chance de trouver ce que je cherche puisque ce que je cherche je ne le sais. »
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où vont les courses folles (malédictions du soleil)
jeudi 9 août 2012
Dithyrambe au soleil (Bertrand Cantat, ’Chœurs’, 2011)Voir
Tout espoir
Honte à boire
Cendre noire
Comme elles disent
Le jour tombe
Sûr
Nulle armure
Aux blessures
Aux crocs des chiens
Comme elles disent
La nuit vient
Rhizomes des amours noires
Des glorieux étendards
Flac flac
Le vent raffole
Les places maudites de la BNF — on en a fait une liste, elle circule, la voilà. Ces places sont celles exposées au soleil : frappées par le soleil, dit le mot que j’ai lu ce matin. Ainsi là-bas le soleil est-il malédiction ; raison de plus, s’il m’en fallait une (autre), pour ne pas y aller. Suis incapable de bibliothèque : un silence faux, sorte de bruissement épars, un temps absent, des visages qui n’en sont pas, des murs si hauts, la ville à trente mètres du sol. Puis, le soleil maudit, donc. À la table de travail, ici, il n’y a que les livres dont j’ai besoin, ils ne sont pas tant. C’est une dizaines, et fins encore, blancs salis des heures de nuit à s’y brûler, cornés, certains arrachés à force de s’y perdre.
Il y a quelques jours, écrire plusieurs pages sur le soleil justement. Il y a cette image dans Quai Ouest, d’un soleil qui monte dans le ciel à toute vitesse, et quelques pages plus loin, la nuit totale ; et des rayons de lune. Il y a cette scansion dans Le Retour au désert des prières du salât de l’Islam, la beauté de leur nom qui nomme le parcours du soleil et appelle à Dieu —
SOBH, ‘ICHÂ, MAGHRIB… Enfin, il y a dans Zucco, cette messe noire au soleil, la liturgie cosmique de son union avec elle, le sexe du soleil qui descend sur le visage pour accomplir le drame — l’éclat de bombe atomique qui est le noir final, aveuglement renversé. Alors, lire, avec le sourire, que dans la bibliothèque, les noms des places sur lesquelles le soleil a le malheur de tomber.
À une page oubliée de ma mémoire (lue pourtant, il y a longtemps), un cheveu déposé sur elle comme marque-page, Barthes approche la tragédie de Racine en ces termes cosmiques. Si le drame ne pouvait durer que le temps d’une révolution de soleil, douze ou vingt-quatre heures, ce n’était pas caprice de censeurs, mais par nécessité métaphysique : la tragédie raconte le crime du soleil.
Inversement, ce qui est dénoncé dans le Soleil, c’est sa discontinuité. L’apparition quotidienne de l’astre est une blessure infligée au milieu naturel de la Nuit ; alors que l’ombre peut tenir, c’est-à-dire tenir, c’est-à-dire durer, le Soleil ne connaît qu’un développement critique, par surcroît de malheur inexorablement répété (il y a un accord de nature entre la nature solaire du climat tragique et le temps vendettal, qui est une pure répétition). Né le plus souvent avec la tragédie même (qui est une journée), le Soleil devient meurtrier en même temps qu’elle : incendie, éblouissement, blessure occulaire, c’est l’éclat (des Rois, des Empereurs). Sans doute si le soleil parvient à s’égaliser, à se tempérer, à se retenir, en quelque sorte, il peut retrouver une tenue paradoxale, la splendeur. Mais la splendeur n’est pas une qualité propre à la lumière, c’est un état de la matière : il y a une splendeur de la nuit.
Le soleil ni la mort, disait-on : les regarder en face, laisser la lumière se planter dans les yeux comme une tente au sommet des villes cimetières, comme un avion qui viendra lentement, amoureusement, le rejoindre et s’abîmer dans son corps ouvert pour lui seul à la jouissance simultanée des corps, tenir jusqu’à la malédiction joyeuse de tenir plus longtemps que lui ; intercepter sa course comme on repère sur le chemin les endroits où allonger le désir, puis quand on lève les yeux, après avoir regardé longtemps, on croit à la nuit, on a seulement les yeux crevés : aller jusque là pour voir les mots qui doivent survivre au soleil et à la mort, jusqu’à ce point de la nuit où elle se déchire en nuit si obscure que le soleil, quand il viendra, portera toute la force de l’obscurité pour hurler :
Où vont les courses folles
Où vont les courses folles
Contre la lumière
Soleil
Soleil
Creuset des larmes d’or
Dans la plaine la plaie pour la nuit brille encore
Pareil
Pareil
Aux chants des oiseaux morts
Aux sons des astres oubliés
A tous les coeurs dehors...
Soleil
Soleil -
de l’oubli dont ces jours sont faits (chemin arraché)
mercredi 8 août 2012
et toute cette population de Babylone, et moi-même, et vous bien sûr, serons autant de fois oubliés que l’on nous a connus, davantage peut-être même,
Autant de fois oublié, oui, que ces marches pour rentrer, mais où, et d’où, tu ne sais pas, il faudrait pour cela que tes yeux voient plus loin que toi ; et tu ne vois que la distance qui te sépare de demain, ou cette autre distance que tu mesures entre le visage et les doigts, et sur la surface de l’écran, les cartographies mentales qui dessinent le paysage où aller, mais non, toi immobile comme sous un ciel rapide de nuages, ou devant une carte routière, qu’une une main suffit à couvrir un pays, mais jamais à recouvrir son corps, lentement endormi, au plus loin de toi, corps noir de sable, d’eau, de pierres.
oubliés au point que notre souvenir à nous ne sera plus nulle part, ni même sur un bout de pavé battu par la pluie,
Dans la longue et lente confusion des jours, les mêmes depuis début juin, le même et long et lent jour depuis (ou presque) début juin, rentrer ne suffit pas pour rentrer ; oui, il y a certains rites, et certains déhanchement dans le semaine qui scandent, mais cela ne suffit pas à fabriquer du temps ; seulement de l’urgence, encore davantage, et du manque de temps, qui s’accélère.
ni même sur un bout de papier porté par le vent ;
Soit cette feuille. Rue Tolbiac, cette feuille arrachée et déposée sur le sol à l’endroit précis où je baisse la tête pour la voir ; feuille d’un livre ancien (mais le papier vieillit si vite quand il est arraché, peut-être est-ce un livre de l’année, déjà l’apparence d’un ancêtre), dont la couleur me rappelle les petits livres de la bibliothèque verte, des Jules Verne, des romans d’enfance, impressions noires des lettres approximatives ; et quelle mémoire de quels lieux, c’est comme une autre vie, je me souviens juste que je ne m’en rappelle plus.
tandis que celui d’Ali existe dans le battement du bongo et dans celui du cœur de l’homme, dans le claquement des feuilles contre les branches,
Poser les yeux sur une carte me rend toujours plus immobile qu’elle — alors, j’oublie cela aussi, et le jour qu’il est, le jour qu’il fait dehors, toujours le même ; quand on organise le travail comme je le fais, ce sont des coulées d’heures où s’enfoncer loin, et quand par hasard ou accident, on regarde le ciel, il est déja loin, c’est un jour oublié, et moi, toujours ici, à deux heures du matin : l’heure où on n’est plus aujourd’hui, pas encore demain, mon heure — dans cet hier en cours d’élaboration, c’est là que je suis : au futur ultérieur, toujours en avance sur lui, et en retard sur le temps qu’il a fait.
dans le bruissement des vagues sur les falaises,
Alors, quel signe cette fois ? Comme je me tire le tarot, certains soirs de plus grande fatigue, je regarde dans ce miroir — non, je ne lirai pas les lettres de cette feuille ; préfère prendre l’image, en fermant les yeux sur les mots, je les regarderai plus tard. Des types passent à côté de moi, penché sur ces pages sans oser les toucher ni voir, et alors.
dans le silence glacial du vide avant la création
Il y a une autre feuille arrachée (ce n’est pas une seule feuille, plutôt des liasses, du milieu du livre, dispersées à cinq mètres). Si le petit poucet avait répandu derrière lui deux mies de pain, est-ce qu’il se serait retrouvé ? Deux est la répétition de un, non pas le commencement d’une série. Deux jours n’inaugurent le rite qu’au troisième. Non, décidément, cela n’a pas plus de sens qu’une feuille arrachée au milieu du trottoir, et qu’un garçon penché qui essaie de s’y lire, sans voir aucun mot.
et dans les explosions du cosmos qui empliront peut-être
Je suis de l’oubli dans ces jours sont faits (c’était la phrase au réveil, au milieu des bruits de marteau-piqueur dans la rue qui frayaient leur voie jusque dans mon crâne, pour y déposer et enfuir bien profond cette phrase, dont je me souviens là, ce matin — il est déjà le soir peut-être ? peu importe). Le reste ? Ce que j’écris une ligne après l’autre tous ces jours depuis trois ans aura l’apparence d’un long rêve dont l’image est bien celle des ces feuilles arrachées à la ville et au temps, et qu’on dispersera sur la ville, dans le temps qu’il leur faudra pour se laisser emporter. Si je perds la mémoire, que je cherche ce que j’étais, je lirai ces lignes. Elles ne diront rien de ce que j’étais, et tout des forces tramées pour une vie possible ; reprendre à la ligne ? Ou arracher ces feuilles, pour s’en faire une route, peut-être une tente.
l’éternité.
[1] sauf mardi, oui, mardi matin, où je me suis trouvé au lieu d’un rendez-vous fixé de sept ans en arrière, et dont je ne parlerai pas, sauf en marges, comme ici






